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3 jours dans un bordel

9 octobre 2003 - 19h51
3 jours dans un bordel

Les passes coûtent 10 DH, les préservatifs sont proscrits et les jeunes, plus "fraîches", envahissent le marché. Mon nom est Nezha. J′ai 27 ans. Je suis une prostituée. Il y a quelque temps, je me suis laissée engrosser par un client. Ne sachant que faire du fait de mon manque d′expérience et faute de connaissances, j′ai dû quitter ma ville natale pour El Jadida où Naïma, une amie et consœur du coin, m′a aidée à me débarrasser du fœtus chez une infirmière de Had Oulad Frej pour 1500 DH . C′était il y a deux jours. Terrifiée à l′idée que ma famille ne prenne connaissance de mon état, mais surtout convaincue de l′impossibilité de justifier ma brusque disparition auprès des miens, j′ai prié ma nouvelle "marraine" de m′introduire dans le milieu j′didi. Solidarité oblige, Naïma m′a trouvé une place chez Zahra, une maquerelle qui l′a autrefois accueillie chez elle...

Tel est le scénario que j′ai développé pour me faire introduire dans une sordide maison de passe. La fausse identité, ainsi que la fable de l′avortement et de la fatigue qui s′ensuit, étaient le seul moyen de pénétrer ce monde clos, de le vivre de l′intérieur, de témoigner de sa misère et de ses servitudes sans avoir à en payer le prix. Ce prix, des milliers, voire des dizaines de milliers de prostituées "authentiques" le paient quotidiennemaent, à travers le royaume. C′est à elles que ce reportage est dédié.

Comment se faire embaucher

C′est un vendredi à la chaleur suffocante. Je me laisse entraîner à travers les ruelles de la ville, vers derb Triq, à 15-20 minutes du centre d′El Jadida. La rue ne diffère en rien des autres. Des façades de maisons qui semblent tomber en ruine, des enfants sales qui s′amusent à s′insulter et à se taper dessus, et des femmes pendues à leurs fenêtres qui les traitent de tous les noms, espérant ainsi les convaincre de rentrer chez eux.

A la porte d′une maison à la mine piteuse, assise sur une petite chaise, de celles que l′on bricole avec un peu de bois et quelques clous, une femme, jellaba beige, foulard et teint gris, scrute l′horizon. C′est, Zahra, ma future patronne. " Tu verras. Elle est très pauvre. Ici, c′est vraiment le bas de gamme du métier. Il n′y a ni eau ni électricité mais les filles sont gentilles. Elles t′adopteront très vite si tu fais preuve de modestie", m′annonce Naïma, mon intermédiaire, dans un dernier briefing. En nous apercevant, la maquerelle se lève. Salamalecs, discussion avec Naïma, "ça fait longtemps qu′on ne t′a pas vue dans le coin", etc. Pendant la conversation, Zahra m′examine du coin de l′œil sans demander qui je suis. Elle nous invite à entrer.

A l′intérieur, une odeur de moisi me transperce les narines. J′en ai le vertige et une envie immédiate de rebrousser chemin. Pas d′eau courante, ni d′électricité. Qualifier ces lieux de "bas de gamme" relèverait presque de la complaisance. Difficile, même pour une prostituée, de se faire à l′idée qu′une telle misère soit son quotidien.

Plus j′avance vers la chambre qui va désormais m′abriter, plus les battements de mon cœur s′accélèrent. Le regard pesant de la maquerelle, l′obscurité générale du lieu... Tout, dans cette maison, donne son plein sens au mot "bordel". Quand la porte s′ouvre, la puanteur me prend à la gorge. La pièce fait un mètre cinquante sur trois. La moitié est occupée par le "dortoir" : un tapis de paille doublé d′une couverture et de quelques oreillers - je vais le partager avec deux filles, dont je vais bientôt faire connaissance. L′autre moitié de la pièce fait office de cuisine. Tout cela est aéré par une unique fenêtre, très haut perchée. Face à cette chambre, une seconde dont l′entrée est recouverte d′un rideau, aussi généreusement meublée que la première. C′est "la salle d′opération". A 10 DH la passe, les clients ne peuvent revendiquer le grand luxe.

