"À tout moment, je pourrais croiser l’assassin de mon fils"


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Vieux 04/02/2007, 14h32
 
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Par défaut "À tout moment, je pourrais croiser l’assassin de mon fils"

mardi, 30 janvier 2007, 10h58



Radia El Achouch: À tout moment, je pourrais croiser l’assassin de mon fils

Pourquoi, depuis plus de six mois, la Justice couvre-t-elle l’assassin présumé de Mohamed Bouazza ? « Il m’est insupportable de penser qu’à tout moment de la journée, je pourrais croiser en ville le regard de l’assassin de mon fils », déclare la maman, Radia El Achouch.

Thomas Blommaert et Erik Vanobbergen
31-01-2007

Interview
Les oubliettes de l’Escaut
« Ce chagrin est celui d’Anvers. » En mai 2006, 20 000 Anversois ont exprimé leur dégoût envers les meurtres racistes qui se sont succédé dans leur ville. Plus de six mois après la marche silencieuse, Hans Van Temssche, qui avait abattu Luna Drowart et Oulematou Niangadou et grièvement blessé Songul Koç, est en prison.

Par contre, Y. (bien connu de la justice, NdlR), l’assassin présumé de Mohamed Bouazza, est toujours en liberté. Pendant quelque temps, il s’est planqué chez son amie puis a même séjourné un peu en France. Mais pourquoi se cacher alors que la Justice ne l’importune même pas ?



Hommage à Mohamed Bouazza à Anvers ce 28 janvier, jour où il aurait eu 24 ans... si on ne l’avait assassiné. La famille ne comprend toujours pas pourquoi la Justice ne veut pas arrêter l’assassin. (Photo de la famille)

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La disparition, l’indentification et les funérailles de Mohamed, le comportement de la police et les calomnies : les Bouazza ont traversé une période vraiment pénible. Mais la famille n’a guère perdu de sa combativité. Dimanche dernier, le jour où Mohamed aurait eu 24 ans, elle a organisé une commémoration en l’honneur du jeune homme. Elle envisage également de mettre quelque chose sur pied la veille du 1er mai. Un entretien en dix étapes.



La revue de fin d’année

Radia El Achouch. La revue de fin d’année de la VRT et de VTM a été le point le plus bas. Luna, Oulematou, Joe : tous ont été cités. Sur Mohamed, pas un mot. J’ai pensé : ça ne fait même pas un an qu’il a été assassiné et on l’a déjà oublié. Seule la télé locale ATV a mentionné brièvement la mort de Mohamed. La Gazet van Antwerpen en a fait une fois de plus « ce jeune d’origine turque ». Pour moi, les médias peuvent bien l’oublier, mais uniquement si son assassin se retrouve en prison. En attendant, ils devraient soutenir notre combat.



Mohamed

Radia El Achouch. On ne s’imagine pas les commérages qui ont été diffusés dans la presse et sur Internet. Mon fils n’était absolument pas un dealer ni un délinquant. Il n’avait pas de casier judiciaire. Celui qui peut me prouver le contraire doit venir me le dire tout de suite. Mohamed n’était pas non plus un homosexuel assassiné par sa famille, parce que l’homosexualité est quelque chose de tabou au sein de la communauté islamique. Qui fait circuler de tels bruits ? Mohamed avait une petite amie depuis longtemps. D’ailleurs, même s’il avait été homosexuel, je n’en aurais pas fait un problème. Je travaille beaucoup avec des homos, ce sont les gens les plus impeccables que je connaisse.



Mohamed (2)

Radia El Achouch. (Elle tend des photos de Mohamed.) Vous voyez une crapule, là ? Regardez bien ces photos. Toujours à rigoler ! Je le vois entrer ici comme je vous vois, après un entraînement de foot ou une séance de jogging, il prend sa douche, il va faire une petite sieste avant de se préparer pour aller au travail ou faire un tour avec ses copains. Mohamed, c’était la joie de vivre personnalisée. Il était également obsédé par les chevaux. Au Maroc, pendant six ans, il avait eu un cheval, il l’avait dressé lui-même.



