Chronique de Ali Lmrabet derrière les barreaux...


Précédent   Bladi.net > Catégorie Principale > Actualités marocaines


Réponse
 
Outils de la discussion Modes d'affichage
  #1  
Vieux 23/09/2003, 13h30
Non membre
 
Messages: n/a
Par défaut Chronique de Ali Lmrabet derrière les barreaux...

Ali Lmrabet : mes carnets de prison


Condamné à trois ans de prison pour "outrage au roi", le journaliste
marocain Ali Lmrabet partage une cellule de deux mètres sur trois avec des
droits communs. Courrier international publie sa première chronique écrite
derrière les barreaux.


Au nom de Sa Majesté le roi, le tribunal vous condamne à quatre ans de
prison (qui seront ramenés à trois en appel) et ordonne que vous soyez
écroué à la prison de Salé. Demain magazine et Doumane [arabophone] sont
interdits." Le président du tribunal de première instance de Rabat, un
certain Alaoui, était tout vert quand il a prononcé cette sentence.
Sûrement la plus importante de sa carrière. C'était la première fois depuis
trente-trois ans que le régime marocain envoyait un journaliste en prison
pour un fait de presse, et la première fois depuis treize ans qu'il
appliquait l'article 400 du Code pénal, qui permet l'arrestation sur place
d'un prévenu qui s'était présenté libre à l'audience . Le cas précédent
avait été celui de Noubir Amaoui, le puissant secrétaire général de la CDT
(Confédération démocratique du travail), avec lequel le pouvoir de Hassan
II avait un compte à régler. A l'époque, la gauche socialiste avait
condamné l'application de l'article 400. Aujourd'hui, cette même gauche a
applaudi bruyamment dans ses journaux. L'un des avocats d'Amaoui, Me
Mohamed Bouzoubaâ, qui s'en était pris d'une façon véhémente à
l'incarcération du syndicaliste, est aujourd'hui le ministre socialiste de
la Justice et... le chef du parquet. Or, c'est le parquet qui a exigé
l'emprisonnement.
En fait, je m'y attendais. En me présentant au tribunal ce mercredi 21 mai,
je savais que j'allais être embastillé. Quelques mois auparavant j'avais
été la cible d'une violente campagne de presse menée par des quotidiens
proches du ministère de l'Intérieur. Le 17 avril, deux agents de la
Direction de la surveillance du territoire (DST) m'ont empêché de quitter
le Maroc à l'aéroport de Rabat. Sans aucune explication ni justification.
Et, enfin, l'énormité des accusations, "outrage au roi", "atteinte à
l'intégrité territoriale" et "atteinte au régime monarchique", annonçait
une brutale mise à mort.
C'est pour cela que ce jour-là j'avais pris soin d'emporter un sac de
voyage avec des vêtements de rechange et un nécessaire de toilette. J'avais
également pris 1 000 dirhams [92 euros] qui me seront confisqués au greffe
de la prison.
Dans la salle d'audience, des journalistes, abasourdis par la lourdeur de
la condamnation, des militants des droits de l'homme, des avocats et des
lecteurs des tout fraîchement défuntes publications ont commencé à
protester et à entonner des slogans. Un journaliste étranger s'est approché
de moi pour me dire, livide : "Heureusement que je n'ai pas parié avec toi,
sinon j'aurais perdu." Avant le verdict, ce reporter m'avait juré ses
grands dieux que "les autorités marocaines n'étaient pas assez bêtes pour
s'en prendre à un journaliste indépendant au moment où le Maroc avait
besoin d'unité après les attentats terroristes du 16 mai". "Comme si elles
réfléchissaient", avais-je répondu.
Alors que la police m'emmenait vers le fourgon cellulaire, l'un de mes
défenseurs, le bâtonnier Abderrahim Jamaï, posa sa main sur mon épaule en
forçant son sourire. L'autre avocat, Me Ahmed Bendjelloun, avait le visage
troublé. "Je n'ai jamais vu ça de toute ma vie", marmonnait-il. Le Maroc de
la "nouvelle ère", comme le chantent les thuriféraires du régime, venait de
s'offrir son premier journaliste prisonnier politique. Un "événement"
historique, assurément.
C'est sur la base de l'article 41 du Code de la presse que j'ai été
condamné. Un texte de loi bizarre qui ne prévoit aucune circonstance
atténuante, une étrangeté dans le système judiciaire marocain. En réalité,
dans toute l'histoire du Maroc, cet article n'avait jamais été utilisé.
C'est dire la puissance de feu qu'a décidé de sortir le pouvoir pour
abattre deux publications satiriques. Le régime me voulait en taule, et, ce
mercredi 21 mai, j'étais effectivement dans la prison de Salé, la plus
grande du Maroc.
Alors que généralement, même durant les années de plomb, les prisonniers
politiques sont placés dans l'aile réservée aux étrangers, cette fois-ci
les "gens d'en haut" ont décidé de tordre le cou à cette tradition. Dans
l'aile où j'ai été placé, il n'y a que des prisonniers de droit commun.
Histoire de me faire sentir le poids d'un pénitencier marocain, ce sont
donc trois prisonniers de droit commun qui m'ont accueilli dans la
minuscule cellule de deux mètres sur trois qui doit me servir de domicile
pour les trois prochaines années. J'aurais pu dire que ces trois
prisonniers ont une mine patibulaire, et qu'ils m'ont reçu avec des
grognements, mais ce n'est pas vrai. Ils ont l'air de gens normaux qui ont
un jour commis un acte anormal. Agés tous les trois d'une cinquantaine
d'années, le premier boite après une chute en prison et passe son temps à
maudire l'administration pénitentiaire qui refuse de prendre en charge les
frais de l'opération chirurgicale dont il a besoin. Son crime ? Il ne veut
pas en parler et dit simplement : "Ce n'est pas racontable", avant
d'ajouter rapidement : "Mais je suis innocent." Le deuxième est une vraie
machine à parler. Il a été mêlé à un meurtre, mais il assure également
qu'il est innocent. Le troisième ne veut rien dire. A la façon dont il a
refusé d'engager la conversation, je présume que ça doit être une affaire
compliquée.
Quand j'ai expliqué la raison pour laquelle on m'avait jeté en prison, le
boiteux m'a lancé : "Toi alors, tu es plus innocent que nous." Tous les
jours, les portes des cellules s'ouvrent de 9 heures à 12 heures et de 14
heures à 17 heures. Cela permet aux détenus de se dégourdir les jambes. Le
lendemain de mon incarcération, alors que j'étais allongé, j'ai reçu la
visite d'un certain Ali Salem Tamek, un prisonnier politique sahraoui,
condamné à deux ans de prison pour avoir prôné publiquement l'indépendance
de ce territoire. J'avais souvent écrit sur son histoire. Je n'étais pas
d'accord avec ce qu'il disait, mais j'avais toujours défendu son droit à
s'exprimer librement. Il était venu me remercier pour tous les articles
qu'on a écrits sur lui et m'offrir de l'eau parce qu'il savait que j'étais
en grève de la faim. Il n'aurait peut-être jamais dû venir. Deux jours plus
tard, il était transféré manu militari à la prison d'Aït Melloul, dans le
centre du pays.