Dans la salle d′attente-dortoir, nous sommes accueillies par Fatima et Fatiha. La première, la quarantaine bien tassée, a du mal à porter son quintal de chair et de graisse. La seconde, sa cadette d′au moins 5 ans, fausse blonde, beaucoup moins ronde, est récemment arrivée de Safi. C′est une saisonnière. Plus curieuses que la maîtresse des lieux, elles m′invitent à m′asseoir et me bombardent de questions sur mon histoire.

Après un long aparté avec Naïma, la maquerelle m′annonce qu′elle ne peut pas me prendre pour le moment : "tu ne peux pas travailler dans cet état. Reviens dans un mois, quand tu seras complètement rétablie". Elle prend ensuite Naïma dans un coin et lui expose les raisons profondes de son refus, "c′est qu′elle ne peut pas payer son séjour. Si je la fais travailler, elle risque de faire des complications, une hémorragie, un coma. Je n′ai pas besoin d′un autre ′mountif′ (problème). Les temps sont durs et les flics ne nous lâchent plus".

Naïma commence par expliquer qu′elle aurait voulu me garder chez elle, mais qu′elle manque d′espace car vivant dans une chambre avec ses cinq enfants, "des aâzara". Naïma se porte garante de moi. Du reste, elle me rendra visite de temps à autre, assure-t-elle comme pour rassurer la maîtresse des lieux. La caution d′une habituée est indispensable pour qu′une nouvelle soit admise. Généralement, c′est aux maquerelles qu′incombe la tâche d′alimenter leur catalogue. Zahra, elle, ne va pas souvent à la pêche, elle est donc contrainte de piocher dans les connaissances de ses filles. Mais mon "état" pose problème...

Après moult négociations (argument : je paierai mon séjour tant que je ne serai pas "opérationnelle"), Zahra finit par abdiquer, non sans une condition : que je ne sois pas tentée de me prostituer quand même, vu les risques encourus. "Aândak tfesdi a bent lqahba", me prévient-elle affectueusement. J′accepte la condition avec joie.
C′est ainsi que je fus acceptée dans un bordel. 200 DH pour trois nuitées, une histoire mélodramatique et la caution d′une prostituée.

Le client est servi

C′est à quatre heures de l′après-midi que le premier client franchit le seuil de la porte. La trentaine, plutôt propre. Ce n′était pas un bourti - terme usuel pour désigner les voyous dans le milieu. Il n′en est manifestement pas à sa première visite, vu la familiarité avec laquelle il salue la maquerelle. Il lui tend une pièce de 10 DH qu′elle range soigneusement dans sa jellaba, sans émotion particulière. Elle ne semble pas se soucier de la surveillance policière dont elle pourrait faire l′objet. La prison, elle y a déjà séjourné à plusieurs reprises. Un "risque du métier", manifestement intégré. D′autant plus que les questions pénales peuvent toujours se régler - au sens propre. En libérant le passage au jeune homme, et sans bouger de sa place, elle appelle Fatima qui se lève, machinalement, et quitte la pièce. Ici, les passes se font à tour de rôle et c′est à la maquerelle d′y veiller. Une manière d′assurer une certaine équité entre les filles. Cependant, si la fille n′est pas à son goût, le client peut la refuser et en choisir une autre. C′est le cas de Fatima. Au bout de quelques secondes, elle revient dans la chambre, suivie du client. Celui-ci balaye la pièce d′un coup d′œil rapide avant de pointer son index en direction de Fatiha, la fausse blonde. Dans le dortoir, l′incident ne suscite aucun commentaire : la grosse Fatima est habituée à se faire rejeter. Sans rancune.

Le client se dirige vers la "salle d′op". Fatiha traîne un moment avant de le rejoindre, le temps de prendre une bougie pour atténuer l′obscurité, le temps aussi de vérifier s′il y a encore de l′eau chaude dans le bouilloire - nécessaire pour l′"après-passe". C′est la seule règle d′hygiène systématique. Les préservatifs ? Un luxe, aussi incongru que d′éventuels préliminaires. On ne fait pas l′amour, ici, on consomme.

