Moghreb-el-Acksa


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  #11  
Vieux 14/03/2007, 18h54
 
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Salam Jdal

Sincerement j ai lu plusieurs fois ces extraits.... je cherchais la faille ( mon côté Oujdi méfiant lol) j avais vraiment du mal à imaginer qu'un auteur de cette periode la justement -debut du colonialisme- mette autant d'humanisme, de poesie , de realisme pour décrire le Maroc. C.L. Straus aurait trouvé chez le parfait contre-exemple quant à sa theorie sur l'ethnocentrisme. J ai voulu un peu lire sur la vie de l écrivain sur le net et je decouvre une vie hors du commun pleine de mouvement , de defi, de voyage d'experience...... Son regard envers la socièté marocaine me rappelle ce que tu disais justement ailleurs sur cette necessité d'observer une socièté donnée et ses personnages avec les yeux critiques de leur époque!
J'aime sa façon de décrire les juifs marocains de l'epoque, une des composante de notre socièté et qui à l'epoque les Sultans marocains les utilisaient comme ambassadeurs ponctuels quand ils ne faisaient pas les comptables dans l industrie du sucre. SA façon de decrire la vision marocaine de l Europe n'est pas sans arrieres pensées peut etre qu il en avait qq obhections aussi.
En tout cas , à la difference de notre general, la on est devant qqun qui aime vraiment le Maroc apparement et qui le lui rend bien puisqu il parait que ce livre a fait sensation et il l a motivé a écrire d'autre!

Heu.... n attendant de trouver un exemple tu as d autres passages sur la politique des sultans à l époque et leur apport avec les puissances de l Europe car si je situe bien les évènements le Maroc à ce moment commencé déjà une politique de replis non?

Merci de nous faire decouvrir cet auteur et pour ces extraits
salam, ikkar

En effet, je pense que nous tenons là un témoignage remarquable d'un homme indépendant des idées qui dominent alors en Occident et convaincu par son expérience de la valeur de l'Autre.
On trouve en annexe au livre le récit d'un épisode illustrant la résistance à la pénétration occidentale et sur lequel je reviendrai.
But next time, way down the south to Tarudant.
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  #12  
Vieux 15/03/2007, 21h59
 
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Petit contretemps. Avant de chevaucher vers le sud, RBCG raconte une tentative d’intrusion européenne. Un consul de Patagonie, Abdul Kerim Bey, sujet autrichien est arrivé à Mogador.

« Pendant qu’il résidait à Mogador, notre Mr Abdul entendit dire qu’il y avait des richesses minières dans le Sous et qu’il n’existait pas de port ouvert au commerce européen au sud de Mogador depuis que le grand-père de l’actuel sultan avait fermé Agadir (autrefois connu comme Santa Cruz du temps que les Espagnols le tenait). Il s’imagina qu’il pouvait être le maître d’œuvre d’un traité avec les chefferies semi indépendantes du Sous et de l’ouverture d’Agadir, d’Asaka ou de tout autre port au commerce direct avec l’Europe. Le Sous est en majorité peuplé de tribus berbères qui, à ce qu’on dit, descendent des Numides qui occupaient certainement le pays au moment des invasions arabes, et qui n’ont jamais été en bons termes avec le gouvernement central. Jusqu’à présent, la ville de Taroudant et la zawiya de Si Hamed avaient été les centres de l’autorité chérifienne (1), mais depuis peu, par caprice ou par ambition, son représentant à la zawiya, un certain Sidi Hascham, a fléchi dans son allégeance au roi.
Ce que tout Arabe ambitieux désire par-dessus tout, ce sont de bons fusils et il paraît que Kerim Bey avait promis aux chefs des tribus un approvisionnement illimité en winchesters. Quoi qu’il en soit, Kerim parut à Londres avec un traité, réel ou factice, un fez, une vingtaine de mots d’arabe, des tonnes d’assurance et quarante-cinq ans d’expérience. Avec ces moyens il constitua un syndicat pour commercer avec le Sous, ouvrir un port, y détourner les caravanes qui arrivent de l’intérieur et du sud, fournir les indigènes en fusils, Bibles, et cotonnades de Manchester, exploiter les mines réelles ou hypothétiques, introduire le progrès — soit l’ampoule électrique, le whisky et tout le reste — et offrir aux acrobates de Taseruelt un music-hall pour exprimer leur talents en leur épargnant le long voyage de Londres.
Une fois trouvés les gentlemen nécessaires (de la tribu de Manasseh), il fallait trouver un hombre pelo de hecho, comme disent les Espagnols, pour parcourir le Maroc, voir le Sultan, aller dans le Sous et arranger personnellement l’affaire avec les chefs de tribus. Comme tout le monde, Abdul Kerim avait des défauts, mais pas celui de vantardise. Dans plus grands moments d’esbroufe, il n’avait jamais affirmé être allé personnellement dans le Sous. On pensait que si le traité (qu’il exhibait mais ne pouvait lire) était authentique, il avait été négocié par un tiers qui connaissait bien le pays.
Les hommes entreprenants ne sont pas long à trouver dans Londres et l’un d’eux, le major Spilsbury, fut bientôt volontaire. C’était le genre d’homme capable de courir sus aux canons, l’espèce d’homme qui risque dix fois sa vie par jour pendant quarante ans pour gagner son pain et meurt, d’une flèche indienne, d’un parang malais ou d’une balle arabe, « un de nos pionniers de l’empire » ou « un flibustier dément » selon qu’il réussit ou échoue. Calme, courtois, polyglotte, brave jusqu’à la témérité, il était l’antithèse même d’Abdul, mais, tels qu’ils étaient l’un et l’autre, ils se lancèrent ensemble dans l’entreprise.
Le Sous étant la province la plus méridionale du royaume, Abdul alla naturellement vers le nord, entraînant son étonnant compagnon dans une tournée du royaume jusqu’à ce qu’ils trouvent le sultan, qui était à Marrakech. Là, toute l’influence dont Abdul Kerim s’était prévalu s’avéra inexistante et le sultan refusa l’autorisation de commercer directement avec le Sous. L’inévitable règlement de comptes éclata à Mogador, Abdul partit pour le Monténégro, Mascate ou ailleurs, laissant seul le pauvre major Spilsbury. Mais celui-ci était déterminé à poursuivre l’aventure. Il engagea un interprète juif, alla aux Canaries, y loua une goélette et vogua vers Asaka après avoir négocié son arrivée depuis Mogador.
Après avoir lutté huit ou dix jours contre le vent sur son inconfortable navire, il accosta en Asaka, y fut bien reçu, traita avec les chefs des tribus et tout alla bien jusqu’à ce qu’un chef de peu, soudoyé par le sultan ou s’estimant mal considéré, ou par antipathie envers les Chrétiens, toujours vivace chez les Musulmans, prenne la tête de cinquante cavaliers, sème la confusion dans les campements et proclame qu’il ne permettait pas que des Chrétiens commercent dans le pays. On échangea des coups de feu et Spilsbury, portant ses traités comme Camoens ses odes, s’enfuit sur sa goélette et abandonna la partie. Cependant, en écrivant ces lignes, je ne serais pas surpris d’apprendre qu’il a fait une nouvelle tentative en Asaka (2)

1) Le roi du Maroc est appelé Sa Majesté Chérifienne, étant chérif, c’est-à-dire descendant du Prophète.
2) Les évènements me donnent raison. Alors même que j’écrivais ces lignes, la nouvelle est tombée que le major Spilsbury, à bord de la Tourmaline, a de nouveau tenté de prendre pied en Asaka, qu’il a été repoussé par les soldats du sultan et que des coups de feu ont été échangés avec le transport de troupes El-Hassam.
Quatre de ses hommes ont été capturés, plusieurs de ses alliés marocains ont été tués et beaucoup d’autres, dont le cheikh Neharek ould Ahmed, ont été expédiés enchaînés languir dans les prisons de Fez et de Meknes. Spilsbury a été détenu quelques jours à Gibraltar. Tout le profit de cette aventure est la ruine de la réputation de l’Angleterre au Maroc et l’accès au pays rendu encore plus difficile qu’avant. Je n’ai pas entendu dire que ceux qui ont financé cette expédition ont perdu autre chose que leur argent, probablement la seule perte qu’ils puissent éprouver.