Mohamed (3)

Radia El Achouch. Il a été assassiné. Je connais suffisamment mon fils, il n’avait pas l’intention de sauter dans l’Escaut. Vraiment pas. Et même, imaginez qu’il ait eu envie de se suicider, pourquoi serait-il d’abord sorti avec son frère et son cousin ? Il n’avait pas bu non plus, hein ? Il y a des images vidéo, aussi bien du Red&Blue que de l’agence Fortis du Brouwersvliet, mais la police ne veut pas les montrer.



Hommage à Mohamed Bouazza à Anvers ce 28 janvier, (Photo de la famille)

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Vieux 04/02/2007, 14h33
 
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Par défaut Re : "À tout moment, je pourrais croiser l’assassin de mon fils"

L’enquête

Radia El Achouch. Officiellement, je ne sais toujours rien et je n’ai toujours pas reçu les vêtements de mon fils. Quand la police fédérale m’a invitée pour une mini-reconstitution, on m’a dit : « Vous, votre fils et votre mari devez être présents. Si un seul journaliste vient, on arrête tout sur-le-champ. » Par peur, j’ai accepté. Nous avons alors refait en combi le parcours que l’auteur admet avoir suivi. Rien de plus. La police m’a traité comme la mère de l’assassin et non comme une mère qui a perdu un enfant. J’ai été traitée avec beaucoup de sévérité et de brutalité. Une des choses que j’exige, c’est une nouvelle reconstitution en présence de l’auteur et de la presse, comme c’est le cas dans d’autres affaires criminelles.



Le Comité P

Radia El Achouch. Notre plainte auprès du Comité P n’a pas été acceptée parce que j’ai refusé l’aide aux victimes. Si j’ai refusé cette aide, j’avais une raison : à ce moment, je voulais retrouver mon enfant et pas recevoir de l’aide aux victimes. J’étais en état de choc. Par la suite, quelques semaines plus tard, j’aurais volontiers reçu cette aide. Mais alors, plus personne ne s’est présenté pour me demander comment ça allait.



Y

Radia El Achouch. Si on va bien rechercher l’assassin de Joe en Pologne, pourquoi n’arrête-t-on pas celui de mon fils ? Je veux qu’il souffre ce que nous, nous avons souffert. Je veux qu’il n’ait plus une seconde de paix et de répit.

Le bourgmestre

Rachida El Achouch. Hier, j’ai reçu une lettre du bourgmestre Patrick Janssens (SP.a). J’avais déjà téléphoné des centaines de fois à son cabinet pour demander un entretien. Pouvoir raconter une fois au moins mon histoire au bourgmestre d’Anvers, c’est un minimum auquel j’ai droit, non ? J’habite et je travaille à Anvers, mon fils est né ici et il a été assassiné ici. Mais que dit Janssens ? Que mon fils peut recevoir une stèle commémorative de la ville et que, pour cela, nous devons faire ceci et cela. Un peu plus loin, il s’excuse de n’avoir pas consacré beaucoup d’attention à notre situation. (Avec humeur.) Je trouve ça grotesque. Je n’ai jamais entendu Janssens dire que Mohamed, tout comme Luna et Oulematou, a été victime d’une agression raciste. Verhofstadt non plus, d’ailleurs. Tout comme les médias, les politiciens s’intéressent davantage aux petits Blancs assassinés. Oulematou? Si Van Temssche ne l’avait pas abattue en même temps que Luna, ils l’auraient déjà oubliée aussi. J’en suis sûre !



La marche silencieuse

Radia El Achouch. En y repensant, je suis très mécontente du slogan de la marche, qui nous a été imposé. Le chagrin, celui d’Anvers ? Non, le chagrin, c’est le mien. Pas celui d’Anvers. Ça ne ressemble à rien. Finalement, Patrick Janssens peut bien me remercier que tant de magasins et de voitures ont été épargnés. Si je n’avais pas lancé un appel au calme et invité les gens à ne pas user de violence, Anvers aurait connu des scènes similaires à celles de Bruxelles après le décès du jeune d’origine marocaine à la prison de Forest. Mais je l’ai toujours dit : je vis en paix avec les Belges et je ne veux ni disputes ni émeutes. Ça ne me ramènera pas mon fils et lui-même ne l’aurait d’ailleurs pas voulu.



