Une nuit au trou à cause de la lutte des (1ère et 2e) classes

Discussion dans le forum 'Maroc / Belgique' créée par kalaloly le 9 Mars 2004.

  1. kalaloly

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    Une nuit au trou à cause de la lutte des (1ère et 2e) classes

    "Titre de transport, s'il vous plait". Nous sommes dans le train qui relie Bruxelles à La Louvière et Binche, le 24 février 2004. Un contrôleur et une contrôleuse des brigades de choc de la SNCB font irruption dans le compartiment première classe. Pas les accompagnateurs de train, ces cheminots souvent sympas qui cherchent avant tout à rendre service. Non, il s'agit ici de troupes dressées spécialement pour la "répression de la fraude", que l'administrateur délégué de la SNCB, Karel Vinck, a décidé de renforcer.

    Scannant des yeux mon abonnement, la contrôleuse constate illico qu'il ne vaut comme sésame que pour les deuxièmes classes. De fait : lorsque je suis monté à Bruxelles-midi, il y avait tellement de monde dans le train qu'il était même difficile de se trouver une place debout entre deux compartiments. Je me suis donc frayé un passage vers les premières classes où j'ai constaté que plus de la moitié des sièges étaient vides.

    Mais la dernière chose qui intéresse notre Playmobil du rail, ce sont les explications des voyageurs. Et à vrai dire, dès ce moment, une seule chose comptera pour elle : obtenir ma carte d'identité pour pouvoir me coller une amende. Je me tourne donc vers son collègue, espérant (en vain) trouver une oreille plus attentive à la question de la condition des voyageurs.

    Car il nous faut tout de même exposer le problème. Le train est en soi un moyen de transport génial. Une immense voiture avec chauffeur dans lequel vous pouvez lire, utiliser votre ordinateur portable, discuter, jouer aux cartes... Mais aux heures de pointe, cette panacée de la locomotion se mue en transport de bétail. Après une journée de travail pas forcément de tout repos, vous êtes obligé de rester debout, en équilibre instable, veillant à ne pas atterrir sur le pied d'un voisin lorsque le convoi bifurque sur un aiguillage.

    Et à côté des compartiments bétail, vous avez une première classe presque vide. Ceux qui ont la volonté - et les moyens - de payer plus cher le font généralement pour une seule raison : se garantir une place assise. En laissant perdurer cette lutte des classes, la direction de la SNCB reconnaît donc, au moins implicitement, qu'il y a un problème de places. Mais plutôt que d'investir en machines et personnel pour combler ce manque, elle ne cesse de réduire les effectifs. Dès lors, mettre son cul sur un siège reste un privilège pour nantis dans une compagnie ferroviaire qui, jusqu'à nouvel ordre, est toujours une entreprise publique.

    Je crois que c'est pour ça que, ce 24 février, un peu après 18 heures, j'ai refusé de présenter ma carte d'identité à deux robots à képi qui se foutaient de mes explications comme de leur dernière soudure. Et mon introuvable interlocutrice avait d'ailleurs depuis longtemps dégainé son téléphone portable pour prévenir la police.

    Arrivé à La Louvière Centre, ma gare de destination, je descends du train en me glissant à côté de cette femme en uniforme qui fait mine de me bloquer le passage. Ce n'est pas parce que c'est Mardi gras que je dois forcément faire voyage jusqu'à Binche. Les deux joviaux robots descendent du train également et, sur le parking de la gare, m'agrippent par la veste. Ils tirent de plus en plus fort, tout en poussant des cris hystériques dans lesquels je parviens à distinguer les mots "carte d'identité".

    Je tente de poursuivre mon chemin, mais le couple d'aboyeurs parvient à m'empêcher de faire plus de trois mètres. D'humeur un peu taquine, je fais tomber le képi du monsieur. Et dans un geste d'un surprenant professionnalisme, il parvient, un peu comme lors d'un numéro de cirque, à ramasser son képi au sol tout en retenant solidement la manche de ma veste C&A (je cite la marque parce que l'absence de déchirure après un tel traitement mérite bien une petite pub). Je recommence en visant cette fois les deux képis, sans pourtant que les canidés à forme humaine ne lâchent pas prise. Je tire sur la jolie cravate à élastique de l'homme, ce qui, selon sa déposition, aurait eu pour tragique conséquence de faire tomber la pince qui la décorait (sa cravate, pas sa déposition).

