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#1
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| Cette transcription est le titre d’un livre publié à Londres en 1898. Ce livre est le récit de la tentative, en 1893, de Robert Bontine, alias Cunninghame-Graham, d’être le premier Chrétien à entrer dans Taroudant, ville alors réputée interdite aux koufar. Cunningham-Graham (1852-1936), écossais, était un ami de Joseph Conrad et, comme l’auteur de « Au cœur des ténèbres » et de « Un avant-poste de la civilisation », anti-colonialiste. C’était aussi un cavalier. « Quel serait le sens du monde si les chevaux n’existaient pas ? » était en quelque sort son slogan. Ce qui ne saurait laisser les Marocains indifférents. Pour en savoir plus, à vos moteurs de recherche. Il embarque à Tanger avec deux compagnons, Hassan Lutaif, gentleman syrien, et Mohammed es-Sawni, marin rifain (auquel le livre est dédié). D’escale en escale, ils gagnent Essawira d’où ils partent à cheval vers Taroudant. Pour commencer, escale à Casa, dédiée à nancy et aux casawi. "A Casablanca, que les Arabes appellent Dar al Baida, c’est-à-dire la Maison Blanche, les chérifs débarquèrent. Je les vis pour la dernière fois assis sur leurs bagages, à l’écart du port, adossés aux remparts, leurs yeux semblant ne rien fixer mais remarquant tout, égrenant leurs chapelets et attendant patiemment, sous le soleil et les mouches, que leurs serviteurs reviennent pour les conduire aux logements préparés pour les personnes de leur qualité. De toutes les villes de la côte marocaine, Dar al Baida est la plus active, son arrière-pays est fertile et produit beaucoup de blé, les tribus y sont prospères et les meilleurs chevaux du pays viennent des districts Abda et Doukkala, à quelques lieues de la ville. Naturellement, les consuls y pullulent comme les hyènes — c’est-à-dire hors de la ville — et comme elles, ils sont inoffensifs et ne font pas grand-chose, sauf le consul des Etats-Unis, mon ami le capitaine Cobb. Si ma mémoire ne me trahit pas, il a échoué son brick il y a une trentaine d’année sur une plage des environs, il a aimé le climat, naturellement il est devenu consul et n’est à ce jour jamais retourné dans sa famille affligée, à Portland, Maine. La tradition rapporte qu’en trente ans il n’a appris qu’un seul mot d’arabe, Balak (attention !) qu’il prononce « balaaker », et cependant il tient de longues conversations en arabe et les auditeurs paraissent contents de leur sort. De tous les attraits de la ville, aucun ne m’a retenu ; ce qui m’a le plus intéressé, ce sont les campagnards, armés jusqu’aux dents, des fusils de six pieds de long balançant à leurs selles, marchandant à cheval devant les boutiques comme j’ai vu les gauchos le faire en ville, leurs montures baissant la tête et semblant dormir à moitié, les cavaliers passant une jambe autour du pommeau de la selle, aussi confortablement assis que dans un fauteuil. Dans une barque à la poupe du vapeur et sur le port, nous croisons un groupe de Juifs qui se purifient pour une fête. Lutaif tient pour une plaisanterie que les Juifs souillent la mer, que n’importe quelle blague est assez bonne pour tourmenter le Juif, et que les Arabes, qui diront la même chose d’un Chrétien dans le dos celui-ci, riront franchement d’un Chrétien prenant leur parti contre un Juif." Nota : Le texte traduit est celui de l’édition de la Northwestern University Press (1997). |
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#2
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| Merci pour ce texte, je ne connaissais pas ce livre et je ne connaissais pas cet auteur, je le découvre maintenant. Je ne savais pas que Taroudant était interdite aux « Koufars » ( impies) , je ne sais pas si Chirac le sait. Lui qui passe ses vacances d’hiver dans cette ville. PS : au risque de passer pour un « Lyautey-lâtre », mais puisque tu as évoqué « au cœur des ténèbres » de Conrad, j’ai toujours trouvé que Lyautey avait un peu de Kultz ,le personnage central du roman, et sa conception du monde et du rapport entre la modernité et « les indigènes »….. |
