28 septembre 1970: mort de Nasser


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  #1  
Vieux 23/09/2003, 03h45
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ENZYMES ET MONARQUES GLOUTONS
par Alexandre Vialatte, 11 octobre 1970

J'ai connu une Égypte immense où l'espace abolissait le temps. Une espèce d'Égypte éternelle. Le soleil y dormait sur les sables. Les paysans se rendaient aux champs comme une procession de bas-relief, en file indienne, le buffle en tête, devant un rideau de cannes à sucre. Suivaient les femmes, les enfants, les chèvres. Les poules prenaient place sur les chèvres. Plutôt qu'un spectacle agricole c'était un tableau hiératique.
Le petit peuple semblait misérable et joyeux, affable, cordial et sympathique, rongé par le soleil et les mouches: il vivait accroupi dans des ruelles ténébreuses, moulait des fez sur des formes de cuivre, martelait des métaux et cousait des babouches. les souks sentaient l'huile de sésame. C'était un pays poétique dont le soleil effaçait la crasse et exaltait la bigarrure. Ses rayons bâtissaient au loin des mirages sur les lacs salés, des viles de nacre et des minarets d'or.
De temps en temps, les étudiants prenaient d'assaut les facultés. Des hommes les dispersaient avec de longs bâtons. Puis l'immobilité releyait la frénésie. C'était le royaume des mouches, du sable et de la torpeur.



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  #2  
Vieux 23/09/2003, 04h01
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C'était aussi le pays du haschisch. Celui des folies collectives. On l'entendit à la radio, on le vit à la télévision. Une foule hurlante, excitée par Nasser, réclamait la mort d'Israël; y compris les enfants, les femmes; l'extermination collective compliquée de supplices raffinées; d'une «mer des sang» et d'un «horizon de flammes».
Ainsi parlait Nasser. Six jours plus tard, les chaussures des guerriers jonchaient le désert du Sinaï. L'armée s'était évaporée. Nasser abdiqua dans la honte. Le lendemain il ressuscitait, plus acclamé qu'auparavant. Qui comprendra? Pays de mirages, où la défaite se transforme en victoire par l'imagination des foules et l'alchimie des «étranges lucarnes» qui bâtissent et défont l'histoire comme le soleil bâtit et défait des cités à la surface des Lacs Amers.
Sur quoi ce fut le réarmement et l'escalade de la violence. Abdel Nasser réchauffa la guerre tiède, tout en soignant une grave maladie dont la presse ne fit pas mystère, asservit son pays aux russes, et mourut en le laissant ruiné. Et le monde fut sensé apprendre «avec stupeur» que ce grand malade était mort, que ce croquemitaine représentait la Paix et que les égyptiens perdaient un père.



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  #3  
Vieux 23/09/2003, 14h32
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Mirages.... Les égyptiens demeuraient incrédules. Les gens sortaient par milliers dans la rue, tourbillonnaient comme les fourmis d'une fourmilière soudain détruite, les femmes se frappaient le front, s'égratignaient les joues ou arrêtaient les autobus, on ne respectait plus les feux verts, des cortèges de milliers de personnes poussaient des hurlements funèbres comme les chiens hurlent à la mort, les autos étaient prisent d'assaut par des grappes d'enfants affolés, on criait aux carrefours: «il est toujours vivant», des millions d'hommes tournaient au hasard dans les rues. Il fallut installer des barrages de camions. De pauvres gens avaient le visage couvert de larmes. On arrivaient de province par des trains pris d'assaut. Les malades quittaient l'hôpital, des milliers de spectateurs s'évanouirent. Un homme tenta de se suicider. Les égyptiens avaient perdu leur père.
Le jour des obsèques, ce fut bien pire. À Beyrouth, les arabes tiraient pour manifester leur douleur: il y eut treize morts et plus de deux cents blessés. Des femmes s'étaient enduit le visage de cirage. La foule criait: "Allah, pourquoi nous l'as-tu repris? Nous en avions plus besoin que de toi." Des forcenés se livrèrent au pillage, une femme s'immola par le feu.

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  #4  
Vieux 24/09/2003, 04h42
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Au Caire, des millions d'égyptiens semblaient possédés du démon et s'effondraient comme des pantins drogués. Malgré l'armée et les chevaux de frise, il fallut appeler les blindés. On arrachait les gens aux arbres, aux becs de gaz et on les jetait dans des voitures. La foule se rua sur le cortège comme des enzymes gloutons sur du linge à laver. Les délégations officielles en furent coupées. Le roi Hussein était tombé à la renverse. Chaban-Demas et Boumedienne durent protéger le vieil empereur d'Abyssinie. Il n'y eut plus derrière la dépouille que les ministres égyptiens. La foule se jetait sur les half-tracks. Certains tombaient au pied des chenilles. La multitude s'empara du cercueil. Les arbres s'effondraient sous le poids des grappes humaines, tronçonnés, ébranchés, soufflés par la tornade. On se disputait les lambeaux du drapeau. Plus de cortège et plus d'officiels. Le cercueil flottait à la dérive, à la suite de ses grands chevaux noirs. Abdel Nasser restait tout seul avec son peuple frénétique. Le plus beau cortège qu'il eût souhaité.