Tinny Mast

Radia El Achouch. Je rends grâce à Dieu d’avoir pu récupérer le corps de mon fils. Bien des parents ne retrouvent plus jamais leur enfant. J’oublie mon chagrin quand je pense à eux. Je n’ai pas la paix, mais ces gens-là, encore moins. Chapeau donc pour une femme forte comme Tinny Mast.

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Les oubliettes de l’Escaut
Le nombre de bavures policières dans l’assassinat de Mohamed Bouazza défie toute imagination.

Anvers, la nuit du 1er mai 2006. Une petite fête à la discothèque Red&Blue, au cœur du quartier du port, dégénère en bagarre entre deux groupes de jeunes. Mohamed Bouazza, son frère Hamza et leur cousin – qui ne sont pas impliqués dans la bagarre – se hâtent de sortir. Alors que son frère et son cousin prennent un taxi pour rentrer, Mohamed décide de retourner à la discothèque où son frère aîné, Omar, est resté.

Mohamed décide d’aller chercher un peu d’argent à la banque Fortis, située Brouwersvliet, mais se heurte à quatre bagarreurs du Red&Blue. L’un des quatre est Y., un balèze au casier bien rempli et dont le pare-brise a été pulvérisé dans le sillage de la bagarre de la discothèque. Des témoins affirment qu’il a crié à Mohamed : « C’est un macaque qu’a bousillé ma vitre et t’es justement un macaque. Ici, je vais tuer un macaque et ça va justement être toi ! » Mohamed se met aussitôt à courir en direction de l’Escaut, où il a sauté à bord d’un remorqueur. Les quatre le suivent.

« Des pilotes étaient présents sur le bateau cette nuit-là et l’un deux dit avoir entendu le bruit d’une bagarre », a raconté l’an dernier Omar Bouazza dans une interview à Solidaire. « Quelques minutes plus tard, cet homme a remarqué un noyé dans l’eau et il a aussitôt prévenu la police. Le pilote a également interpellé Y. et ses trois copains. À la question de savoir ce qu’ils faisaient là – il était un peu plus de 4 h du matin – Y. a répondu qu’il venait de “faire son devoir”. Alors, il a fait un geste comme s’il jetait quelque chose et ils sont partis. Le plus fort, c’est que le lendemain, Y. a encore fait une déposition à propos du bris de son pare-brise. (En colère.) Dans sa déclaration, il dit que, cette même nuit, il a encore poursuivi le “coupable” jusqu’au Brouwersvliet, mais qu’il l’a perdu de vue à hauteur des remorqueurs ! »

Quand, le 10 mai, le corps de Mohamed, en short et chaussures, a remonté à la surface à Hemiksem, il était déjà clair que la police locale méritait l’Oscar de la passivité intentionnelle. D’abord, les agents avaient refusé de prendre au sérieux la déclaration de disparition de Mohamed et, ensuite, ils n’avaient pas prévenu la famille qu’ils avaient retrouvé les vêtements et les papiers d’identité du jeune homme. D’enquête sérieuse sur Y., pourtant mentionné comme l’auteur du crime par nombre de témoins, il n’avait pas été question non plus. Le 5 mai, la police avait même refusé d’interroger un des quatre hommes impliqués dans la mort de Mohamed. L’occasion leur en avait pourtant été présentée sur un plateau d’argent par Omar, le frère de Mohamed, qui avait accompagné l’homme, rongé par le remords, au commissariat.

Les Bouazza supposent que la police protège Y. En outre, ils ne peuvent se départir de l’impression que la police tente de les intimider. Quinze jours après l’enterrement de son frère, la police a sauvagement tabassé Omar et l’a mis au cachot. Motif ? Omar était intervenu quand des agents s’en étaient pris violemment à son jeune frère, parce qu’ils le soupçonnaient de délit de fuite. Plus tard, l’affaire s’était avérée non fondée. « L’enquête que j’ai menée moi-même m’en a appris beaucoup plus », dit Omar. « C’est donc la façon dont la police tente de me faire comprendre que j’ai intérêt à la fermer. »
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