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#3
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| Pour continuer, une question qui est redevenue d’actualité. Sur le bateau qui le mène à Casa Cunnighame-Graham rencontre un converti que deux frères franciscains emmènent à Cadix pour lui « verser de l’eau sur la tête ». Cette rencontre lui inspire les réflexions et le jugement qui les conclut suivants. « La question des missionnaires et du détournement des Croyants de la religion dans laquelle ils sont nés est une des plus épineuses dans les pays comme le Maroc, où les gens sont attachés à la religion du pays. Un missionnaire sérieux, un publicain honnête, un ministre de la Couronne qui ne ment jamais est un homme qui loue Dieu sans cesse. Honneur à ceux qui approfondissent leurs vocations et cherchent la vérité qu’ils tiennent pour telle. Pour ma part, j’ai trouvé des hommes honnêtes et sérieux aussi bien dans les missions écossaises au Maroc que parmi les frères franciscains en Espagne. Chez les uns et les autres, et aussi dans les missions d’autres églises, il y a des hommes bons ; et aussi longtemps que ces hommes se limitent à donner des médicaments, à soigner des maladies et à montrer par l’exemple de leurs vies que les Chrétiens (que les Arabes croient volontiers menés par l’argent dans tout ce qu’ils font) peuvent aussi mener des vies vertueuses, sacrifiant leurs vie à une idée, le bien qu’ils font est grand ; mais qu’en vivant parmi les Musulmans , ils font plus de bien qu’ils n’en feraient en menant les mêmes vies chez eux, je le déments. Chez les Musulmans, il y a plein de gens qui mènent des vies vertueuses, selon leur conception de la vertu — c’est-à-dire selon les principes de leur foi —, qui donnent aux pauvres, qui ne prêtent pas à usure ; et, pour faire bref, qui pratiquent la moralité (1) et croient qu’en agissant ainsi ils sacrifient à quelque fétiche inventé par l’humanité pour rendre les êtres humains misérables. Cependant, lorsque lorsqu’ils viennent pour lever des agneaux — ce qui est après tout la raison d’être des missionnaires — je n’ai jamais vu le moindre compte qui mette leur balance en crédit. Leur excuse est généralement « oh, laissez-nous du temps, ces choses vont lentement » — et ils vont en effet lentement ; et si les missions pensent que cela vaut la peine d’envoyer des hommes soigner la syphilis et les gonorrhées et prévenir toute sorte de maladie vénérienne, leur champ d’action est immense ; mais s’ils veulent convertir des Musulmans, qu’ils produisent leur bilan et montrent combien d’infidèles ils ont converti dans les vingt dernières années. Non que je les blâme d’entreprendre de réaliser l’impossible ni que j’essaie d’extraire un atome des éloges dus à leurs efforts, mais quand il y a encore autant de sauvages au centre de l’Afrique que dans l’East London — sans parler de Glasgow et autres lieux semblables — c’est pitoyable d’appliquer ces efforts, qui pourraient l’être avec de bons effets sur un sol moins stérile, à un peuple civilisé conformément à ses besoins et de haute foi. » 1) Moralité, de mores, coutumes ; les coutumes des nations étant différentes, les théories de la moralité le sont aussi. Nota : Sauf indication contraire, les notes sont celles de l'auteur. |
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#4
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| Cunninghame-Graham avait entendu dire que Taroudant était interdite aux non musulmans. Cependant, on trouve sur Gallica (le site de la BNF), une photo des remparts de Taroudant prise le14 janvier 1891 par le français Henri de La Martinière, ce qui ne prouve pas qu'il est entré dans la ville. Dernière modification par jdal ; 07/03/2007 à 21h00. Motif: suppression d'un intru |