Ali Lmrabet
Réponse avec citation
  #2  
Vieux 23/09/2003, 13h31
Non membre
 
Messages: n/a
Par défaut Chronique de Ali Lmrabet derrière les barreaux...


Thanks mais j'ai déjà posté cette article...
Réponse avec citation
  #3  
Vieux 23/09/2003, 13h33
Non membre
 
Messages: n/a
Par défaut Chronique de Ali Lmrabet derrière les barreaux...

Deux jours après mon
incarcération à la prison de
Salé, j'ai commencé à recevoir
d'étranges visiteurs. Une
petite multitude de détenus
condamnés à de lourdes peines
venaient avec de volumineux
dossiers plaider leur cause. Je
remarque qu'ils sont habitués à
la terminologie juridique
puisqu'ils connaissent par
coeur les articles du Code
pénal sur la base desquels ils
ont été condamnés. La prison
peut être une école. J'ai
essayé d'expliquer aux hôtes de
ma "silone" [cellule] que mes
journaux avaient été
définitivement interdits par le
régime et que j'étais, comme
eux, un détenu de plus. En
vain. Je soupçonne qu'ils
viennent plus pour se défouler
sur le système judiciaire
marocain, corrompu et injuste,
que pour défendre leur cas. Tel
policier, un solide gaillard
condamné pour le vol d'une épée
en or lors d'une perquisition,
voulait à tout prix rectifier
certaines assertions parues
dans la presse. Il tenait
absolument à ce que l'opinion
publique sache qu'il avait été
un gardien de paix décoré et
bien noté. Tel autre détenu,
surnommé "La Ferraille" à cause
du nombre impressionnant de
cicatrices qui labourent son
corps chétif, cherchait à faire
publier un article relatant sa
vie - une vie passée quasi
entièrement derrière les
barreaux. Deux jours après que
j'eus connu "La Ferraille",
celui-ci avait droit à un
séjour au cachot et à un
nouveau procès pour
"agression".