Le modus operandi est simple comme bonjour. Pas de place pour la séduction ou la sensualité. Les prostituées se contentent de se défaire de leur pantalon et culotte puis de fermer les yeux, "le temps que ça passe", disent-elles toutes. Si le client désire en voir ou en toucher plus, il doit payer plus... Les filles se vivent comme ce qu′elles sont : des dévidoirs. "Je ne comprends pas comment certaines peuvent se laisser embrasser par ces porcs. S′ils veulent faire leur vidange et s′en aller, tant mieux ′tabaraka Allah′. Un trou, c′est tout ce que ses 10 DH peuvent lui payer". Le commentaire de Fatima est cru, sans finesse...

Tout comme les manières des clients. Pour Fatiha, le service a duré en tout et pur tout 7 minutes. Ce n′est pourtant pas un record. De retour de la "chambre d′op", elle évoque ceux qui éjaculent au premier contact : "Ceux-là sont mes préférés. Du temps, c′est au moins ça de gagné".

Durant l′après-midi, trois clients se succèdent, sans que Fatima, le "canard boiteux" de la maison n′ait été "honorée". Elle le sera au bout de la quatrième passe, par un autre habitué dont elle est la favorite. Celui-là, raconte-t-elle, a une devise : "une femme et un lit au prix d′une femme". La séance n′en est pas moins longue : 23 minutes chrono. A son retour, Fatima raconte : "il était saoul. C′est à chaque fois la même chose avec ces ivrognes ′skairiya′. Ils mettent une éternité à jouir. Ils t′épuisent, et quand ils ont enfin fini, ils se laissent tomber sur toi, à moitié endormis. ′Allah yaâfou aâlina′". Passée me rendre visite, Naïma, mon intermédiaire se joint à la conversation : "ceux que je supporte le moins, ce sont les gros. Tu n′arrives même pas à respirer. En plus, on dirait qu′ils sont tous au bord de l′impuissance".

Toutes ces plaintes sont néanmoins réservées au dortoir. Aussi détestables soient les habitudes du client, aucune prostituée n′a le droit d′en refuser un. Les plus demandées peuvent prétendre à ce privilège, parfois. Pas Fatima avec ses 109 kilos, ni Fatiha, qui ne peut travailler que certaines saisons, et qui doit mettre les bouchées doubles en compensant la misère des tarifs par le nombre de clients... Mon amie Naïma, elle, est à deux doigts de l′invalidité (elle tient de moins en moins sur ses jambes, à cause d′un problème au genou) et a cinq enfants à nourrir... A 10 DH la passe, il faut en faire, des "vidanges", pour subvenir à ses besoins vitaux...

Ce jour-là, sur 12 clients, 7 ont été servis par Fatiha et 5 par Fatima. La moitié de la recette a été prélevée à la source par la maquerelle. Sur les 50 % restants, elle a retiré un supplément de 10 DH à chacune, dont cinq sont destinés à payer la consommation d′eau et de bougies. Les 5 autres dirhams sont présentés comme une "provision pour risque", en cas, prétendument, d′irruption de la police. En fait, un prétexte supplémentaire pour soutirer de l′argent aux filles. En cas de descente, ce sera, bien sûr, chacune pour soi - et la maquerelle d′abord.

Après une journée bouclée, soit 12 heures de travail, Fatiha récolte 25 DH, Fatima 15. Mauvaise journée... Parfois, c′est pire : il arrive que les prostituées ne touchent rien... voire paient de leur poche. C′est, par exemple, ce que Naïma a vécu lorsqu′un client est revenu trois jours après le service pour l′accuser de lui avoir transmis une maladie. Il demandait l′équivalent d′une visite médicale sous peine d′un scandale... donc une rafle. Elle a payé 150 DH sans mot dire (souvent, les filles cotisent solidairement pour régler ce type d′incidents).

