Confréries religieuses et politique(s): opposition et "protest songs" au Maroc

Discussion dans le forum 'Culture' créée par kamomille le 15 Avril 2008.

  1. kamomille

    kamomille VIB

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    A l'image de bien d'autres confréries soufies, la Boutchichiya, dont on voit ci-dessus quelques "pauvres" (فقراء = adeptes) en pleine action, ne perd pas une occasion pour rappeler le caractère privé et même intime des pratiques religieuses qu'elle encourage. Une proclamation d'apolitisme que l'on a d'autant plus de peine à croire que certains membres se fondent sur cette attitude piétiste pour affirmer que "l'islam politique est une hérésie".

    En fait, dans la monarchie constitutionnelle marocaine où l'ouverture politique n'a pas toujours été la principale vertu, les confréries, et singulièrement la Boutchichiya, ont été autrefois un des premier véhicules d'une opposition frontale au roi Hassan II.

    Dans cette enquête publiée par l'hebdomadaire politique marocain Tel Quel en 2005, Karim Boukhari retrace ainsi le "fabuleux destin" d'Abdeslam Yassine qui fut, dès les années 1970, l'un des premiers "islamistes" du Royaume.

    On y apprend bien des choses sur le fondateur dans les années 1980 du mouvement Justice et bienfaisance (العدل والاحسان: traduction plus fidèle que celle que l'on trouve également, "Justice et spiritualité"), mouvement aujourd'hui dirigée par sa fille Nadia et fort, comme a pu le "découvrir" la police marocaine lors d'une descente effectuée en mai 2006, de quelque cent mille membres actifs. On y découvre notamment que le prometteur et moderniste inspecteur de l'Education nationale fut, quelques années avant de publier en 1974 un pamphlet virulent contre le roi sous le titre Islam ou déluge (الاسلام او الطوفان), un membre très influent de la confrérie Boutchichiya. Il ne s'en éloigna - faute peut-être de pouvoir espérer y jouer encore un rôle important - qu'à la suite de la nomination de l'actuel maître, fils du précédent.

    Face à la montée de cet islam politique qui séduit une partie importante des masses pauvres, le pouvoir marocain est loin de se montrer hostile à l'islam piétiste incarné par la Boutchichiya. Depuis quelques années, surfant sur l'engouement que connaissent les classes moyennes dans le monde arabe et même musulman pour un soft islam édoniste et modernisé, la Boutchichiya, dans sa version piétiste traditionnelle cette fois, a le vent en poupe. Porteuse d'une vision apaisée de l'islam, la confrérie "relookée" offre une alternative à l'extrémisme. Une alternative qui mérite d'être récompensée, à tout le moins soutenue. En tout cas, c'est ainsi qu'une partie de la presse locale (voir ces deux articles - 1 et 2 - de l'hebdomadaire politique Le Journal) - a interprété l'octroi contre toute attente d'un poste important au fils du guide suprême de la confrérie nommé en février 2005 gouverneur de Berkane, son fief historique près de la frontière algérienne.

    Tout récemment, la Boutchichiya a impressionné, comme en témoigne cet article en arabe sur le site islam-online, en organisant à l'occasion de l'anniversaire du Prophète (le mouled), à Madagh, capitale du gouvernorat de Berkane et de la confrérie, un rassemblement de quelque cent mille "pauvres" venus du monde entier (la Bouchichiya depuis quelques années essaime sans complexe dans l'ensemble du monde, y compris en utilisant le français comme véhicule de son message).



    Radicales ou plus accommodantes avec le makhzen (مغزن : le mot, d'où provient notre "magasin", désigne le pouvoir central au Maroc), les confréries, qu'elles veuillent bien l'admettre ou non, sont donc essentielles dans le paysage politique marocain. Mais elles sont également présentes dans le champ culturel, un champ qui n'est jamais fort éloigné du politique.