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#5
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| Encore quelques considérations critiques avant de reprendre le large « Si le seul fait d’accoutumer à la vue des Européens était une raison valable d’autosatisfaction, les missionnaires auraient alors réalisé une grande œuvre au Maroc. Mais à mon sens, les Européens sont une malédiction dans tout l’Orient. Qu’y apportent-ils qu’il vaille d’apporter ? Des armes à feu, du gin, de la poudre et des vêtements de pacotille qui évincent les étoffes tissées par les femmes, des échanges trop souvent malhonnêtes et de la camelote industrielle ; de nouveaux désirs, de nouvelles manières, et dédaigneux de leur savoir, ils ne font aucun effort de donner à comprendre ce qu’ils introduisent ; voilà les bienfaits que les Européens amènent dans les pays musulmans. Ils peuvent le vérifier à coup sûr en demandant à un indigène ce qu’il pense de nous, et si par chance celui-ci répond sans peur, il dit que chrétien et tricheur sont synonymes. Celui qui vit dans les pays arabes et ignore cette peur, rien que cette peur, se donne bonne conscience. Le Christ et Mohammed ne seront jamais amis ; leurs enseignements, leurs vies, la situation des peuples parmi lesquels ils ont prêché s’y opposent ; la trêve elle-même ne tient qu’à un fil et leurs fidèles se mécomprennent aussi parfaitement que lorsque leurs chemins se croisèrent pour la première fois il y a mille ans. Mais si les Arabes sont un champ ingrat, les Juifs sont pires, car les premiers missionnaires qui apparurent au Maroc firent leurs armes sur les Juifs. Il parut au peuple élu que la meilleure arme contre ses nouveaux persécuteurs était l’ironie. Aussi cherchèrent-ils un surnom, à la fois ridicule et blessant ; ils le trouvèrent, drôle et cruel, et tout missionnaire qui arrive au Maroc doit habituer son dos au poids du fardeau de ce quolibet. Presque tous les Européens au Maroc, s’ils ne sont pas consuls, sont négociants parce qu’ils n’ont pas le choix des autres activités. Les missionnaires n’achètent ni ne vendent rien, ils ne sont pas consuls, mais ils mangent et boivent, vivent dans de bonnes maisons, et s’ils ne sont pas riches, passent leurs vies dans ce que les Juifs appellent la luxure. Ceux-ci les appelèrent donc disciples d’Epicure parce que, disaient-ils, « cet Epicure était un démon qui ne faisait rien d’autre que boire et manger ». Le surnom fut adopté et changé en « Bikouros » par les Marocains qui le prirent pour une marque de respect, il est devenu le nom des missionnaires dans tout le Maroc. On y demande la maison d’Epicure en arrivant dans une ville aussi normalement qu’on demande les « Checquers » ou les « Bells » dans la campagne anglaise. « Etes-vous Bikouros ? » demande un Marocain en croyant que sa question vous honore. Mais les bénéficiaires du surnom sont prêts d’exploser lorsqu’ils méditent sur leurs laborieuses journées passées au dispensaire et sur les graines qu’ils sèment dans la carrière de marbre du cœur humain, et que la malice juive les accuse par ce nom maudit de vivre au Maroc pour échapper au dur labeur industriel et passer leur temps à manger en vidant des coupes de mille brasses de fond. Souvent la nuit, éveillé et contemplant les étoiles, et cherchant à me rappeler quoi est quoi, j’éclate de rire en pensant à ce surnom, et je rie jusqu’à ce que tous les Arabes s’inquiètent, parce que celui qui rit la nuit rit de sa méchanceté cachée ou qu’un démon s’est emparé de son âme. » Dernière modification par jdal ; 08/03/2007 à 20h48. Motif: faute d'orthographe |
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#6