Ndt : L’affaire de la Tourmaline fait l’objet de l’annexe dont j’ai précédemment parlé.

Dernière modification par jdal ; 15/03/2007 à 22h03. Motif: corrections diverses
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  #13  
Vieux 18/03/2007, 22h40
 
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« Tous les Marocains savent qu’une fois qu’un Européen s’est installé dans leur pays, et même s’il a été envoyé par un syndicat prédateur financé par les capitalistes londoniens, que la nation de l’étranger s’installe pour protéger son ressortissant et qu’une fois installée, elle reste. Tous voient Ceuta, Alhoceimas, Peñon de la Gomera et Chafarinas en mains étrangères. Et ils apprécient le fait comme nous, nous apprécierions la présence de la Russie sur l’île de Wight. Par conséquent, leur intransigeance sur le Sous était plus forte et leur défiance envers les voyageurs étrangers plus vive que jamais.
On a beaucoup dit sur le mauvais gouvernement du Maroc. La plupart des gouvernements sont mauvais, ils ne sont au mieux qu’une désagréable institution à laquelle les hommes se soumettent par peur de plonger dans l’inconnu, à la suite de quoi ils supportent les impôts, les armées, les flottes, les chapeaux dorés et tout le clinquant qu’on leur arrache pour faire vivre et travailler leurs semblables au nom de la défense nationale, de l’administration et toute cette sorte de choses.
Dans les pays où les gens vivent encore en tribus comme au Maroc, le gouvernement ne peut être que despotique ; regardez l’Algérie, l’Afghanistan et la Russie tartare. L’unité de base n’est pas l’individu mais la tribu et ce que nous, nous entendons par liberté et démocratie doit paraître la plus grossière forme de tyrannie de la terre. Il n’est pas douteux qu’aucun Marocain n’est garanti de jouir de sa propriété. Alors, pour être en phase avec le despotisme, on doit être riche. Comme la plupart des Marocains ne possèdent qu’un ou deux chevaux, un chameau, peut-être un esclave, un petit lot à cultiver ou une oliveraie, le gouvernement ne s’en prend pas à eux mais à leurs chefs, aux cheikhs, au caïds, aux gouverneurs. Si ceux-là arrivent à s’enrichir, ils ne peuvent plus dormir tranquilles parce qu’ils savent qu’ils peuvent être pris à tout moment, emmenés à Fez ou à Marrakech, jetés dans un cul de basse fosse et forcés d’abandonner tous leurs biens sur terre.
En fait, tant que ces chefs jouissent de leur position, ils oppressent les tribus autant qu’ils peuvent. J’ai cependant du mal à imaginer qu’un Marocain veuille changer le despotisme décousu qu’il subit depuis sa naissance et sous lequel ses ancêtres ont grommelé depuis le début de l’histoire pour la visite bisannuelle du collecteur de taxes en Algérie. Quand les Marocains parlent de l’Algérie, ils reconnaissent la sécurité des routes, la préservation des récoltes et l’absence de conflit entre la faucille et l’épi ; ils admirent le chemin de fer et rient de la manière qu’ont les soldats français de tondre leurs chevaux, mais ils finissent généralement par dire « dans ce pays, les Arabes paient pour tout, on taxe ton chien, tes chevaux et on te taxe toi-même, et tous sont esclaves. »
Beaucoup d’Européens s’enorgueillissent du système qu’il appellent « protection » et les Arabes « mohalata », qui existe au Maroc depuis au moins un siècle. Ce système n’a pas plus besoin de mots que ceux qui écrivent sur le Maroc et surtout pas de mots d’explication ; on en parle comme d’une coutume et on affirme qu’elle est bonne, comme l’est le commerce libre et loyal que chacun assume et comme les théologiens chrétiens et musulmans affirment que leurs dogmes sont faits pour les honnêtes gens. En bref, la mohalata a été inventée pour contourner les obstacles mis au commerce dans un pays aussi mal gouverné que le Maroc. En arabe, le mot signifie association, mais le système a été perverti par la protection, moyen par lequel l’associé européen amène généralement son associé marocain à se faire ressortissant de la nation à laquelle lui-même appartient. Mohalata et protection ont été ainsi mélangées de sorte qu’il est rare de trouver un Marocain associé à un Européen qui n’est pas protégé par un consulat européen. Protégé, le Marocain devient Monténégrin, Paraguayen, Anglais, Français ou Portugais ou n’importe quoi d’autre, il est protégé des exactions de son caïd et même placé hors de la juridiction de son roi.
Jusqu’ici, ça va, car on ne peut pas prétendre que le gouvernement est bon et qu’avec la protection plusieurs Marocains se sont enrichis. Mais dans leurs efforts pour échapper à leurs propres lois, les protégés dénouent souvent leurs liens avec la société tribale et tombent dans le piège de l’affairisme européen, indépendant de l’opinion publique, de la presse ou de tout autre instance de prévention qui maintient la cupidité sous surveillance en Angleterre. L’anecdote suivante est propre à illustrer les effets de la protection (1)
Mohammed était depuis dix années l’associé d’un négociant européen de Mogador. Celui-ci achetait des chameaux et Mohammed les conduisait au meilleur marché possible. A Mogador, un chameau peut valoir trente dollars. Pour sa participation, Mohammed recevait une part du bénéfice. Pendant dix années tout alla bien. Mohammed accomplissait sa part de travail, menait la marchandise à bon port et touchait sa part de bénéfice, nourrissant les bêtes à ses frais.
Un jour le Chrétien (au Maroc tous les Européens passent pour chrétiens) dit à Mohammed : « Je vais quitter Mogador et retourner en Europe. Je vais vendre les bêtes qui restent et nous allons partager le bénéfice selon notre accord ». Mohammed acquiesça et commença à estimer le prix auquel les bêtes pouvaient être vendues.
Le Chrétien lui dit alors qu’il avait un moyen pour que tous les deux gagnent plus d’argent et que, si ça marchait, Mohammed pourrait garder les chameaux pour lui. Mohammed écouta volontiers l’explication du plan qui lui permettrait de garder les bêtes. « Tu chargeras les chameaux de marchandises et partira pour le Sous. A un moment du voyage, des voleurs t’attaqueront, tu abandonneras toute la marchandise et reviendra à Mogador pour te plaindre au cadi que je t’ai confié douze dollars et qu’ils ont été volés. Je demanderai au gouvernement de forcer le chef de la tribu des voleurs de tout restituer, et nous partagerons l’argent et tu pourras garder les chameaux ».
Ce genre de plan séduit souvent les Arabes car il est du genre qu’eux-mêmes concevraient. Quand leur propre idée leur est retournée par un Européen, ils ne doutent plus qu’elle se réalise. Assez curieusement, bien qu’ils ne se lassent jamais de les traiter de fils de chien, ils attribuent aux Européens des capacités supérieures en affaires et paraissent ne jamais douter des conclusions de ceux-ci dans ce domaine. « Mais, objecta Mohammed, si je dis au cadi que j’avais ton argent et que des voleurs me l’ont pris, il va me jeter en prise et j’ai peu de chances d’en sortir vivant ». « N’aie pas peur, répliqua le négociant, l’emprisonnement ne sera qu’une simple formalité. Je te nourrirai quand tu seras en prison et tu seras rapidement libéré. »
Les chameaux furent chargés et Mohammed partit vers le Sous. Il revint quelques jours plus tard, ayant déchiré ses vêtements, s’étant roulé dans le sable, avec des estafilades qu’il s’était infligé et rendit à son associé qui le mena chez le cadi pour témoigner sous serment.
Malheureusement pour le simulateur, l’endroit choisi par son associé pour qu’il raconte son aventure était à quelques kilomètres de Mogador, dans le district appelé Taguaydirt. Le cadi envoya chercher le chef de la tribu qui jura qu’il n’avait jamais vu Mohammed, qui lui-même fut incapable de reconnaître aucun des membres de la tribu qui lui furent présentés. Voyant que ça tournait mal, celui-ci s’enfuit se réfugier dans le tombeau de Sidi M’doul (2), le saint patron de Mogador, à quelque distance de la ville. Dans le sanctuaire, il était en sécurité et son ami européen lui envoyait chaque jour sa nourriture, son tajine, son couscous, sa kefta et le thé vert (appelé windrisi à cause de Windres, c’est-à-dire Londres, d’où il vient), assaisonné avec de la menthe et adouci d’énormes morceaux de sucre qu’on casse avec un marteau sur le pain. Une semaine passa et chaque jour sa femme et ses enfants venaient parler avec lui de l’extérieur du tombeau, louant la gentillesse de leur ami européen et de l’abondance que l’influence de celui-ci répandrait sur eux dans un jour ou deux.