De temps à autre, en dépit de
la fatigue, je descendais dans
la cour. C'est là que j'ai
appris qu'une bonne partie des
islamistes raflés dans tout le
Maroc après le 16 mai étaient
parqués dans deux ailes de la
prison que les taulards ont
baptisées depuis lors
"Guantánamo". A part une,
toutes les entrées de
"Guantánamo" ont été murées, et
le contact a été coupé entre
ces deux ailes et le reste de
la prison. J'ai su qu'après une
petite révolte les islamistes
avaient réussi à obtenir un
droit de visite pour leurs
parents, droit qui leur avait
été illégalement refusé au
début. On ne les voit jamais,
mais, selon une source, les
islamistes emprisonnés ne
posent aucun problème
particulier à leurs geôliers.
Ils passent leur temps à prier
ou à méditer, recevant avec
indifférence les lourdes
condamnations qui s'abattent
sur eux.
Faute de barbus, j'ai essayé de
m'intéresser à un phénomène que
j'observe depuis que je suis en
prison : presque tous les
détenus ont les bras et la
poitrine zébrés de longues
cicatrices. J'ai pu en compter
vingt et une sur les bras d'un
jeune homme d'une vingtaine
d'années. Quand j'ai demandé à
un gardien le pourquoi de ces
mutilations, il m'a expliqué
qu'il fallait plutôt parler
d'automutilations. "Quand on
les chope en flagrant délit de
vente de haschisch ou de
comprimés de drogue, ils se
coupent devant nous." Mais
pourquoi donc ? "Parce qu'ils
préfèrent se mutiler plutôt que
nous agresser. C'est une
vieille loi de la prison, c'est
le désespoir, l'impuissance..."
Dans cette jungle, j'ai quand
même eu une sacrée surprise
quand j'ai appris que j'étais
logé à la même enseigne qu'un
prince. Eh oui ! Un véritable
prince alaouite, descendant
direct d'Hassan Ier, l'un des
grands sultans de l'ex-empire
chérifien, mort à la fin du
XIXe siècle. Je me suis rappelé
que, durant mes recherches de
doctorat, j'étais tombé sur un
document exceptionnel :
l'histoire d'une délégation
secrète composée de notables
marocains envoyés en Espagne
par ce sultan réformateur afin
de recruter 5 000 francs-maçons
chargés de moderniser le Maroc.
La mission échoua. Je n'ai pu
en découvrir les raisons, pas
plus que celles qui ont amené
Moulay Abdeslam, ce parent du
roi Mohammed VI, à se retrouver
embastillé dans la même prison
que moi.
J'aurais voulu me renseigner
davantage, mais je n'ai pas pu.
A cause de la grève de la faim,
mon ulcère s'était réveillé et
il risquait à tout moment
d'éclater. Je fus transporté
d'urgence à l'hôpital Avicenne
de Rabat. Situé au sixième
étage, le service pénitentiaire
se compose d'une petite salle
de huit lits et d'une minuscule
pièce. C'est dans cet antre
sale et gardé par plusieurs
policiers, par lequel est passé
un certain détenu politique du
nom d'Abraham Serfaty, qu'est
soignée toute la population
carcérale du Maroc. Le service
est dirigé par le Pr Marzouk,
chirurgien urologue, qui m'a
prévenu dès le premier jour
qu'il était bénévole et qu'il
ne touchait pas un rond pour
les "services rendus" aux
prisonniers malades. En
réalité, il n'y a aucun
"service rendu". Dans ce recoin
oublié de Dieu et des hommes,
les malades sont abandonnés à
eux-mêmes. A seulement deux
étages du luxueux service de
cardiologie du Pr Ben Omar, où
sont soignés les célébrités et
les dignitaires du régime, les
patients des prisons marocaines
passent des jours, voire des
semaines, avant de voir leur
médecin traitant. "Les docteurs
n'aiment pas monter au sixième
étage, les formalités de police
les indisposent. Et puis, que
voulez-vous, c'est l'hôpital
public. Déjà que ceux qui sont