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| Aujourd’hui, escale à al-Jadida. C’est l’occasion de considérations qui nous renvoient à une actualité moins récente que les missions. « Le matin suivant, nous étions en vue de Djedida (la Nouvelle Ville) que les Arabes nomment Mazagan. C’est une cité jaunâtre, peuplée de Juifs, de Marocains et chiens jaunes. Les chameaux bloquent les rues et par-dessus les drapeaux des consulats, un palmier solitaire dresse sa tête et agite ses palmes devant les murs de grès élevés par les Portugais, au temps qu’ils étaient navigateurs, aventuriers et couraient le monde comme le font les Anglais modernes. Les bastions construits par les Marocains ou par les Portugais sont très ingénieusement conçus pour exposer les artilleurs et tirer sur la ville qu’ils sont censés défendre. Le long d’une rue bourdonnante comme une ruche, des cabanes de roseaux, avec un petit jardin, une dizaine ou une douzaine de chiens, treize ou quatorze enfants, trois ou quatre ânes, une vingtaine de volatiles galeux et un ou deux buissons de ricin plantés dans le sable à chaque coin, donne à l’endroit un air d’Afrique équatoriale ou de Paraguay. Au milieu de la Plaza, une cinquantaine de supplétifs arabes gardent quelques deux cents prisonniers. Ces derniers, lourdement enchaînes et à moitié affamés, sont de la tribu de Rahamna qui l’an passé sont entrés en rébellion ouverte contre leur seigneur, le Sultan Abdul Aziz, que Dieu le garde. C’est une sorte de tradition au Maroc qu’à la mort d’un Sultan, les tribus qui se croient assez fortes refusent de payer tout impôt. Le nouveau Sultan est alors obligé de prendre la tête de son armée et d’aller négocier, de combattre et s’il gagne, d’envoyer des paniers de têtes coupées pour qu’on les expose aux entrées des grandes villes, et des bataillons de prisonniers comme ceux j’ai vus à Mazagan pourrir en prison jusqu’à ce que la mort les délivre de leurs misérables existences. Chaque prisonnier de la Plaza devait savoir que ses chances d’être libéré étaient minimes ; ils savaient qu’ils allaient être affamés, dans une geôle obscure ou dans camp exposé au soleil et au froid, car le gouvernement du Maroc ne nourrit pas ses prisonniers et ceux qui n’ont pas de soutiens meurent bientôt de faim (1). Apparemment, ils n’en étaient pas encore à cette extrémité. Des gens se tenaient près d’eux et parlaient avec eux, les mouches se posaient sur leurs paupières, les chiens léchaient leurs plaies, les chevaux et les chameaux les heurtaient, le soleil coulait sur leurs têtes et ils ne souffraient pas comme souffrent les prisonniers chez nous parce qu’ils ne sont pas séparés en esprit de leurs frères en religion qui les entourent et leur parlent pour faire passer le temps. Vieilles dévotes, jeunes philanthropes et romanciers en quête de lignes qui visitent Tanger visitent les prisonniers dans la prison aux portes en arc de fer à cheval, si semblables dans le style à celles de l’ancienne synagogue de Tolède, aujourd’hui transformée en église (2). Toutes ces belles âmes et chaque journaliste ont leur mot à dire sur l’obscurité, les chaînes, le manque d’air, la misère et l’attroupement à la porte pour prendre le chocolat (qui peut être du tabac) apporté par les dévotes. Chaque touriste adresse à son journal favori son médiocre billet et se lamente sur la barbarie des Mahométans. Et s’il est un adepte du « glorieux empire », il pense au temps où, sous l’Union Jack, les prisonniers marocains auront un numéro et une cellule, une petite bassine pour se laver, une Bible à lire et seront accoutrés de la livrée de la Reine jusqu’à ce qu’ils se purgent de leur mépris et soient amendés de leurs vies de vauriens. Ce qu’oublient tous ceux qui écrivent sur les prisons marocaines, c’est que, malgré la saleté, les chaînes, le manque