1) Je serai heureux donner les vrais noms à quiconque rendrait justice en cette affaire.
2) On raconte que Sidi M'doul était un marin écossais qui se convertit à l'islam et fut sanctifié après sa mort. Quoi qu'il en soit les Européens ont tiré de son nom celui de Mogador que les Marocains n'emploient jamais, qui appellent la ville Sueira, la Peinture.
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  #14  
Vieux 18/03/2007, 22h42
 
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Mais leurs espérances n’étaient pas dans le programme européen et Mohammed fut contraint de sortir du sanctuaire sous prétexte qu’il était nécessaire de prêter à nouveau serment devant le cadi. Le serment et l’interrogatoire faits, le cadi (à l’instigation de l’Européen) jeta le pauvre diable en prison et pour quelques jours le Chrétien lui envoya de la nourriture comme il l’avait avant au sanctuaire. Après un ou deux jours, il fit mine de penser que Mohammed l’avait trompé avec cette histoire de voleurs et qu’il avait gardé les douze dollars pour lui. L’approvisionnement cessa et le Chrétien porta plainte contre le Musulman pour qu’il lui rende son argent ou, à défaut, que ses biens soient saisis.
L’infortuné, se voyant lui-même trompé, confessa la machination, mais comme cette fois il disait la vérité, personne ne le crut. Le procès suivit son cours et l’épouse de Mohammed vendit son cheval et son fusil (ce qu’un Arabe possède de plus cher), vendit ses chameaux, ses vaches, ses chèvres, ses moutons et réunit six cents dollars après avoir liquidé tout ce qu’elle avait. Ses enfants mendièrent, elle travailla comme elle put, son époux, chargé de chaînes, dépérissant en prison.
Cinq longues années passèrent, l’épouse nourrissant le mari comme elle pouvait, les enfants abandonnés comme des chiens survivant de la charité. Le bon marchand européen mourut alors et, évidemment, ses héritiers s’empressèrent de réclamer le paiement de la dette.
Quatre autres longues années passèrent et se produisit alors un évènement qui fait penser au proverbe selon lequel « sauter derrière un buisson vaut mieux que toutes les prières des justes » (1). Dans la prison, il y avait cinq cents hommes avec Mohammed ; une mutinerie éclata, les gardes furent débordés et quelques douzaines d’hommes s’échappèrent. Quand ce fut le tour de Mohammed, il pensa qu’un bon geste pouvait lui gagner sa liberté et, saisissant la clef, il ferma la porte, enfermant les autres mutins.
La nouvelle parvint au camp du sultan et les gens espéraient qu’il exercerait sa clémence. Il vint une lettre louant le geste de Mohammed et disant qu’il méritait sa libération, mais que le sultan ne pouvait l’accorder tant la dette n’était pas payée.
Dix ans ont passé, le négociant est mort depuis longtemps, six cents dollars ont été payés pour rien, une famille est réduite à la misère et la victime de la machination est encore en prison, chargée de chaînes et prématurément vieillie. Allah voit tout, les prières montent vers lui cinq fois par jour et le pauvre Mohammed, un homme aux cheveux blancs, résigné et stoïque, parle avec l’étranger de passage à la porte de la prison et dit que le Chrétien était assurément un fripon, mais que la chose était écrite (mektub) et que l’on ne doit blâmer personne. Allah est le plus grand, il n’y pas d’autre dieu que Dieu et Mohammed est son messager. »

1) "Mas vale salto de mata que ruegos de hombres buenos" est un proverbe espagnol que tout homme sensé peut faire sien.
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  #15  
Vieux 23/03/2007, 23h31
 