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  #5  
Vieux 24/09/2003, 21h59
 
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:-? :-? :-? :-? :-? :-P :-P :-? :-? :-? :-? :-? :-? :-? :-? :-? :-? :-? :-? :-? :-? :-? :-? :-? :-? :-? :-? :-? :-? :-? :-? :-? :-? :-? :-? :-? :-? :-? :-? :-?
ya aala chouha........
wa laa esshel
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  #6  
Vieux 24/09/2003, 23h03
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La paix avait perdu son pape. L'Égypte avait perdu son père. Mirage. Que laissait-il? Mirage, mirage encore. Mirage toujours. Soixante pour cent de gens qui continuent à vivre comme à l'époque des pharaons, des turcs, de Farouk, des anglais, de galettes de bouse de bufflesse, de paille et de fèves, dans des huttes de torchis. Un pays qui ne vit que des aumônes du Koweit et de l'Arabie, de la Banque mondiale (que décriait Nasser), de Bonn (à qui il ne voulait pas payer ses dettes), de la France (qui l'assistait dans ses recherches pétrolières, de l'Amérique (mais oui!), de la Chine et des russes, sans compter l'Allemagne de l'est.
Qu'est-il resté des promesses d'un si bon père? Un pays en faillite chronique. Il réclamait l'indépendance? Il s'asservit à la Russie. Il proclamait que personne, sous lui, n'aurait plus faim? Du temps de Farouk, l'Égypte était encore le grenier du Moyen-Orient; elle doit importer aujourd'hui plus de deux millions et demi de tonnes de céréales et ses salaires sont les plus bas au monde.


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  #7  
Vieux 25/09/2003, 17h40
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La fin de l'analphabétisme? Sur six millions et demi d'enfants, 3 700 000 n'ont jamais vu l'école. Ils ne peuvent faire que des manoeuvres. Les cadres, dégoutés, partent pour l'Amérique. L'industrie nationale d'avions et de fusées, crée par des savants nazis, s'est effondrée dans le ridicule après avoir dévoré des milliards. Le barrage d'Assouan (la grande idée du règne)? Il coute cinq milliards de francs lourds remboursables en douze ans aux russes. Drainant dans le lac Nasser tous les limons du Nil, il prive les fellah de leur engrais, et, bouleversant le cours du fleuve, dévaste des zones de culture. Pour que les paysans en profitent, il faudrait reprendre au désert mille six cents kilomètres carrés de terrain.
La paix? Une guerre interminable. Adieu le pétrole du Sinaï qui rapportait vingt-cinq millions de livres par an, les droits de passage sur le canal de Suez (120 millions de livres encore). Le canal ensablé ne peut plus servir à rien. Chute vertigineuse du tourisme (250 millions en moins). Les raffineries de Port-Saïd sont détruites, les chantiers arrêtés en plein centre du Caire. Le budget militaire mange 7 milliards de francs lourds (39% du revenu national). Et la récolte de coton (la grande ressource du pays) est hypothéquée par les russes à 80% pour une douzaine d'années. Bref, un désastre national. Pour y faire face,on a rogné 30 % les bas salaires. "Afin de soutenir l'effort de guerre". Et les prix montent inexorablement; la natalité aussi; le paupérisme ne peut plus que s'étendre.

Tel est le père qu'a perdu l'Égypte. Tel est le bilan de son héritage. Et c'est pourtant par amour d'un tel homme que des foules fanatisées se précipitaient sur le drapeau de son cortège à la façon des enzymes gloutons.
[...]
Et c'est ainsi que Nasser est grand.


FIN....
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  #8  
Vieux 25/09/2003, 17h45
 
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Néanmoins, Nasser restera toujours un grand Homme dans les esprits de millions d'égyptiens, toutes générations confondues. !

allah yerahmou !
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  #9  
Vieux 25/09/2003, 17h49
 
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jamal abdenaceur!!!! hein anouar assadate!!! chakib arssalane !!

hein, c'étaient des héros de mouvement pnarabiste.
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  #10  
Vieux 25/09/2003, 17h51
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Comme disait le père Talleyrand (qui s'y connaissait): "Un despote n'a pas besoin de faire du bien à son peuple pour s'en faire aimer."




Citation:
catwoman a écrit*:
Néanmoins, Nasser restera toujours un grand Homme dans les esprits de millions d'égyptiens, toutes générations confondues. !

allah yerahmou !
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