d’air et la promiscuité dans un réduit, les prisonniers y sont plus heureux que chez nous parce qu’ils peuvent parler, exprimer leur misère. Ils sont encore des hommes et s’ils sont libérés, ils quittent la prison en hommes et non en démons haïssant l’humanité comme ceux qui, avec notre plan « silence et isolement » inhumain vont sur leurs fins en maudissant les fous qui dans leur folle bienveillance ont trouvé le moyen de changer les hommes en pierres (3). Je quittais les prisonniers de la Plaza en pensant à ce qu’avait dit un vieil homme : « Il semble que le Sultan souhaite en finir avec tous les Croyants ». En tout cas, depuis la mort du Sultan il y a trois ans, des milliers ont été tués au combat, sont morts de faim ou pourrissent misérablement dans des prisons souterraines jusqu’à leur mort. » 1) Peu avant notre départ de Tanger, Hassan Lutaif sortit de prison un homme qui y avait été privé de nourriture pendant cinq jours. Son tort avait été d’avoir une bonne djellaba et cinq dollars. 2) Santa Maria la Blanca 3) Elizabeth Fry n’a jamais cessé de dénoncer le plan « silence et isolement ». Dans une lettre à monsieur de Béranger, de Paris, elle dénonce « l’impossibilité de préparer les prisonniers à un retour en société avec ce système. Dernière modification par jdal ; 09/03/2007 à 18h58. Motif: satanée double négation franchouille |
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#7
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| Où l’on voit que si nul n’est prophète en son pays, on ne l’est pas plus à l’étranger. « Enfin le vapeur se libéra des attraits de Mazagan et mit cap plein ouest pour doubler le cap qui se dresse à dix kilomètres de la ville et fait de Mazagan le port ouvert le moins exposé de la côte. Comme la ville n’est qu’à trois jours de Marrakech, elle connaîtra peut-être un jour la gloire commerciale, avec chemin de fer, docks, fumées, pauvreté, prostitution publique, vingt-cinq religions au lieu d’une, ivrognes, voitures, bicyclettes et tous nos vices, si différents par leur nature de ceux que les Arabes amenèrent d’Arabie et qu’on adopte de la même manière que leur religion, leur vêtement, leur langue, leur alphabet et leur mode de vie propre. » Eh oui, cette prévision ne convient pas à el-Jadida, mais à Casa. On sait pourquoi. |
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#8
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| Pendant la traversée d’el-Jadida à Essaouira, un digne Juif yéménite se livre à quelques excentricités. « Comme dans un arabe chinook ou petit-nègre je tentais d’exprimer mon étonnement d’une telle conduite d’un tel homme à un jeune Arabe qui était à côté de moi, celui-ci me répondit sans sourire et dans un anglais presque parfait : « Je ne suis pas sûr de comprendre tout ce que vous dites, mais je parle assez bien l’anglais. » A première vue, c’était un Arabe ordinaire, jambes nues et babouches jaunes, crâne rasé et turban un peu douteux, pauvres caleçons blancs et djellaba (1) brune, capuchon sur la tête à la manière des moines. Il s’avéra qu’il était un acrobate de la région du Sous, de la célèbre confrérie (2) de Si Hamed O Moussa, le saint patron des acrobates de tout le Maroc. Non loin de l’oued Nun (3) se trouve le district de Taseruelt où le saint patron de la confrérie est enterré. C’est de là qu’une grande partie des troupes d’acrobates arabes part dans le monde entier. Mon acrobate anglophone venait de terminer un contrat dans un music-hall du sud londonien et revenait au pays se ressourcer à la vraie foi. Il me dit que son ambition était d’épouser une Européenne et que sa préférence était pour une Allemande, parce que, dit-il, « les Allemandes tiennent la maison et cousent ; les Anglaises sont plus jolies, mais elles ne veulent pas coudre et en plus elles boivent beaucoup tout le temps ». Je pense qu’une forte pensée sur notre féminité nationale peut venir de la bouche des enfants et des païens. Comme nous restions à parler de l’Empire, du Pavillon, d’Oxford et autres « grands sujets », l’île qui protège à demi la rade de Mogador fut en vue. » 1) La djellaba est un manteau à capuchon en forme de sac, couramment porté au Maroc et apparemment d’origine berbère, car elle est inconnue dans les autres pays arabes. 