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Le choix d’un guide devenait difficile. A Mogador peu d’hommes étaient partants pour un voyage à Taroudant avec des Européens, même déguisés. Les Arabes qui connaissaient les routes craignaient de s’aventurer seuls en territoire berbère et d’être pris sur la route et jetés en prison par un gouverneur. Bien qu’ils ne savaient pas à quel point, tous s’accordaient pour juger le voyage hasardeux. Il est quelquefois possible, quand on voyage en pays arabe, de prendre un guide au départ et de se faire accompagner ensuite par des gens des pays traversés. Dans notre cas c’était impossible parce que je ne parlais pas suffisamment l’arabe pour passer pour un homme du pays. Même en disant que j’étais géorgien, circassien ou bosniaque, j’aurais éveillé les soupçons, car quelle raison aurait un natif de ces pays de se rendre à Taroudant ?
Mais bien que la ville que je souhaitais voir était interdite aux Européens, les Arabes, comme les autres, se plaisent à faire ce qu’ils savent ne pas devoir faire, en toute conscience de mal agir.
Pour un Berbère ou un Arabe ordinaires, rien ne paraît plus impie que de manger du bacon, du porc ou de toucher un cochon, et pourtant on peut en entendre dire : « J’ai mangé du porc l’autre jour et c’était délicieux », comme les garçons qui fument à l’école et prétendent aimer ça, et qui vont vomir derrière la haie. Un Arabe dira : « Rien d’étonnant à ce que les Européens ont le teint rosé et la mine épanouie, ne mangent-ils pas du porc et ne boivent-ils pas du vin rouge ? ». Il semble ancré dans l’esprit humain que ce qu’il est interdit de faire doit être nécessairement ce qui rendrait heureux toute la vie si on le faisait. S’il en est ainsi, et des pasteurs (tous de la plus haute moralité) m’ont assuré que c’est le cas, l’opinion humaine devrait être unanime pour que chacun fasse ce qui lui plaît, et si c’est le cas, ce doit être juste, car nul n’est assuré d’une approbation divine et Dieu lui-même ne connaît pas la justice de ses actes tant les hommes ne les ont pas approuvés.
Donc, les guides pour un tel voyage étaient rares. L’un était trop vieux, l’autre trop pieux pour guider des Chrétiens, un troisième trop méprisant pour même les côtoyer, jusqu’à ce qu’enfin un homme, Mohammed el Hosein, se propose.
Il s’avéra qu’il était marchand d’esclaves, mais le meilleur muletier du pays. Mince et musclé de sa personne, âgé de trente-huit ans, jeune marié, cavalier émérite, rusé et avide, mais tenant sa parole. Tout son plaisir, il m’en informa lui-même, était de boire du thé vert et de fumer du tabac. Par conséquent, comme la vieille dame écossaise à laquelle on recommandait la haute moralité d’une cuisinière s’exclamait « Au diable sa moralité, sait-elle faire de la bonne soupe ? », je ne rechignais pas à son trafic d’esclaves et l’engageait sur le champ. Assez étrangement, il avait été employé par des missionnaires qui ne tarissaient pas d’éloges sur le muletier, mais déploraient sa dureté de cœur. C’était un Berbère, visage étroit, petits yeux, pommettes hautes, comme sont les gens de cette race. En toute saison il chantait en tach’lit, avec un falsetto, un air chevrotant et, assis sur un mule, une baguette à la main en guise d’éperon, couvrait plus de mortelles lieues en un jour qu’un autre muletier dont je me souviens du côté de Mexico.
Après celui du guide, il fallait faire le choix de la route, car trois s’offraient à nous. La première, le long de la côte, passait par Agadir (1). Par cette route plate et sablonneuse qui suit de près la côte jusqu’à Agadir, on va facilement en cinq jours de Mogador à Taroudant. Il y a trois inconvénients à la prendre. Le premier est de passer par Agadir où le roi a un gouverneur. Le second est qu’après Agadir, il faut traverser le territoire des Howara, dont le nom est synonyme de rébellion. Voyageant comme je me le proposais en vêtements marocains, deux obstacles se dressaient sur ma route. D’abord, je pouvais être reconnu, et si je l’étais par un officier du roi, renvoyé d’où je venais, comme il était arrivé à d’autres voyageurs européens dans le sud marocain. Ensuite, déguisé et si je n’étais pas reconnu, je courrais tous les risques que courre un Marocain en voyage, les voleurs et les violents. Un Européen voyageant en tant que tel ne court pas autant ces risques, car en général les Berbères ne recherchent pas le contact avec les Européens. On peut se demander pourquoi j’avais choisi de me déguiser au lieu de voyager fièrement comme un Européen, muni d’un sauf-conduit royal et escorté par des soldats.
Voici mes raisons. Quand le roi du Maroc autorise un Européen à voyager dans le pays, après les salutations d’usage, il ordonne à ses gouverneurs : « Nous vous recommandons ce Chrétien (2), veillez à ce qu’il ne court aucun danger ». Lisant entre les lignes, les gouverneurs comprennent que le roi désire qu’on empêche le voyageur d’aller où bon lui semble et ils placent des lions sur son chemin. Ainsi, si j’arrivais à Agadir avec un sauf-conduit et une escorte, le gouverneur recevrait la lettre, la baiserait, la placerait sur son front, appellerait son secrétaire pour qu’il la lise, me souhaiterait la bienvenue et m’informerait qu’il est tout à fait impossible que je poursuive ma route, parce que certains bâtards (ould el haram) ne craignant ni Dieu ni roi me tuerait sûrement en chemin. Je lui dirais : « Ma mort ne regarde que moi » et il me répondrait aussitôt « Plaise à Dieu qu’elle ne regarde que vous, mais qui me protégera de la colère du roi si vous êtes tué ? » Toute discussion, toute dialectique seraient vaines, et si j’insistais, je serais poliment reconduit sous bonne garde, car tout gouverneur sait que le roi n’admet pas les erreurs et qu’il les punit comme les fautes.
A peine m’étais-je déterminé à risquer la route d’Agadir que la nouvelle arriva d’une rébellion des Howara et que cette route était coupée. Il restait alors deux passages à travers l’Atlas, l’un partant d’Imintanout et menant à Taroudant par Bibouan, et l’autre partant d’Amsmiz, une ville proche de Marrakech, qui traverse l’Atlas dans sa plus grande largeur et qui conduit à Taroudant, en passant l’oued Sous à Ras el Wad, à une journée entière de marche de Taroudant. Inutile de dire que ces deux routes étaient plus longues et beaucoup plus difficiles que celle de la côte, par l’une ou par l’autre il me fallait au moins huit jours pour atteindre mon but.
Choisissant la plus courte des deux, je décidais de passer par Imintanout et me mis aux préparatifs du départ.

1) Agadir Ighir (ighir signifie fort en tach’lit) fut autrefois espagnole et appelée Santa Cruz. Elle est située sur une petite éminence près du cap Ghir, offre un port convenable et forme le débouché naturel du commerce du Sous, mais elle a été fermée au commerce par ordre du roi et les négociants de Mogador font tout ce qu’ils peuvent pour la maintenir fermée car leur activité dépend beaucoup du commerce de cette même région. Au siècle dernier, le commerce d’Agadir fut prospère mais la fermeture du port a ruiné la ville qui ne compte aujourd’hui pas plus de mille habitants. Parmi ceux-ci, de nombreux Juifs et l’on raconte que l’on trouve dans leurs familles les plus belles femmes du Maroc. Ces filles d’Israel font regretter l’absence de commerce avec l’Europe.
2) Rumi, roman est le terme poli pour Chrétien, nazrani ou nazarene est à moitié méprisant.
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  #16  
Vieux 25/03/2007, 00h24
 