En temps normal, la maison accueille 30 clients par jour, en moyenne. La recette quotidienne par fille varie alors de 50 à 80 DH. C′est le cas des fins de mois, quand les salaires viennent tout juste de tomber.

Mais les bonnes recettes se font de plus en plus rares et les filles de Zahra de plus en vieilles, les permanentes du moins. Une concurrence jeune, plus fraîche et dont les services ont depuis longtemps dépassé la classique position du missionnaire, a envahi le marché. Leurs tarifs "hors bordel" vont de 50 à 200 DH selon le temps passé avec le client. Quelques unes de ces prostituées nouvelle génération fréquentent le bordel de Zahra pendant la journée. Un bouche-trou auquel elles ont recours lorsqu′elles n′ont pas envie d′arpenter les rues à la recherche de clients. Elles décident elles-mêmes de leur emploi du temps car leurs moyens les y autorisent. "Je comprends qu′elles doivent aussi gagner leur vie, mais elles raflent tous les clients, proteste Naïma. Bien sûr, Zahra ne s′en plaint pas, bien au contraire. Mais nous... Tu imagines un client me prendre quand une autre fille peut lui faire du porno ? Jamais je ne pourrai faire ces choses. C′est dégoûtant ! Moi, je refuse même de me mettre au dessus. Je ne veux pas qu′il m′explose l′utérus". Naïma tient à son conservatisme... et en paie le prix. Elle sera bientôt "pirimi" (périmée).

D′autres anciennes ont choisi, elles, d′actualiser leur répertoire. C′est le cas de Fatiha, qui pratique désormais la sodomie ou de Bouchra, la fellation. Résultat, elles ont quelques fidèles. Cette dernière, 29 ans, fait partie des privilégiées. Malgré ses 10 ans de métier, elle est encore jolie, assez soignée. C′est une externe. Elle loue une chambre dans le quartier de Bouchrite. Elle travaille chez Zahra les après-midis de la semaine. Ses week-ends sont consacrés à son client principal, un riche paysan de la région.

En ces temps durs, Zahra, accepte aussi d′héberger, le temps d′une passe, des prostituées de passage. Dans ce cas, le prix de location de la "salle d′op" est doublé : 10 DH plutôt que 5. D′abord parce que les tarifs des occasionnelles sont plus élevés, ensuite pour "couvrir le risque" : une fille inconnue peut ramener un client inconnu, qui pourrait créer des problèmes...

Entre deux passes

La journée commence vers 10 heures du matin, avec l′arrivée des "externes". On se lève, range les couvertures et prépare la "salle d′op" au cas où des clients matinaux viendraient. Ce n′est pas rare. Les filles ont un mépris profond pour ces clients-là, dont la frustration est telle qu′il ne peuvent attendre l′après-midi, heure "normale" pour le début de l′activité. Elles s′amusent à tirer au sort entre elles quand il y en a un qui se présente. Vers 10h 30, Le guerrab (porteur d′eau) apporte la provision d′eau pour la journée. La jarre enfin remplie, les filles peuvent faire leur toilette. Elles cotisent ensuite entre elles, 10 DH chacune pour le petit déjeuner. La caisse commune est leur seul moyen de s′offrir un repas décent. Comme je suis la seule à ne pas travailler, c′est à moi, toute malade que je suis censée être, de faire les courses.

Le petit déjeuner prêt, la maison rangée... bref, quand tout est prêt à l′accueillir, nous partons chercher Zahra - qui couche ces derniers temps chez son petit ami. Un moustachu "choumour" de quarante ans, qui lui sert aussi de garde du corps et de sbire. Zahra ne participe jamais au budget nourriture. Ce qui ne l′empêche pas de piquer dans la gamelle des filles, à l′occasion. Mais elle mange toujours à part. D′abord, parce que c′est le "boss". Ensuite parce qu′elle est tuberculeuse. En sa présence, les discussions portent sur les prouesses ou les drames des autres prostituées. Dans le milieu, chacune connaît les histoires des autres, qu′elles soient ou non du même standing, qu′elles travaillent ou non dans le même "sictour".

