Sur les bas de Gardegan, face à un pré en friche, on ne voit qu’elle. Habitués à sillonner les côtes de Castillon, les cantonniers avaient prévenu : « C’est une maison toute neuve et c’est la seule. » Avec son crépi beige et sa balustrade clinquante mais presque démodée, son salon de jardin qui ne servira jamais et ses volets immaculés, la demeure des Marquez avait tout de la résidence secondaire. Pour leurs vieux jours, Houstos et Josepha voulaient juste en faire un coin de paradis. Un matin de décembre, celui-ci s’est mué en enfer. Interpellé fin janvier à l’issue d’une trépidante cavale, Driss Chouiba, un maçon de 28 ans, a reconnu avoir tué ce couple de retraités avec son fusil de chasse. Sur un coup de sang. Et pour quelques milliers d’euros d’impayés.
Au moment du double meurtre, il y a bientôt deux ans que Driss travaille au service des Marquez. Né au Maroc, arrivé en France à l’âge de huit ans, l’artisan « s’est fait lui-même », sur les chantiers plutôt que sur les bancs de l’école, avant de monter sa propre entreprise. Au compte-gouttes, les revenus de ce musulman très pratiquant permettent de faire vivre une famille entière. Une partie de ses ressources passent également dans les cours d’arts martiaux ; troisième dan de karaté, Driss Chouiba est en effet un sportif émérite. De leur côté, Houstos et Josepha Marquez savourent simplement leur retraite d’ouvriers viticoles. A 67 et 59 ans, ils peuvent enfin profiter de leur vieille ferme achetée à crédit. En plus de leurs économies et du savoir-faire de Driss, ils mettront dans la rénovation de cette bâtisse un peu de ce que leur terre natale - l’Andalousie - leur a légué. Dont ce fameux balcon, trop gros pour être vrai. Au château Bardet de Sainte-Colombe, où Houstos Marquez travailla pendant plus de vingt ans, on se souvient d’eux comme « des gens simples, fâchés avec personne ». Parce qu’ils vivent en partie de leur pêche et de ce que donne le potager, d’aucuns les croient « reclus ». Pourtant, Philippe Bardet semble avoir tout appris de celui que l’on surnommait « Pépé » : le métier, mais peut-être aussi son côté « très méticuleux » et cette façon d’être « toujours égal à lui-même ».
Le 3 décembre 2002 au matin, le destin des familles Marquez et Chouiba va basculer, sur fond de choc des cultures, des mentalités, des valeurs. Écrivant très mal le français, Driss Chouiba confie depuis toujours la rédaction de ses factures à ses clients de Gardegan ou à leur fils David. Soucieux de se voir payer les travaux dont il s’est acquitté, le maçon se rend donc à leur domicile. Un fusil dans le coffre de sa voiture. Jusqu’alors réglé chichement, Driss réclame son dû. Soit « 500 000 francs » (75 000 euros). « Pépé » a beau savoir « ce qu’est un sou gagné », ici, c’est Josepha qui tient les cordons de la bourse. Elle signe donc deux chèques, mais d’un montant inférieur à la somme demandée. Criblé de dettes, le jeune père de famille tient à repartir avec l’intégralité du solde. Les Marquez refusent : selon eux, le boulot est « mal fait », comme Driss le racontera lui-même. Aussitôt, le ton monte. « M. Chouiba n’avait pas la moindre preuve écrite du travail effectué dans la maison, affirme Me Jean-Jacques Dahan, son avocat. A ses yeux, on l’avait exploité. » De ce que le maçon confiera à son conseil, Josepha Marquez se serait emparée d’un couteau de cuisine, le blessant superficiellement à la main. Une goutte de sang, une goutte de trop, avant que le créancier ne se transforme en meurtrier. « Une vision inconcevable pour mon client, du fait de son attachement religieux », assure encore Me Jean-Jacques Dahan.
Sans dire un mot, Driss Chouiba abat alors les deux retraités. Visé au dos et à la gorge, Houstos s’effondre. Son épouse tombe d’une décharge reçue en pleine face. Elle succombera à la suite de coups portés à la tête au moyen d’un « très lourd objet ».