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« Après nous être bien faufilés dans les pistes sinueuses, transpirant et brûlés par l’ardent soleil, nous avons débouché au gué de la rivière El Ghoreb qui se jette dans la mer à Mogador. Nous y avons rencontré le flot habituel de voyageurs que l’on rencontre toujours aux passages des cours d’eau dans les pays comme le Maroc. Des hommes compassés allant à dos de mule pour ne dignement rien faire, comme si le train du monde dépendait précisément de leurs mouvements. De longs convois de mules portant des cotonnades à la capitale. Une famille en voyage, le père à cheval, son fusil dans un fourreau d’étoffe rouge accroché au pommeau de la selle ; son épouse le suivant à pied ou sur un âne ; les enfants trottant derrière elle ; deux ou trois domestiques en haillons poussant quelques chèvres brunes ; un maigre chameau portant d’un côté le bagage de la famille et de l’autre un panier d’où sort la tête d’un poulain ; et, en dernier, deux ou trois jeunes filles qui relevèrent leur vêtement pour voiler leur bouche, conformément aux lois arabes de la décence, lorsque nous les avons croisées. Nous nous sommes assis sous un arbre aussi loin que possible des passants et nos vêtements propres et notre air de grande respectabilité prévinrent tout danger d’intrusion dans notre intimité.
A peine étais-je assis que Swani saisit mes jambes, les tira avec force et frictionna les articulations à la manière des serviteurs dans les bains turcs. A ma demande, il assura qu’il savait que j’avais souffert le martyre à cause des courts étriers marocains et que j’avais des crampes. J’avais en effet passé la dernière demie heure à la torture, mais l’orgueil du cavalier et l’accoutumance à différentes selles m’avaient commandé le silence. Traction et friction me soulagèrent beaucoup. Swani assurant que nul n’échappe à cette peine et qu’après une longue chevauchée, il arrive parfois que les cavaliers les plus expérimentés ne puissent fermer l’œil de la nuit à cause de la dureté de leurs jambes, je reconnus ce que j’avais enduré.
Dans l’Espagne médiévale, les bons cavaliers étaient désignés comme ginetes de ambas sillas, c’est-à-dire à l’aise sur les deux selles, la maure et la chrétienne, et je comprends maintenant pourquoi ce fait troublait les chroniqueurs. Etrangement, la selle haute aux étriers courts ne passe pas le Nil. Les Arabes d’Arabie utilisent plutôt une selle plate avec une longueur de jambe normale. La selle marocaine est peut-être la pire que l’esprit humain a conçue, mais curieusement elle a servi de modèle à la selle mexicaine, qui est peut-être la plus adaptée que le monde connaît à toutes les sortes de chevaux et de pays.
Les Marocains ne serrent pas la sangle et maintiennent la selle en place au moyen d’une large plaque de poitrail. Il est ainsi difficile de monter en selle et pour le faire avec élégance, il faut saisir en même temps le troussequin et le pommeau de la selle et monter le plus légèrement possible. Comme tous les cavaliers innés, les Marocains montent d’un seul mouvement et plient les genoux en montant. Avec leurs vêtements flottants ils paraissent ainsi se mettre en selle sans effort. Une fois en selle, un homme qui prétend être respecté fait arranger ses vêtements par un serviteur et, comme ils sont volumineux, c’est vraiment un art de les disposer.
C’est une coutume européenne de se moquer de cette manière de monter et de chevaucher, et il n’est pas douteux qu’un cavalier marocain ne paraîtrait pas à son avantage dans nos parties de chasse à courre. Mais il est possible que nos cavaliers soient eux-mêmes ridicules de chevaucher au galop un cheval marocain sur une selle marocaine sur un terrain parsemé de cailloux et, au jeu de la poudre, de tenir en selle et d’y accomplir ce que les Marocains y accomplissent.
Les cavaliers sont aussi intolérants que les théologiens. Sûr de sa foi et de sa manière de monter, nul, qu’il soit non-conformiste, cosaque, anglican, gaucho, catholique romain ou mexicain, ne trouve à redire à son credo, à sa selle, à son cheval, son bœuf, son postérieur ou quoi que ce soit d’autre qu’il possède.
La collation prise, le thé vert bu, les cigarettes soigneusement fumées derrière un buisson car il ne convient pas que des gens dans notre position « boivent le honteux » (1) devant les vrais croyants, nous sommes remontés en selle et sommes entrés dans la forêt d’arganiers qui s’étend entre Mogador et Safi.
Les chèvres grimpent aux arbres et ça et là des chameaux les broutent. Sous les arbres poussent quelques Aras (Callistris quadrivalvis) et dans le sol sableux des liliacées brillent comme des étoiles dans l’immensité du ciel. Au bout d’une heure les arbres deviennent plus espacés et nous débouchons dans un paysage onduleux. Nous passons un grenier qui marque la limite entre les territoires Ha-Ha et Shiadma et nous jetons notre dernier regard sur la mer.
Les arganiers deviennent plus rares comme nous traversons le territoire fertile et bien cultivé de Shiadma. Le sable cède la place à une riche terre rouge et Swani, piquant sa mule de son nouveau poignard, qu’il m’a pressé d’acheter au motif que mon suivant ne peut pas aller désarmé, s’approche et demande si en Angleterre il y a un pays aussi bien cultivé. Diplomatiquement, je réponds qu’il n’y en a pas, bien que certaines parties du sol anglais sont peut-être presque aussi fertiles. Etant marocain, il ne me croit pas un instant, mais il s’exclame, de manière parfaite : « Dieu est Grand, gloire à Lui pour les terres fertiles, anglaises ou marocaines ! ».
La maison d’un caïd sur une colline est le signal de la loi et de l’ordre et Mohammed el Hosein rapporte que ses prisons sont toujours pleines. « Qu’il ferait bon, non pas en rêve mais en réalité, revenir au bon temps où les prisons étaient toujours pleines (2), où les jeunes filles filaient (du moins je le pense) sous la tonnelle, et où l’arbre aux pendus n’était jamais longtemps sans « fruit ». Ceci m’amène à me demander si un monde gouverné tout entier par un conseil élu et composé de membres compétents, démocrates, bien éduqués et pieux, où tous se soucieraient les uns des autres, où la fornication, la cupidité, la concupiscence et le meurtre seraient complètement inconnus, avec seulement la raillerie et la petite triche pour éviter l’ennui, si ce monde serait plus heureux en tout point que les primitifs Marocains, qui mentent et volent, se battent, forniquent et se comportent comme si le sang circulait dans leurs veines sans tourner à l’aigre. Malgré la tyrannie chérifienne et toutes les formes de gouvernement détestable qu’elle comporte, avec le meurtre qui rampe, avec des vices communs que nous trouvons hideux (mais que certains chez nous pratiquent en douce), les visages des pauvres païens marocains, que nous bombardons de missionnaires, ne sont jamais aussi avilis que les visages de ceux qui hantent les rues des villes industrielles. Et si le visage est le meilleur présage de l’esprit, il se peut que l’horrible païen marocain n’est pas au fond pire que son frère en Dieu anglais, baptisé, éduqué et loqueteux.
Le soir tombait quand nous avons croisé un berger tout près de la grande route. Ses chaussures et sa houlette à côté de lui, son chien un peu plus loin affichant un air à moitié cynique, assis, il priait, et par-dessus tout cela, Allah gardait son attitude de non mi ricordo, qui est excusable quand les hommes se tournent vers lui cinq ou six fois par jour. Mais le berger devait être authentique et n’a pas su que des infidèles avaient croisé son chemin.
Ce pays est principalement composé de terre rouge argileuse, la roche calcaire et la configuration générale des collines arrondies s’élèvent vers l’Atlas. Les arganiers deviennent très rares et nous voyons le dernier en direction de notre destination.
L’arganier, comme le cactus du Rio Gila en Arizona, paraît capable de résister à toute sécheresse. Il est étrange que dans son infinie sagesse la Providence a manqué de doter l’Afrique du cactus et de l’aloès, deux plantes si bien faites pour son climat. C’est l’être humain pauvre, faible et errant qui a suppléé sa volonté. Il est plaisant de se dire que pour une fois les pouvoirs (3) qui s’opposent se sont unis pour doter un pays de deux plantes exogènes qui s’y sont installé comme si elles y étaient apparues. Serait-ce après tout la raison de son infaillibilité ? »

1) « Boire le honteux", c’est fumer du tabac, et non pas boire du whisky comme dans certains pays civilisés.
2) Je ne voudrais qu’ici on pense que je souhaite la disparition des prisons dans mon pays ni que j’insinue qu’elles sont souvent vides.
3) Raison que j’imagine entrée dans la composition de l’être humain après la réalisation du plan initial, et qui fut peut-être l’œuvre du serpent.