    Célébrée - et récupérée ? - à Essaouira par un festival annuel de réputation internationale (la musique du portail d'accès est somptueuse), la musique "gnaoua" (ou "gnawa") relève en effet de la tradition confrérique. Importée dans les grandes villes marocaines à la faveur de l'exode urbain, cette musique d'origine rurale, issue des anciens esclaves noirs établis au Maroc, était liée à l'origine à la transe en tant que pratique religieuse, plus ou moins curative, née de la répétition de formules religieuses et musicales.

    Désormais labellisé par le cinéaste Martin Scorcese comme les "Rolling Stones de l'Afrique" (il les a intégrés à la bande son de son film La dernière tentation du Christ après les avoir découvert à travers un film, Transes, du cinéaste marocain, trop méconnu, Ahmed Maânouni), le groupe Nass el Ghiwane constitue à coup sûr LA référence d'un genre qui foisonne en artistes importants. Leur histoire mérite d'être racontée, ne serait-ce que parce qu'elle met en évidence une autre facette de l'expression politique de l'islam confrérique, tout au moins dans le contexte marocain.

    Dans les années 1960, aun sein d'un quartier parmi les plus pauvres de Casablanca, celui de Hay Mohammadi, où échouent bon nombre des ruraux venus tenter leur chance dans la principale ville industrielle du pays, cinq jeunes musiciens gravitent autour d'un metteur en scène de théâtre, Tayyeb Tayyeb Saddiki, dont le travail repose sur une idée de base : récupérer le patrimoine de la culture arabe - dans ses versions "classiques" mais plus encore populaires - pour exprimer les questions de société actuelles.

    C'est en fait à partir des années 1970 que les Nass El Ghiwane se font connaître. Très rapidement, la formation connaît un immense succès. Durant ces années où la protestation politique peine à se faire entendre au Maroc, c'est le moins qu'on puisse dire, le groupe invente un nouveau type de chanson militante, un protest song qui est également, musicalement, une réaction contre le style dominant et lacrymal de la chanson égyptienne. Les rythmes et les instruments sont "traditionnels" (y compris le banjo intégré aux musiques populaires marocaines depuis longtemps) mais sont repris dans un contexte totalement modernisé que souligne l'actualité des paroles (souvent à double sens). Désacralisée, la transe (حال) n'est plus fuite dans l'anéantissement divin (فناء) mais au contraire l'expression d'une révolte sociale et politique.

    Frappée par la disparition de plusieurs de ses membres, dont le "mythique" Larbi Batma que les fans continuent à pleurer, le groupe subsiste, plus de trente ans après sa création. Après le succès inattendu d'une compilation récente de leurs principaux titres, le groupe vient de sortir un nouvel album (clip vidéo ici ou bien encore là pour avoir les paroles en arabe en prime !), intitulé "Nahla chamla" (quelqu'un peut proposer une traduction ? voir les liens), qui reprend un long texte d'un poète du XIXe siècle.

    Quelques liens.
    - Un article en anglais, excellent comme tout ce que l'on trouve sur ce site (www.qantara.de, en anglais, allemand et arabe), sur les pratiques thérapeutico-musicales des Gnawas.
    - La réponse à la "colle" sur le titre (Nahla shamla) est peut être élucidée dans cet entretien en français avec Omar Sayed, un des Nass el Ghiwane (merci H.Z. !).
    - Sur le mouvement Justice et bienfaisance, une vidéo sur Oumma.TV de Nicolas Beau, l'auteur, avec Catherine Graciet, de Quand le Maroc sera islamiste (La Découverte, 2006). On y entend quelques vérités peu souvent rappelées sur le pays des confortables riad de Marrakech ou d'ailleurs.
    - La Boutchichiya presque "en vrai" avec cette vidéo d'un rassemblement de ses disciples, sans doute à Madaghe.
    - Un article en français de Khalid Benslimane qui explique bien les tenants et les aboutissants de cette révolution musicale que fut l'arrivée des Nass el Ghiwane.
    - La revue d'un livre, malheureusement bien difficile à trouver, écrit par un universitaire marocain, Abdelhaï Sadik, sur les Nass el Ghiwane.


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