2) .Une zawiya est la maison ou le territoire d’un cheikh ou d’un chérif (Le texte est « the celebrated Zowia of Si Hamed » que j’ai rendu par confrérie). 3) Au Maroc, oued signifie rivière. C’est le même mot que l’égyptien wadi, vallée sèche. Il apparaît dans plusieurs noms de lieu espagnols, comme Guadalquivir, Guadalimar, Guadarrama, etc. |
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#9
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| Salam Jdal Sincerement j ai lu plusieurs fois ces extraits.... je cherchais la faille ( mon côté Oujdi méfiant lol) j avais vraiment du mal à imaginer qu'un auteur de cette periode la justement -debut du colonialisme- mette autant d'humanisme, de poesie , de realisme pour décrire le Maroc. C.L. Straus aurait trouvé chez le parfait contre-exemple quant à sa theorie sur l'ethnocentrisme. J ai voulu un peu lire sur la vie de l écrivain sur le net et je decouvre une vie hors du commun pleine de mouvement , de defi, de voyage d'experience...... Son regard envers la socièté marocaine me rappelle ce que tu disais justement ailleurs sur cette necessité d'observer une socièté donnée et ses personnages avec les yeux critiques de leur époque! J'aime sa façon de décrire les juifs marocains de l'epoque, une des composante de notre socièté et qui à l'epoque les Sultans marocains les utilisaient comme ambassadeurs ponctuels quand ils ne faisaient pas les comptables dans l industrie du sucre. SA façon de decrire la vision marocaine de l Europe n'est pas sans arrieres pensées peut etre qu il en avait qq obhections aussi. En tout cas , à la difference de notre general, la on est devant qqun qui aime vraiment le Maroc apparement et qui le lui rend bien puisqu il parait que ce livre a fait sensation et il l a motivé a écrire d'autre! Heu.... n attendant de trouver un exemple tu as d autres passages sur la politique des sultans à l époque et leur apport avec les puissances de l Europe car si je situe bien les évènements le Maroc à ce moment commencé déjà une politique de replis non? Merci de nous faire decouvrir cet auteur et pour ces extraits ![]() |
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#10
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| « Baignée par le vent de nord-est qui souffle sur Mogador et ses environs, la cité d’un blanc éblouissant repose au soleil, méritant bien le nom de Saouira, c’est-à-dire le Tableau, que lui donnent les Marocains. Fondée en 1760 par le sultan Sidi Mohammed, le plan ayant été tracé par un ingénieur français qui, selon les Arabes, s’appelait Cornut, la cité, qui est supposée être l’antique Erythraea, est la plus régulièrement construite et la plus commerçante du Royaume. Un petit désert, dont la largeur varie de 6 à 20 kilomètres, la sépare des terres fertiles. Du sable, encore du sable, blanc, fin, se déplaçant sans cesse, donne l’idée d’un Sahara miniature. Le petit Oued el-Ghoreb coule près de la cité, et un sultan a fait bâtir un palais sur le sable au milieu de son cours ; mais bien que le vent de nord-est souffle presque toute l’année et que la pluie transforme l’oued en torrent, la palais n’est pas tombé, et comme il n’a jamais été habité, il reste le témoin d’un moment de folie humaine, défiant toutes les puissances de la nature. Des Juifs, des Juifs et encore des Juifs occupent la place ; ils y font leur Kidoush, leur Pourim, leurs Cabanes et leur Yom