L′histoire de Aïcha est sur toutes les lèvres. Une femme de trente ans que je n′ai pas eu l′occasion de rencontrer. Elle n′a plus besoin, me raconte-t-on, de l′intermédiation d′une maquerelle, puisqu′elle est passée à la gamme supérieure. Et pour cause : elle a modernisé son look et ses services. Ses clients sont de riches notables, souvent des avocats. Ces derniers sont des clients réguliers, mais ne paient pas toujours : les prostituées ayant besoin d′eux en cas d′ennuis judiciaires, leur défense est souvent rétribuée "en nature". Le "troc", par ailleurs, s′étend à d′autres professions. Même la maquerelle, en ferait... avec le boucher et le vendeur de légumes ! Zahra a un fils, un gigolo de 21 ans parti depuis une semaine pour Marrakech. Lorsqu′il est en ville, il loge dans la "maison" de sa mère.

L′homosexualité est tout aussi fréquente que la prostitution dans cette ville. Les homos n′ont pas vraiment besoin d′intermédiaire. Les étrangers "qui en sont" sont vite repérés. Il suffit aux prostitués de leur décocher des sourires qui en disent long sur ce qu′ils seraient prêts à faire pour quelques dizaines de dirhams. "Qu′est ce que tu veux qu′un enfant devienne quand il a grandi dans une maison comme celle-ci ? Dieu seul sait ce qui lui est arrivé quand il était enfant. Les hommes qui passent par là ne sont pas des saints ! Tous aussi pervers les uns que les autres. Que dieu préserve nos enfants !". Sur ces mots, Malika allume une cigarette. Un silence pesant s′installe. Les enfants, c′est un sujet sensible. Presque toutes en ont. La discussion s′interrompt à l′arrivée d′une certaine Rabha. Cette dernière travaille dans un autre bordel, à derb L′hlal. Rabha en est à son dernier mois de grossesse.

  •  Tu accouches quand ?
  •  Je ne sais pas. J′ai rendez-vous à l′hôpital demain.
  •  Je connais une famille, un jeune couple qui vit à l′étranger. Ils veulent un enfant. Ils en prendront soin.
  •  Je te tiendrai au courant. Demain, après ma visite. J′ai déjà un tuyau.

    Ainsi a été décidé du sort de cet enfant. Toutes le considèrent chanceux. Une occasion comme celle que vient d′offrir Naïma à Aïcha est une véritable aubaine. Faute de moyens, rares sont les prostituées qui gardent leurs bébés. Elles les remettent à des "placeuses". Le marché des enfants est un commerce parallèle à celui du sexe. Une prostituée, me raconte-ton, avait vendu son fils de 7 ans à une inconnue, pour 500 DH. Les mères, bien sûr, ne sauront jamais rien de ce qu′il adviendra de leurs enfants "placés". C′est mieux comme ça, s′accordent-elles. "J′en connais qui les tuent à leur naissance. C′est très courrant".

    C′est ainsi que les journées s′écoulent. Zahra sur sa chaise, à la porte du bordel, les filles dans la petite pièce à se consoler de leurs malheurs, et des clients dont on oublie les visages une fois sortis.

    Histoires de femmes

    Fatiha, Naïma, Bouchra et les autres ont d′elles-mêmes l′image exacte que leur renvoie la société : celle de la ####, objet sexuel sans émotion, dont le travail est de monnayer le vice. Aucune, bien sûr, n′a choisi ce métier de gaieté de cœur. "Que ceux qui pensent que la prostitution est un choix de vie vivent dans un bordel pour voir ", lâche Fatima.

