« Le Maroc est le pays des contrastes », la formule n’est pas nouvelle mais Pierre Vermeren dans son livre, Le Maroc en transition, dont les Editions Tarik viennent de publier une version arabe, en fait une approche méthodologique des réalités marocaines depuis l’entrée en scène du nouveau gouvernement d’alternance « consensuelle » en 1998 et la mise sur pieds du processus de transition dans les domaines politique, économique et social.
Pierre Vermeren est diplômé en histoire contemporaine à la Sorbonne . Il a séjourné plusieurs années au Maghreb dont sept au Maroc où il a exercé comme professeur d’histoire. C’est avec la prudence de l’historien, habitué à traiter les événements avec recul que Vermeren se penche sur les réalités marocaines dans leur immédiateté.
Son but annoncé n’est pas tant de juger la politique marocaine et ses protagonistes que d’essayer d’appréhender, et autant que faire se peut, de comprendre un pays dans sa complexité : « Derrière l’image à priori où l’imagination ne manque pas d’une part, et la vision sombre sur une société féodale d’autre part, il existe un pays plus complexe que ne le voit les Européens » écrit-il,(...) « Si nous voulons comprendre ce pays, comme c’est le cas pour sa grande capitale économique, il est nécessaire de l’appréhender sous l’angle de ses contradictions ».
Plus loin il ajoute : « Le Maroc est un pays de paradoxe que traverse plusieurs lignes de fractures dont certaines sont apparentes d’autres moins, même sur le plan politique » . Ces lignes de fractures sont détectables à travers les écarts criards du niveau de vie entre les villes et les campagnes, entre les quartiers huppés et les quartiers périphériques d’une même ville ; à travers le niveau d’instruction élevé des uns et l’analphabétisme largement répandu chez d’autres.
La fracture est aussi politique entre les élites modernistes ouvertes sur les valeurs de leur époques et les conservateurs islamistes arque boutés sur le passé. « Durant les grandes manifestations de rue du mois de février et octobre 2000 (...) deux Maroc ont vu le jour. Casablanca, la ville industrielle active, était le théâtre de manifestations populaires denses, dirigées par des organisations islamistes, tandis manifestait à Rabat une foule de « progressistes » encadrée largement par le monde associatif et les élites politiques. Si la presse a insisté sur le contraste entre la démonstration de force des deux côtés, elle a souvent refusé de se poser des questions sur la signification des messages que cherchaient à envoyer les manifestants des deux villes en cette période de transition » C’est précisément ce que cherche à appréhender Vermeren pour qui un événement aussi tapageur et aussi chargé de vacarme et de furie soit-il ne doit pas faire renoncer à la recherche de la lame de fond qui souvent se présente sous des apparences anodines.
L’un des éléments qui participe à cette lame de fond, et auquel il consacre un chapitre, c’est ce qu’il appelle la modernisation du makhzen qu’il trouve réel face à la difficulté des partis politiques à rompre avec leur archaïsme.
Au delà, l’auteur insiste sur quatre grandes problématiques dont l’issue est, d’après lui, déterminante de l’avenir du Maroc : la condition de la femme, le développement de la culture et des arts, la question amazigh et la formation des élites.
Loin de toute prétention, le livre se veut surtout le constat d’une réalité complexe et contradictoire où s’imbrique des points de force et des zones d’ombres. C’est un livre qu’on pourrait qualifier d’honnête.
Le Maroc en transition (version arabe) Pierre Vermeren 230 P Ed. Tarik