Kippour ; ils y mangent la dafina, développent leurs affaires et leurs phylactère, pratiquent l’hospitalité, sont de mœurs casanières, chaque homme est révéré dans sa maison comme un prophète et tout le commerce de la place est dans leurs mains. Des Juifs graves et réservés en lévites, de jeunes Juifs en costume européen et portant panama blanc, des filles d’Israel foulard noué sur la tête et pendant dans le dos, d’autres habillées à la dernière mode de Paris, mais tous avec de chevelures longues comme des queues de cheval. Donah et Zorah, Renia, Estrella, Rachel et Zuleika, avec Azar, Chlomo, Baroukh et Mordechai, on en voit partout ; ils sont assis dans les boutiques, penchés aux fenêtres, tiennent salon sur la plage, marchent aussi lentement que s’ils marchaient sur des œufs. Ils sont charmants en privé et impitoyables en affaires. Ils entretiennent beaucoup de relations avec Houndstitch, Hambourg, Amsterdam, Jérusalem et les autres centres de leur communauté. Ils parlent un arabe décoré d’anglais, assaisonné d’espagnol et épicé de Chleuh (1), rendu aussi intelligible que le chinook par leur manière d’articuler. Des gens aimables, voués au commerce, charitables entre eux, qu’on peut dire moraux car leurs coutumes ne tolèrent pas la prostitution, les maris aiment leurs femmes, les enfants leurs parents. Leur vie de famille ressemble à celle que des écrivains disent avoir vue en Angleterre, mais que l’expérience montre plus souvent en France où les familles sortent ensemble, les hommes n’ont pas honte de jouer avec les enfants ni de s’asseoir avec leur grand-mère pour le café sur le pas de la porte. C’est à cette Nouvelle Jérusalem que le Rabat atterrit après une traversée de cinq jours et qu’il jeta l’ancre à l’abri de l’île où le Sultan tient une grande prison à ciel ouvert. Ses opposants sont confinés là et il en meurt tous les jours, qu’ils veuillent vivre ou que la mort les délivre. Un vapeur de mine marchande mais armé de quatre petits canons et commandé par un officier allemand arbore le drapeau rouge du Maroc, si semblable dans sa couleur à celui qu’ont agité des milliers de meetings à Hyde Park et autour duquel les « camarades » se rassemblent pour écouter Quelch discourir sur l’injustice sociale et Mr Hyndman sur l’Inde, et que le bourgeois sent une boule dans son estomac et lisse son chapeau pour se donner contenance. Nous disons au revoir au maigre équipage et, entassés dans une barque avec des Juifs et des Maures, quelques Espagnols, deux frères franciscains et huit ou dix cages à oiseaux, nous gagnons la terre pour y trouver une fête juive. Les hôtels sont pleins, toutes les boutiques sont fermées et toute la ville rend grâces à Jehovah. Elle n’a que faire d’un simple Chrétien et nous laisse battre la rue étouffante pendant quatre heures mortelles jusqu’à ce que, alors que nous sommes près d’acheter une tente pour dormir, Lutaif se rappelle qu’il a un ami cher et de valeur qui habite Mogador. Commenter sa mémoire serait discourtois. Son ami, Mr Zerbib, un missionnaire, nous reçoit dans son accueillante demeure. Nous oublions aussitôt nos difficultés et l’inévitable fête juive et discutons avec notre hôte de savoir si ce qu’on appelle le progrès en Europe est un bienfait ou un méfait, introduit par intermittence au Maroc par des aventuriers, des touristes, des marchands, des matelots de passage et tout ce qui sur la côte agit en avant-garde de l’armée de la lumière. » 1) Chleuh (Shluoch dans le texte) est le nom arabe des Berbères du sud, c’est-à-dire de l’Atlas et du Sahara. En arabe, chleuh signifie « rejeté » et leur langue est appelée shillah en arabe. Les Chleuh se nomment eux-mêmes « Amazirght », ce qui veut dire gens nobles. Cette différence de signification peut être observée dans d’autres pays. |
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