    Deux agents de police surgissent. L'un d'eux me tient par le cou. Ils sont très nerveux et ne tardent pas à reprendre le refrain des autres : "Carte d'identité". Je leur demande de se calmer et leur remets le document attirant tant de convoitise. Les contrôleurs plaident pour que je donne aussi mon abonnement. On n'est pas à ça près : le voici. Un des policiers pose alors aux contrôleurs une question qui ne manque pas de me surprendre, tant j'avais jusque-là le sentiment d'être moi-même malmené : "Vous a-t-il agressé ?" Et la réponse de la contrôleuse m'étonne encore plus. Oui, répond-elle, après une seconde de réflexion. Je ne suis pourtant pas au bout de mes surprises...

    Je suis emmené dans un petit local de la gare où, pendant une heure, on me fait attendre la police des chemins de fer, qui vient de Charleroi. Un agent, que j'éviterai de traiter de grosse brute, arrive enfin. Je lui explique immédiatement que je compte exercer mon droit de ne pas faire de déclaration. Après une sommation et deux secondes d'attente, le flic dégaine ses menottes, me les met (bien serrées) aux poignets, me fait traverser la gare en me tenant par le cou. Avant de me jeter dans le combi, et avec ce sens inné de la répartie qui doit être le lot des policiers, à la télé comme en vrai, il m'apprend qu'avant d'avoir des droits, j'ai des devoirs.

    Lorsqu'il a fini de prendre la déposition des contrôleurs, le doux policier prend le volant du combi. En route vers Charleroi, il me promet, selon les moments, de me laisser rentrer par mes propres moyens à La Louvière ou carrément de me faire passer la nuit au trou. Lorsque nous arrivons au Q.G. de la police des chemins de fer, à côté de la gare de Charleroi Sud, il téléphone au substitut du procureur du roi de garde (non, pas le roi de garde), le dénommé Pierre Marleghem. Apprenant que je ne veux pas faire de déclaration, celui-ci dégaine tout de go la seconde option envisagée par mon chauffeur improvisé : je passerai une nuit au cachot et serai conduit le lendemain à 10 heures chez l'attentionné magistrat, au Palais de Justice de Mons.

    Formalités d'usage : les flics établissent une liste des objets en ma possession et me demandent de retirer mes lacets - alors qu'à cet instant, c'est plutôt eux que j'avais envie d'envoyer se faire pendre. Ils me placent dans un petit local fort froid - pas seulement en termes de décoration - contenant en tout et pour tout trois chaises métalliques rouges que je reconnais de suite : les mêmes que l'on trouve dans les gares.

    Je reste là peu de temps car un médecin a été convoqué pour juger si mon état de santé est compatible avec une nuit de détention. Un vieux toubib avec une toque en astrakan, qui ne doit plus avoir que les flics comme clients. Il m'ausculte sommairement, puis se tourne vers moi pour me demander si je n'ai pas consommé de boissons alcoolisées. Vu les effluves qui m'arrivent alors aux sinus, je dois faire un effort surhumain pour ne pas lui répondre : "Moi pas".

    Deux agents sont chargés de me conduire au commissariat central de Charleroi, qui dispose de cellules plus adaptées (enfin, c'est tout relatif). Avant cela, l'un d'eux me propose un repas pour la soirée : deux petites gaufres. Je n'ai pas l'occasion de me régaler de ce festin car son collègue me demande de tendre les bras derrière le dos pour qu'il puisse me (re)mettre les menottes.

    Au commissariat, nous entrons dans un grand bureau où les flics entrent et sortent. C'est là qu'on remplit les formalités pour ma nuit d'hôtel. Comme je suis posté à l'entrée, les bras forcément derrière le dos, à côté d'un de mes gardes du corps, chaque agent qui entre serre la main de celui-ci puis me tend la sienne. A chaque fois, je suis contraint de leur refuser cette amicale poignée. Bientôt, l'autre me demande de venir apposer une signature dans un grand registre. Je leur demande s'il faut vraiment un reçu pour deux malheureuses gaufres. Non, il ne s'agit que d'un paraphe exigé par l'aubergiste.