libres n'arrivent pas à se
faire soigner convenablement,
alors des criminels...", me
confia un employé de ménage qui
passe son temps à taxer les
"criminels" quand il fait des
courses pour leur compte.
Un matin, un homme menotté aux
poignets et aux pieds fut alité
en face de moi. Lors d'une
bagarre, il avait reçu
plusieurs coups de couteau dont
l'un lui avait perforé un
poumon. Il respirait très mal.
La bouteille d'oxygène ne lui
servait apparemment à rien. Les
yeux grands ouverts qui
bougeaient tout le temps
donnaient la terrible
impression que l'homme,
incapable de prononcer
correctement deux mots,
cherchait une aide, un secours
qui ne venait pas. Il se
mourait. Et ce n'est que
quelques heures plus tard qu'un
infirmier, se rendant compte de
la gravité de son état, le fit
transférer au service des
urgences. C'est là qu'il mourut
effectivement, le soir même,
"dans un couloir", me dira plus
tard un infirmier, "alors qu'il
aurait dû être placé en
réanimation". "Nous sommes à
Dieu et à lui nous retournons",
lit-on souvent dans les avis de
décès parus dans la presse
marocaine. Dieu aimerait
peut-être qu'on s'occupe un peu
de ses ouailles avant de les
lui retourner.
Un autre jour, deux immigrés
clandestins de nationalité
nigériane, qui étaient dans un
piteux état, furent remis à la
police des frontières pour
expulsion. Le premier, qui
avait les deux bras en lambeaux
à la suite d'une agression,
était serein. Le second a tenté
pendant une demi-heure
d'expliquer, dans une langue
inconnue mais parfaitement
compréhensible, qu'il
n'arrivait toujours pas à
marcher. Il fut expulsé du
service pénitentiaire, et
peut-être du Maroc, en chaise
roulante. Une méthode et une
manière de faire indignes d'un
pays qui a des millions
d'immigrés à l'étranger.
Quelques jours plus tard, le
jeune traumatologue de
l'hôpital, se rappelant qu'il
avait des patients au sixième
étage, vint s'enquérir de leur
situation. A ce moment, les
deux Nigérians étaient sûrement
en Algérie ou en Mauritanie.
"Vous auriez dû me prévenir...
Vous avez mon numéro de
portable... Il ne fallait
pas..." l'ai-je entendu dire à
l'un des infirmiers qui s'en
foutait comme d'une guigne.
Entre-temps, à l'extérieur de
l'hôpital, une partie de la
presse marocaine était
déchaînée contre moi. Le large
écho rencontré par ma longue
grève de la faim "salissait",
selon la formule consacrée,
l'image du Maroc à l'étranger.
Et mon refus d'accepter le
transfert dans une prison
française, à l'initiative du
président de l'Assemblée
nationale, M. Jean-Louis Debré,
rendait encore plus furieuse la
presse aux ordres. Mais je ne
pouvais pas accepter de partir,
pour une simple raison : purger
en France la peine politique
dont m'a gratifié le régime
marocain revenait à accepter ce
verdict de la honte.


Ali Lmrabet




Réponse avec citation
  #4  
Vieux 23/09/2003, 13h57
Non membre
 
Messages: n/a
Par défaut Chronique de Ali Lmrabet derrière les barreaux...

Citation:
Rifain a écrit*:

Thanks mais j'ai déjà posté cette article...
désolé j'ai pas fait attention
v'la la deuxième partie ;-)
Réponse avec citation
  #5  
Vieux 23/09/2003, 16h56
Avatar de lola13
 
Date d'inscription: août 2003
Messages: 502
Par défaut Chronique de Ali Lmrabet derrière les barreaux...

On a beaucoup parlé de lui lors de sa grève de la faim, mais depuis... plus grand-chose... vive l'information !
Réponse avec citation
Réponse

Outils de la discussion
Modes d'affichage




Fuseau horaire GMT +2. Il est actuellement 07h58.



1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38