    Ces filles-là, ces femmes qui peuplent les maisons closes d′El Jadida, d′Azemmour, de Had Oulad Frej ou de Sidi Bennour, sont des épouses, des filles et des mères qui ont intégré le milieu par désespoir. Continuellement, elles prient pour échapper à cet enfer. "Allah yaâfou aâlina" (Que Dieu nous accorde la rédemption), cette prière revient dans toutes les discussion. "Chaque week-end, raconte Naïma, mon fils revient de son école à Ifrane. Et chaque week-end, je dois lui trouver 300 DH , de quoi payer le transport. Comment veux-tu que je fasse ?! 300 DH , c′est plus de 60 passes. Et supposons que j′y arrive, avec quoi je vais nourrir ses frères ?". L′historie de Naïma, sans être plus triste que les autres, est particulièrement tragique. Il y a quelques années, elle faisait partie des "gens respectables", comme elle dit. Son mari et elle étaient de petits fonctionnaires de l′administration. Elle avait une maison, des enfants, une bonne... Son drame a commencé le jour où elle a levé la main sur cette dernière qui, fragile, en a fait une dépression. Son état empirait de jour en jour. Elle refusait toute nourriture et se murait dans un silence inquiétant. Sa santé se dégradant à vue d′œil, ses employeurs étaient terrifiés qu′elle puisse mourir chez eux. Un soir, après le dîner, le mari de Naïma tente de faire avaler à la bonne son repas de force. Elle s′y refuse, se débat. La bouchée reste coincée au travers de l′œsophage. Elle étouffe et meurt. C′est la panique générale. Appeler sa famille ? La police ? Un médecin ? Toutes les solutions sont envisagées. Aucune n′est retenue. C′est le mari qui trouve un moyen définitif de régler "l′incident" : il enterre le cadavre, sans sépulture, non loin de la maison. Les semaines passent sans que rien ne transparaisse dans le comportement du couple... jusqu′au jour où Naïma se dispute violemment avec sa sœur, qu′elle avait mis dans le secret. Sous l′emprise de la colère, elle menace de tout dévoiler à la police. Elle n′en fera rien... contrairement aux voisins, qui ont tout entendu. Interpellation par la gendarmerie, interrogatoire, aveu, condamnation des deux : l′homme pour meurtre (12 ans), sa femme pour complicité (6 ans).

    A sa sortie de prison, le mari répudie Naïma qui se retrouve à la rue avec un casier judiciaire chargé et cinq enfants à nourrir - que le père naturellement, abandonne. Elle ne quitte pas la ville pour autant. "Le plus dur aujourd′hui, c′est que je ne peux plus le faire à El Jadida. Mes enfants ont grandi. Ce sont des hommes maintenant et ils passent leurs journées à traîner dans les rues. Voilà trois mois que je ne travaille plus". Comment s′en sort-elle ? Elle se débrouille. Mais les débouchés sont aussi rares que ses sourires et bientôt elle ira chez une maquerelle de Sidi Bennour. Elle aurait aimé pouvoir changer de vie. Quelques fois, lorsque son humeur s′y prête, elle se plaît à étaler son savoir, ses connaissances en espagnol et en français. Toute fière, elle aligne cette phrase sans respirer : "un pêcheur pêchait sous un pêcher , mais le pêcher l′empêchait de pêcher. Vas-y, répète ! J′étais première de ma classe, tu sais !". Silence... Puis elle ajoute : "mais, l′hamdoulillah"... avant d′éclater brusquement en sanglots.

    L′histoire de Malika est beaucoup plus simple, plus courante aussi. 28 ans, célibataire, elle n′a ni mari, ni enfant ni casier judiciaire, mais un père invalide dans le "bled", deux petites sœurs et un frère. Elle est arrivée à El Jadida il y a deux ans, après l′accident de son père. Elle espérait être accueillie dans une famille jdidie, comme bonne. Ne trouvant pas de travail, elle avait loué une chambre dans une maison qui abritait trois autres filles. Au bout de deux semaines, elle avait épuisé ses maigres économies. Ce sont ses colocataires qui l′ont initiée au métier. "C′était très dur, au début. Les deux premières fois, je me suis enfuie au moment de passer à l′acte. J′ai cherché du travail partout où il pouvait y en avoir. J′ai fait du porte à porte. Sans résultat. De l′autre côté, il y avait ma famille. Mon père n′avait pas de ressources. Je n′allais pas les laisser mourir de faim. Et puis, moi-même, j′avais besoin de payer mon loyer, de manger. Je n′allais pas mendier. De toute façon, ça ne sert à rien dans cette ville. Tout le monde vit dans la misère". Il lui a fallu trois semaines pour céder. Aujourd′hui, au moins, elle arrive à préserver ses petites sœurs d′un destin comparable... pour le moment. Elle a depuis longtemps cessé de rêver du prince charmant. Tout ce qu′elle espère, c′est qu′un richissime industriel monte une usine dans la ville. Elle serait alors fière d′être ouvrière.