    Je ne vais pas faire le client difficile, mais je ne conseillerais l'hôtel qu'aux personnes qui détestent les matelas mous. Parce qu'une banquette de bois, une couverture, une cuvette de WC et la lumière permanente pour seule compagnie, ça ne mérite tout de même pas trois étoiles. L'absence de tout repère chronologique n'étant pas le moindre des mauvais points de mon appréciation.

    Le lendemain matin, lorsque ma compagne téléphone au commissariat pour avoir des nouvelles, une interlocutrice attentive veille à me disculper... de toute infidélité : "Rassurez-vous, il a bien passé la nuit ici." Au même moment, je suis à nouveau dans un combi, menottes aux poings, deux agents de la police des chemins de fer me conduisant au Palais de justice de Mons pour l'heure dite. Le magistrat qui m'a convoqué pour dix heures arrive à l'heure qui suit. S'il manque de respect pour le dangereux suspect que je suis, au moins pourrait-il en avoir pour les inspecteurs qui le lui livrent.

    Dès que je suis dans son bureau, je lui demande pourquoi il m'a fait passer une nuit au trou. Que je sache, tout un chacun a le droit de ne pas faire de déclaration à la police, ayant le loisir de s'expliquer devant le juge en cas d'un éventuel procès. Effectivement, c'est votre droit, me répond-il, comme j'ai le droit de vous faire passer une nuit au poste. Une mesure de rétorsion, donc ? Non, soutient-il. Mais en dehors de cette hypothèse, je n'aurai pas d'autres explications quant au rôle de cette privation de liberté.

    Comment pourrais-je faire confiance à ce substitut que les flics considèrent comme leur chef et qui leur donne le parfait exemple d'une conduite arbitraire ? Je lui signifie donc ma volonté de continuer à exercer mon droit, celui de ne pas faire de déclaration. Après une sommation et deux secondes d'attente, il dégaine une inculpation en procédure accélérée. Pour coups et blessures volontaires à l'égard des deux contrôleurs.

    Le temps d'établir les documents, il me fait faire un allez-retour menotté aux cellules d'un mètre carré du Palais de Justice. De retour dans son bureau, je l'entends dire que nous vivons dans un pays libre. "Cette nuit, je n'étais pas libre", lui fais-je remarquer.

    Il me lit les dépositions du contrôleur et de la contrôleuse. Le premier raconte les faits plus ou moins fidèlement, sauf qu'à la place du point final, il ajoute ces mots : "Et j'ai reçu des coups". Incroyable ! Il a reçu des coups, mais ne semble pas savoir où il les a reçus, quand il les a reçus, ce qu'il a ressenti en les recevant, quelles traces il en resterait, ce qu'en aurait dit un éventuel médecin. Sa collègue fait encore plus fort puisque, sans mentionner le moindre coup reçu, elle fait état de douleurs. Des règles douloureuses, peut-être.

    Sans doute pourraient-ils légitimement invoquer des coups et blessures à leur amour propre, pour culbute de képi. Mais, sans pouvoir le prouver, j'ai le sentiment qu'ils sont non seulement dressés pour réprimer, mais aussi pour pousser à la faute un voyageur qui refuse de se conformer à leurs injonctions. Et quand la faute n'est pas au rendez-vous, on n'hésite pas à l'inventer, fort de son statut d'agent assermenté.

    Toujours est-il que me voilà convoqué à comparaître le 23 mars à 9 heures devant la quatrième chambre du tribunal correctionnel de Mons. J'aurais sans doute mieux fait de présenter ma carte d'identité et de faire une déclaration (surtout après l'affaire Ducarme). Mais la disproportion entre mon attitude et les agissements de forces de répression dégainant au quart de tour me laisse un doute sur la liberté qui, selon le substitut Marleghem, caractérise notre pays. Et à l'heure du procès Dutroux, un autre dangereux criminel, on comprend mieux pourquoi il manque de moyens pour retrouver les enfants disparus. Pour tout dire, je soupçonne que les attentes et les droits des citoyens, le parquet n'en a rien à cirer.


    marcovanhees@swing.be
     


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