Déterminé à récupérer ses factures, Driss Chouiba n’en reste pas là. Il est environ midi. David Marquez, le fils, quitte son travail. Simulant une panne de moteur, Driss Chouiba arrête sa Mercedes grise sur le bord du chemin qui mène à Sainte-Colombe, à moins de deux kilomètres des lieux du crime. Le capot ouvert, prenant le risque d’être vu, il attend. Le guet-apens, maquillé en accident, fonctionne. Grièvement atteint, David est laissé pour mort par son agresseur. Les circonstances de ce drame, qualifié de « tentative d’assassinat », n’ont pas encore été clairement élucidées.
Dans l’emploi du temps du maçon devenu fou, les enquêteurs retrouvent la trace d’un après-midi normal. « Comme si de rien n’était », Chouiba rentre chez lui à Montcaret (Dordogne). Se change, encaisse les chèques et rembourse un fournisseur, puis emmène femme et enfants. En cette période de ramadan, le reste de la famille les attend à Castillon. Me Dahan, lui, préfère relever l’anormal. « Dans les instants qui ont suivi les faits », Chouiba, « qui n’a jamais bu, ni fumé de sa vie », serait allé « s’acheter des canettes et des cigarettes ».
C’est finalement un coup de fil, reçu dans la soirée du 3 décembre, qui précipite Driss Chouiba dans sa fuite en avant. « Que s’est-il passé avec David ? », demande alors l’interlocuteur, « un proche » de l’artisan. Chouiba panique et quitte Castillon. Quelques heures plus tard, il sera aperçu au péage de Saint-Arnoult (Yvelines), point de départ d’une cavale qui durera près de 54 jours.
Le lendemain, à l’heure où les gendarmes découvrent les corps sans vie de Josepha et d’Houstos Marquez, dans leur chai, Driss Chouiba est déjà loin. Semaine après semaine, l’homme passera de la Hollande à la Belgique, de Berlin à Londres, puis de l’Arabie saoudite au Maroc. « Désemparé », et sans savoir qu’il fait l’objet d’un mandat d’arrêt international, il envoie une lettre à la section de recherche de Bordeaux. En un mauvais français, « il déballe tout » et reconnaît avoir agi sans complice. « J’étais seul, écrit-il en substance. Mais Allah était là. » Le 17 décembre, il téléphone à la brigade de gendarmerie de Castillon et jure de se présenter le lendemain. Le même jour, il fait parvenir un fax aux enquêteurs, dans lequel il menace de se suicider. Un temps, le maçon « qui n’avait jamais fait parler de lui » envisage même d’intégrer des mouvances islamistes. Parvenu à Djeddah, il se réfugie en fin de compte dans la prière. Parle avec un imam. Et rejoint la Mecque, pour un pèlerinage qui, dit-on, le « sauvera ». Placée sur écoute, sa famille, elle, « fait tout pour qu’il revienne ». Quoi qu’il en soit, Driss Chouiba a « l’intention de se livrer », comme le reconnaît Pascal Bouvier, procureur de la République de Libourne. Aux alentours du 19 janvier, la mère du fuyard embarque à bord d’un bus en partance pour Tanger. Une semaine plus tard, c’est le retour en France. L’interpellation a lieu le 26 janvier, au domicile familial.
Entendu une seule fois par le juge d’instruction, Driss Chouiba n’a pourtant pas encore livré tous ses secrets. A ce jour, magistrats et enquêteurs restent sur leur faim, alors même qu’aucun membre de la famille Marquez ne s’est encore constitué partie civile. Avide de connaître les conclusions d’une prochaine expertise psychologique, le substitut du procureur de Libourne, Jean-Philippe Daney, avoue « ne pas bien comprendre ». « Il faudra que l’on nous explique comment un type sans histoire a pu à ce point péter les plombs... » Mis en examen pour « assassinats et tentative d’assassinat », Driss Chouiba a été incarcéré à la maison d’arrêt de Gradignan. Il encourt un minimum de quinze ans de réclusion.
Le Figaro