Dernière modification par jdal ; 25/03/2007 à 00h29. Motif: mise en forme
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  #17  
Vieux 25/03/2007, 19h07
 
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Nous avons quitté Meskala de bonne heure et sous la pluie, qui cessa bientôt. Nous sommes entrés dans une petite région désertique et la chaîne de l’Atlas apparaissait au loin comme une grande muraille calcaire coiffée de blanc. Pendant trois ou quatre heures nous avons parcouru un Sahara miniature, rocailleux et désolé, des pierres, des pierres et encore des pierres et du sable, des chardons à tête orange, des Zizyphus Lotus ça et là, des buissons de sandarac de temps en temps. Les chevaux trébuchaient sur les pierres, les mules gémissaient dans le sable et pas le moindre rocher assez grand pour s’abriter du soleil dans ce pays assoiffant. Trois heures qui parurent durer six heures jusqu’à ce qu’apparaisse une ligne verte, une frange de lauriers-roses bordant un ruisseau où nageaient des tortues et dont nous avons lapé l’eau comme des chiens, comprenant pourquoi le Psalmiste insiste sur la verte prairie où son Dieu l’a fait reposer. En Angleterre, les prairies n’ont pas de signification, elles n’appellent à l’esprit que gras troupeaux et mouton aux dos carrés comme des boîtes dans l’herbe grasse entre les haies, pour les passagers de première classe du train qui passe en sifflant, qui lèvent leurs verres dans la lumière pour saluer le paysage quand ils mangent leur lunch.
Mais au Maroc et en Arabie, le vert signifie la vie, l’étanchement de la soif, et les poètes y continuent d’y mettre dans leurs vers des allusions aux vertes prairies qui leur manquent, alors que nous, nous attendons qu’un peu de brun vienne interrompre le monotone océan de vert métallique. Des figuiers, des oliviers, des lauriers-roses et des grenadiers, quelques palmiers font une oasis dans ce petit désert, et sur une peau de mouton étalée sur des galets, près d’un rocher, exactement comme les anciens livres de messe décrivent Moïse, nous fumons allongés en supputant nos chances d’atteindre Taroudant.
Pour Mohammed el Hosein, réussir à conduire un roumi à Taroudant pouvait lui valoir à Mogador le titre de meilleur guide muletier de tout le sud et toutes ses craintes antérieures semblaient disparaître plus il s’attachait à cette perspective. Il pensait que le risque d’être reconnu comme chrétien était élevé, conseillait de camper loin de portes de la ville, d’y entrer un peu après l’aube, lorsque les gens de la campagne viennent y vendre leurs produits, d’aller immédiatement à la maison du pacha, qui est près des portes, et de lui demander sa protection. Swani, qui était né à Tanger, bien qu’ayant parcouru le monde et fait deux pèlerinages à La Mecque, n’était cependant pas à son aise dans le sud marocain, et il pensait que le mieux était d’aller dans un caravansérail (qu’on appelle fondouk au Maroc), et d’essayer au mieux de n’être pas repérés, moi simulant une maladie et Lutaif se faisant passer pour un médecin syrien. Ali le muletier, qui apprenait pour la première fois notre destination, frissonnait de peur et disait qu’il devait s’en retourner tout de suite, mais en envisageant qu’il pouvait perdre ainsi non seulement son salaire mais peut-être aussi sa mule, il se ravisa à la condition que je lui donne une lettre de protection du consul anglais de Mogador. Avant de quitter cette ville, Mohammed el Hosein m’avait fait signer un papier établissant que je l’engageais pour le restant de sa vie, et avec cette protection, je comprenais que maintenant il inspirait une défiance absolue aux pachas et aux caïds, drapé qu’il était, pour ainsi dire, dans les plis du drapeau britannique. Lutaif, qui connaissait le pacha de Taroudant, un certain Basha Hamou, soudanais de la fameuse garde prétorienne des Boukharis (1), qui avait été pacha de Meknes, était d’accord avec Mohammed el Hossein. Il était d’avis que si Basha Hamou était mécontent, il serait obligé de nous accorder sa protection, et que probablement, après avoir calmé la première excitation des habitants, il nous renverrait sous bonne garde à Mogador. Je tins ma langue, pensant que si nous réussissions, je ne repartirai pas sans avoir jeté un bon coup d’œil à la ville.
A moins de deux kilomètres de notre halte se dressait le château d’un caïd local, construit sur un escarpement et en apparence assez fortifié pour tenir en respect l’artillerie tribale. Mais il avait manqué à la faveur du roi, il était déserté, les troupeaux volés, les récoltes complètement détruites et l’atmosphère du lieu rappelait celle des Missions jésuites, détruites pour prouver le libéralisme de Charles III, que j’avais vues au Paraguay. En fait, un caïd n’est caïd qu’en titre et l’on raconte à Fez qu’un cheikh a promis 100 000 dollars au roi pour être pacha et pourvu qu’il ait les « mains libres » avec les tribus. Ce qui signifie les pressurer et en tirer en un an ou deux les 100 000 dollars pour payer le roi et beaucoup plus pour lui-même. Il est étrange que les Arabes, pourtant belliqueux, ont enduré en tous temps une telle oppression. Il se peut que le système tribal les y dispose, car la rivalité entre tribus en fait des proies faciles pour le souverain qui dispose d’assez d’argent pour les dresser l’une contre l’autre.
Dans l’introduction de son histoire, Ibn Khaldoun écrit : « Les Arabes sont le moins fait des peuples pour gouverner les autres nations, parce qu’ils détruisent la civilisation des pays qu’ils conquièrent. Ils pourraient être de bons gouvernants, mais ils doivent d’abord changer leur nature. » Pourtant, avec leurs défauts, c’est un noble peuple, et s’ils ont détruit la civilisation de plusieurs pays, ils y ont laissé en retour leur propre esprit, et quel autre esprit est plus noble ? Je ne dis rien de leurs legs les plus douteux, leur système de numération et le pur-sang.
La source rafraîchissante, les fruits des arbres, et l’ombre où nous reposions avaient le bonheur de s’appeler Aguaydirt el Maa, un composé d’arabe et de tach’lit, maa signifiant eau en arabe et aguaydirt ce qu’il signifie dans la langue originale d’où il vient.
Comme nous chevauchions dans un pays buissonneux avec des fermes éparpillées, nous avons croisé un cheikh sur un bon cheval, long fusil en travers de la selle et suite loqueteuse à pied. Il paraît que c’est un collecteur de taxes et qu’il collecte lui-même les taxes. Nul doute qu’il le fait et qu’il le fait autant que ce Receveur général de France, qui taxa même celui (2) qui dort, sa bulle éclatée, à la porte de San Moisé à Venise, sous une dalle où une courte épitaphe en latin de cuisine rappelle le manque habituel de vertus dont l’homme souffre.
Curieux d’observer, une fois de plus, d’une part la bonne mine et les bons habits du percepteur et d’autre part l’état commun des « contribuables », leur air d’infériorité et tout ce qu’ils mettent en œuvre pour échapper au pire outrage que peut subir un homme libre, qu’on lui prenne son argent sous prétexte de bien public.
C’est plaisant de collecter les impôts bien armés sur un bon cheval, dont je pense qu’il pouvait faire ses cent quarante kilomètres par jour pendant plusieurs jours et porter de bonnes charges dans les poches de sa selle.

