Alain Finkielkrault:« Fallaci tentait de regarder la réalité en face » Nous vivons ce moment étrange de notre histoire où, pour être vertueux, pour être moral, pour être un type bien, il faut faire en sorte que la vérité n'affleure jamais. Destruction des bouddhas de Bamiyan, effondrement des tours le 11 septembre, assassinat du journaliste Daniel Pearl, attaque-suicide contre la synagogue de Djerba, attentat de Karachi : plus s'allonge la liste des crimes commis au nom de l'islam, plus il nous est demandé de sortir de la logique du soupçon. C'est quand il devient évident que le monde est composé de civilisations que toute référence à un choc de civilisations est frappée d'un interdit sans appel. C'est quand Al-Qaeda, le Hamas et le Hezbollah déclarent le djihad qu'il nous est ordonné de traduire ce mot par « effort », par « ascèse », sauf à tomber dans l'islamophobie, c'est-à-dire le racisme.
Alors même que la religion de l'humanité, qui pour nous a remplacé toutes les autres, célèbre l'égale dignité de tous les êtres humains, nous voici sommés de faire une place au foulard islamique dans l'école républicaine, de nous arranger des mariages arrangés et de plaider en guise d'idylle multicolore pour la banlieue universelle où tous les jeunes porteront leur casquette à l'envers et parleront une langue dévastée.
Oriana Fallaci a l'insigne mérite de ne pas se laisser intimider par le mensonge vertueux. Elle met les pieds dans le plat, elle s'efforce de regarder la réalité en face. Elle refuse le narcissisme pénitentiel qui rend l'Ocident coupable de ce dont il est victime. Elle prend au mot le discours et les actes des adversaires. Mais, comme elle en a gros sur le coeur, elle va trop loin. Elle écrit avec des Pataugas. Elle cède à la généralisation. Elle ne résiste pas à la tentation d'enfermer ceux qu'elle appelle les fils d'Allah dans leur essence mauvaise. C'est ce qui permettra à la vertu de reprendre la main et à Télérama de dénoncer la lepénisation des esprits dans une Europe contaminée par le « virus » populiste. Et c'est une vigilance renforcée qui nous défendra d'ouvrir les yeux sur le monde comme il va, au nom de l'antifascisme -
* Philosophe, auteur de « L'imparfait du présent » (Gallimard). |