    Des rêves simples, des histoires tristes, des destins tragiques. C′est le commun de ces femmes. Pourtant, malgré la carapace de "machines à sexe insensibles" qu′elles essayent de se forger, elles n′ont rien perdu de leur sensibilité. Peut-être sont-elles plus humaines que ces "gens respectables" que Naïma envie tant. Malika en est intimement convaincue. Au quotidien, ce sont des femmes simples, sincères, attentionnées et très solidaires. Le communautarisme primaire qu′elles sont bien obligées de vivre leur sert de cadre "social".

    Au terme de mes 3 jours de reportage, j′ai prétexté le besoin de rentrer chez moi pour "régler mes affaires" avant de revenir m′installer définitivement. En guise d′aurevoir, l′une d′entre elles me rappelle ce diction, qui résume le plan de carrière classique du milieu : "men qahba l′qewwada, l′teyyaba, l′tellaba" (de #### à maquerelle, à masseuse de hammam, à mendiante). L′évolution n′est pas envisagée en fonction des ressources, mais en termes de dignité. Chacun des quatre stades en fait perdre un peu plus. Les filles entre deux âges que j′ai côtoyées dans ce bordel d′El Jadida sont proches de la 3e phase. La 4e, elle n′en parlent pas. Même si le pire menace, elles préfèrent ne pas y penser...

    Service à domicile : La révolution du téléphone portable

    Plus rentable pour les proxénètes (50 % de commission sur un tarif qui varie entre 50 et 200 DH ), le service à domicile était autrefois assuré par les maquerelles. "L′internement" dans un bordel n′était vital pour les filles de la région qui ne pouvaient faire du racolage dans la rue sans risquer de croiser un membre de leur famille. D′où la nécessité du recours à des proxénètes... Mais le pouvoir de ces dernier(e)s s′est amoindri, depuis la banalisation de la téléphonie mobile. Aujourd′hui, les filles sont plus indépendantes. Elles peuvent s′autogérer et prendre les commandes les unes pour les autres. Conscientes du besoin de variété chez les clients, elles se font aussi "prescriptrices". Le recours aux services de Zahra et de ses consœurs n′est plus qu′exceptionnel et ne dure que le temps de la passe. La qualité de la clientèle en a également été modifiée. C′est d′ailleurs à ce niveau que réside la réelle évolution. Toute une frange de la clientèle potentielle, dont le statut social empêchait de s′afficher dans des bordels ou les quartiers suspects, est désormais aisément accessible. On parle d′avocats, de juges et de nantis divers.

    Prostitution : Pics saisonniers

    Pour "le business", El Jadida est découpée en secteurs. Dans chacun d′entre eux, la plus ancienne des maquerelles exerce une sorte d′"autorité morale". Par ailleurs, la région compte trois pôles de prostitution : Azemmour, Had Oulad Frej, Sidi Bennour.
    Hormis les jours de fête religieuse pendant lesquels l′affluence est équivalente (et élevée), les pics d′activité sont atteints à des périodes différentes selon les localités. Ainsi, les plus grosses recettes des bordels sont réalisées pendant les souks, le mardi pour Sidi Bennour et Azemmour, le dimanche pour Had Oulad Frej. Dans le cas d′El Jadida, ce sont les week-ends et fins de mois qui enregistrent les pics d′activité. La veille du Ramadan est également un jour de rush - en ville, notamment. L′activité est ensuite totalement paralysée pendant la première dizaine du mois saint. Le temps que les fidèles soient trop démangés par la chose, et les affaires reprennent. L′été, tourisme et visites familiales aidant, reste la haute saison par excellence pour l′ensemble de la région.

    Telquel, Maroc

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