1) Les Boukharis ont été créés par Moulay Ismail, l’un des plus puissants rois que le pays a connu. Son règne atteignit son apogée au dix-huitième siècle et il envoya un ambassadeur à Louis XIV pour lui demander la main de sa fille. Celui-ci, peut-être par intolérance religieuse ou pour quelque autre raison, la lui refusa. Les Boukahris sont tous soudanais et comme ils n’appartiennent à aucune tribu marocaine, ils ne sont dévoués qu’à la personne du roi.
2) John Law de Lauriston.
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  #18  
Vieux 25/03/2007, 22h07
 
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La nuit nous prit près d’El Mouerid, un lourd entassement de briques séchées au soleil, dont le caïd, Si Bel Arid, est un esprit fort. Me sachant chrétien, il marche ostensiblement de long en large en parlant de choses et d’autres, pour montrer sa force morale. Malgré la désapprobation des leurs, il y a des Marocains qui ne dédaignent pas d’être vus avec des Chrétiens, comme certains hommes pieux qui écoutent de mauvaises femmes, non que les propos de celles-ci les intéressent, mais pour montrer la haute tenue de leur moralité et pour rappeler, comme dans l’histoire de Rahab, que le soupçon ne saurait peser sur les hommes vertueux. Ainsi, comme les jeunes femmes goûtent la conversation des canailles et les clergymen celle des filles perdues, des Marocains aiment parler et se montrer en public avec des ennemis de Dieu.
El Mouerid paraît misérable sous la tempête de pluie et de vent quand nous le quittons au lever du jour. Avec le vent, le costume arabe enseigne ce que les femmes en jupons supportent les jours turbulents. Encore leurs peines sont-elles adoucies par la présence à portée de main d’hommes qui les regardent, tandis que nous, nous ne pouvons espérer d’admiration féminine sur cette triste plaine calcaire. De curieuses stries sur les collines, comme si le calcaire « devenait herbe » par bandes, font un effet architectural vues du pied des collines par lesquelles nous entrons dans la gorge de Bosargun, un défilé rocheux qui se transforme graduellement en escalier comme la route de Ronda à Gauci, ou comme le chemin du ciel, fort peu fréquenté ces derniers temps. Nous passons un bosquet d’amandiers où se nourrit une petite jument alezane. Elle semble tout à fait japonaise, enfoncée jusqu’au ventre dans les buissons aromatiques ; un petit oiseau se tient sur son épaule, il n’y a personne auprès d’elle, mais nul doute qu’un garçon aux yeux perçants la surveille caché quelque part, car aucun animal isolé n’est en sûreté dans cette région. Au sommet de l’escalier nous avons notre première vision de l’Atlas dans sa totalité. La neige marque les plus hauts sommets, le Glaoui, le Gourgourah et le haut pic derrière Amsmiz. Je n’ai jamais vu de chaîne de montagne aussi escarpée et donnant autant cette impression de muraille que l’Atlas, mais cette impression même sur toute la chaîne enlève quelque grandeur aux sommets.
A l’est, la plaine pierreuse de Marrakech est quadrillée de canaux alimentés par les eaux détournées de l’Oued N’fiss, une rivière que je suis destiné à suivre jusqu’à sa source, sous le haut pic d’Ouichidane, aux confins du Sous. Nous avons vu d’ici pour la première fois, mais de loin, les curieux aqueducs souterrains qui ressemblent à des cuves à tan et balisent cette plaine.
Ces aqueducs, appelés Mitfias, forment une succession de cuves profondes creusées à des distances variables ; l’eau court de cuve en cuve par une rigole et la chaîne des cuves s’allonge sur des kilomètres. Les hommes qui ont entrepris ces travaux herculéens ne peuvent pas être qualifiés de paresseux, comme le font ces voyageurs qui, après un séjour de deux semaines, parlent des « paresseux Marocains ». La vérité est que les paysans marocains sont plutôt travailleurs, comme tout peuple qui vit du sol est obligé de l’être. Seuls les Arabes du désert, les gauchos des plaines du sud et ceux qui mènent la vie pastorale peuvent être qualifiés de paresseux, encore qu’eux aussi travaillent durement lorsque la saison est venue. Les Arabes et les Berbères du Maroc travaillent beaucoup et ils travailleraient encore plus s’ils n’avaient en permanence à l’esprit la crainte de leur mauvais gouvernement. Quand un homme se querelle avec un autre, après avoir appelé les malédictions d’usage sur la mère, la sœur, la femme et toute la lignée féminine de son adversaire, il conclut ordinairement par : « Puisse Dieu, dans sa grande pitié, t’envoyer le roi ! », car il sait que même la Providence est moins cruelle que le souverain.
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  #19  
Vieux 25/03/2007, 22h07
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Citation:
Envoyé par jdal Voir le message
De toutes les villes de la côte marocaine, Dar al Baida est la plus active, son arrière-pays est fertile et produit beaucoup de blé, les tribus y sont prospères et les meilleurs chevaux du pays viennent des districts Abda et Doukkala, à quelques lieues de la ville.
.
C'est zyriab qui va être content

merci pour ces extraits jdal
__________________
Me gustas tu
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  #20  
Vieux 27/03/2007, 08h07
 
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Après neuf heures d’alternance entre vent et chaleur, nous sommes arrivés à Imintanout, l’entrée est du passage qui, traversant une vallée de l’Atlas, conduit au Sous. Taroudant est, pour ainsi dire, à portée de voix, trois, certains disent même deux, jours et nous y serons si … mais ce si devait être funeste comme le prouvera la suite. Le village dispersé occupe presque toute la gorge par où la route entre dans les collines. Au-dessus, l’Atlas dresse ses tours. Un petit cours d’eau, alors à sec, parcourt le village, dont l’aspect est entre le village savoyard et la ville minière mexicaine perdue dans la Sierra Madre. Des maisons brunes en terre crue, de longs mures en pisé (1) au sommet couronné de branchages épineux qui paraissent métalliques sous le soleil, la plupart des maisons ont des créneaux, dans les jardins séparés par des haies d’aloès poussent des mûriers, des palmiers, des grenadiers, des fleurs, des figuiers et des oliviers. L’eau, qui irrigue ces jardins par de petits canaux en ciment, en fait un paradis arabe. Plus loin se trouve le mellah où nous apercevons pour la première fois les Juifs de l’Atlas. Soumis et industrieux, étonnamment européens d’aspect, ils l’emportent sur les Arabes et les Berbères dans le commerce et sont par conséquent à la fois leurs maîtres et leurs esclaves. La maison du caïd, perchée sur un piton, je l’évite comme un foyer de peste de crainte d’être identifié et renvoyé à Mogador, et je me dirige vers la maison de Haj Addee, un cheikh (2), qui est ici quelqu’un comme un gentilhomme campagnard.
Il a été à la Mecque, au Caire, porte un chapelet, connaît le monde musulman, et n’est pas tout à fait différent des anciens hidalgos de la Mancha que Cervantès a immortalisés en Don Quichotte. Avant que je m’enfonce dans les vallées de l’Atlas, des amis intéressés par mon expédition me l’ont recommandé comme un homme loyal et digne de confiance. Cheminant vers sa maison, je lui envoie Swani avec une lettre d’un notable de Mogador et il apparaît bientôt, et après m’avoir invité à descendre de cheval, me conduit par la main dans sa maison d’hôtes. C’est un ensemble de trois pièces, l’une servant de chambre, l’autre de remise pour le harnachement, les tentes et les bagages, et la troisième de salon à ciel ouvert. Tout autour de ce salon court une banquette en terre, un feu brûle dans un coin, et avec les étoiles brillant sur nos têtes, surtout les trois dernières de la queue de la Grande Ourse, je trouve que tout bien considéré, c’est le plus agréable salon illuminé que j’ai jamais vu. Tout contre la porte se dresse une grande construction de terre en forme de réservoir d’eau qui sert à la conservation du grain (3, a) pendant l’hiver et qui est mise en morceaux au printemps pour consommer le grain.
Assis sur la banquette, je regarde un énorme chaudron de cuivre qui essaie de bouillir sur un trépied (4) du même métal où rougeoie un morceau de charbon de bois, pendant que dans un récipient métallique une mèche enduite de graisse de mouton met l’obscurité en évidence.
En regardant autour de moi, l’idée me vient qu’il y a une sorte de type musulman dominant, façonné par la religion, de la même manière qu’on peut en Irlande du Nord distinguer un Catholique d’un Protestant dans la rue. Mohammed el Hosein, bien qu’il est d’une origine à des milliers de kilomètres, présent le type parfait de l’Afridi (b) tel que le représente les journaux illustrés. Ali, notre muletier, avec ses jambes minces, sa barbe en éventail et sa peau cuivrée, peut passer pour un Pathan (c). Il se peut qu’un Oriental discerne une grande ressemblance entre un Hollandais et un Portugais qui auraient somnolé dans nos universités. Si c’est le cas, ma théorie serait aussi bien validée que beaucoup d’autres qui ont bouleversé le monde scientifique.
Nous parlons de La Mecque, de Médine, du voyage depuis Djeddah dans les « shegedefs » (5) portés à dos de chameau, du Djebel Arafat, de la Kaaba et de la multitude de fidèles de toutes origines qui se pressent comme un essaim d’abeille : Des Indiens, des Bosniaques, des Géorgiens, des Circassiens, des habitants des Détroits et des Chinois, que notre hôte sert en bloc comme Jawi en disant qu’ils sont petits, jaunes, qu’ils se ressemblent tous et que leur ancêtre commun était un djin. La ville de tentes est si étendue qu’on peut s’y perdre et errer pendant des heures si l’on a oublié de relever le point de sa tente. Ce doit être extraordinaire de voir cette diversité d’origines, la plupart des pèlerins n’ayant d’autre moyen de communication que quelques sentences pieuses et un ou deux versets du Coran. Swani, qui a fait deux pèlerinages, se révèle expert en théologie musulmane. Bien qu’il ne lit ni n’écrit et, je le crains, n’est pas trop strict dans sa pratique religieuse, il peut parler pendant des heures des attributs de Dieu, et avec autant d’esprit qu’un diplômé d’Oxford. Il connaît très bien l’essence, les qualités, le pouvoir, la majesté, la puissance, la gloire et les adjectifs qu’il convient d’appliquer. Il forme l’espoir de me convaincre de faire le pèlerinage. Il m’assure que c’est tout à fait réalisable, qu’il a déjà conçu mon déguisement et que, à La Mecque, il peut m’emmener dans la maison d’un de ses amis, aussi grand mécréant que moi. Son idée est que je dois y aller comme Circassien, type humain auquel je ressemble et quand je lui dis « Et qu’est-ce qui arrive si je tombe sur un vrai Circassien ? », il répond simplement « C’est impossible », de la même manière que lorsque je lui demandais ce qui m’arriverait si j’étais découvert, il répondait : « Ils ne te découvriront pas, tu as tout d’un homme de Fez ». Ce qui l’inquiète le plus est que je ne fais apparemment pas de progrès en arabe. Je crains en effet de devoir faire un long pèlerinage avant d’être paré, même avec un tel guide, à jeter des pierres sur le Djebel Arafat.

1) « Tabieh walls » dans le texte. Tabieh, la tapia des Espagnols et le pisé des Français est simplement de la terre entassée dans des cadres pour durcir et laissée à sécher au soleil. Elle figure dans l’adage « sordo como una tapia », sourd comme un mur, qui est sans doute une variation du proverbe nordique « les murs ont des oreilles ».
2) Cheikh n’a pas de sens précis et signifie en général chef, mais aussi souvent homme de qualité. Les lettrés usent souvent de ce titre en Orient, c’est-à-dire en Syrie, à Damas et à Bagdad. Pendant notre voyage, Lutaif était le cheikh Abdul el Shami (le Syrien), et au besoin, j’étais le cheikh Mohammed el Fasi, ou plus simplement el Tabib (le docteur), ou encore chérif, pour détourner l’attention de mon visage pâle et de ma connaissance extrêmement réduite de l’arabe.
3) Les procédés usuels de conservation du grain sont des jarres de terre enterrées dans le sol ou des cuves en forme d’entonnoir appelées metmora, mot d’où vient l’espagnol mazmora, d’où vient à son tour notre vieux mot massymore, qui équivaut à donjon. a) C’est sans doute sur metmora que les Rédemptionistes ont forgé « matamore », car ces silos servaient aussi à enfermer les esclaves. Pendant le bombardement de Tanger par les Espagnols en 1791, en représailles au bombardement de Ceuta par Moulay Yazid, Jan Potocki se réfugie dans un « matamore » dont il apprécie la fraîcheur et l’inconfort. Il est probable que RBCG ne connaissait pas le « Voyage dans l’empire du Maroc fait en l’année 1791 » de Potocki, voyage beaucoup plus court (de Tétouan à Rabat et Rabat et retour).
4) Ce trépied est utilisé dans toute l’Espagne et s’appelle anafe en Andalousie, d’après « en nar fi », le feu est dedans.
5) Un shegedef est un long panier dans lequel les riches pèlerins sont allongés ou assis de part et d’autre du chameau. Avec une toile par-dessus, des pèlerins m’ont assuré que la partie la plus agréable du pèlerinage est celle accomplit de cette manière.

b) L’auteur ne réfère pas ici à des Tunisiens, mais à la grande tribu pachtoune établie à l’ouest de Peshawar. Le comparatif utilisé (les journaux illustrés) jette un ombre sur la théorie.
c) Les Pathan sont une autre tribu de langue pachtoune, que certains supposent d’origine juive car ils circoncisent à huit jours et non à douze.

Nota: Les renvois numériques sont pour les notes de l'auteur et les renvois alphabétiques pour les miennes.
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