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Les intégristes et les élections au Maroc

6 septembre 2002 - 08h47
Les intégristes et les élections au Maroc

Etre professeur de science politique dans une université américaine et bénéficier du privilège de publier un article dans « Le Monde diplomatique » n’empêchent pas de débiter n’importe quoi en guise d’analyse politique.

Avec l’article intitulé « Un courant populaire mis à l’écart », publié dans le numéro de septembre du mensuel français, John P. Entelis en administre la preuve.

Traitant du Maroc, Entelis estime que « les élections législatives de ce mois sont perçues par beaucoup comme une simple continuation de la « démocratisation » en cours à laquelle participent tous les partis... sauf le plus représentatif des aspirations politiques et socio-économiques populaires, Al Adl Wal Ihsane ». Ainsi, dès le titre, la voie est ouverte à la logorrhée. Les prochaines élections ne seront pas aussi transparentes que les dirigeants marocains le prétendent puisqu’ils empêchent le mouvement d’Abdeslem Yassine d’y participer. Le politologue devient plus explicite encore quand il s’interroge sur la démocratie marocaine en ces termes : « ... peut-on qualifier de réellement démocratique un système sous lequel un mouvement authentiquement oppositionnel et non violent, reflétant les aspirations politiques des masses, est empêché de participer à des élections soi-disant libres ? ».
Pour le politologue américain, le discours et le programme des islamistes « constituent un défi au statu quo politique » et leur orientation « constitue, au Maroc, la première rupture sérieuse avec le passé ». Mais comme il ne craint pas de verser dans la contradiction, pour ne pas dire l’incohérence, il ajoute plus loin que les détails du programme des islamistes « sont encore flous ». On n’est plus dans le domaine de l’analyse mais dans celui de la voyance puisque ce programme flou exprime « les aspirations politiques et socio-économiques populaires ».
Cherchant à défendre son parti-pris par tous les moyens, Entelis étale superbement son ignorance des faits les plus élémentaires. Pour lui, Al Islah Wal Tawhid est le « seul parti islamiste autorisé à prendre part aux élections ». Un étudiant marocain se ferait recaler à ses examens s’il débitait pareilles inepties. Ses titres garantissent au politologue américain l’impunité et lui confèrent le pouvoir d’ignorer qu’un parti se réclamant de la mouvance islamiste, le Parti de la Justice et du Développement, est déjà représenté au sein du Parlement où il dispose d’un groupe et se prépare à participer aux prochaines élections.
S’adressant à un lectorat qu’il suppose peu au courant des réalités marocaines, Entelis travestit celles-ci à sa guise. Il ne le sait certainement pas : Al Adl Wal Ihsane rejette toute idée de participation aux élections. Sans doute parce qu’il n’a accédé aux thèses d’Abdeslem Yassine que par ouïe dire.
S’ils l’estimaient nécessaire, les partis démocratiques n’éprouveraient aucun complexe à proposer des amendements constitutionnels. En tout cas, ils ne conçoivent pas leur participation aux élections et aux institutions représentatives en dehors du cadre tracé par la constitution du pays.
Pour Al Adl Wal Ihsane, la démocratie parlementaire est une pratique importée d’Occident. En tant que telle, elle serait contraire à la vision islamiste adepte de l’idée d’une choura aux contours mal définis.
Al Adh Wal Ihsane estime que la constitution est incompatible avec les valeurs islamistes. Selon les thèses développées à ce sujet par Abdeslem Yassine, il faudrait restaurer l’imamat tel qu’il a été exercé par les quatre successeurs du Prophète. On voit mal comment, dans ces conditions, le Mouvement d’Abdeslem Yassine envisagerait de se présenter aux élections sans désorienter ses troupes. Ceci explique pourquoi il les boycotte mais cela n’arrange pas Entelis qui préfère imputer cette non participation à un prétendu blocage de la part des dirigeants du pays.
Apparemment, le politologue américain sait des Marocains ce qu’ils ignorent eux-mêmes. Sinon, il ne se serait pas hasardé à prétendre qu’Al Adl Wal Ihsane exprime leurs aspirations.
A part des interdits, frisant parfois l’absurde, que propose le mouvement intégriste dont Entelis s’érige en défenseur zélé ? Il serait bien en peine de le dire même s’il prétend trouver en lui le défenseur des aspirations populaires.
En peu de temps, des villes marocaines ont abrité des festivals. Ceux des Rma à Khouribga, de la musique gnaouie à Essaouira, de la Aïta à Safi, d’Ahidous à Aïn Leuh sans compter des manifestations culturelles de Volubilis de Rabat, d’Agadir... et les moussems, comme celui d’Imilchil où femmes et hommes, croyants et traditionnels, ont chanté en chœur et dansé ensemble. Entelis ignore que cette culture populaire est considérée comme impie par Al Adl Wal Ihsane qui défend « les aspirations populaires ». Puisant dans les clichés, il écrit que « les défis culturels et éthiques posés par l’omniprésence de l’Occident, par le tourisme, les variétés, les films, la télévision, la musique et la littérature soulèvent aussi des questions troublantes pour les conservateurs, les traditionnalistes et les croyants du pays ». Il y aura toujours des Esquimaux pour apprendre aux Congolais comment résister aux grandes chaleurs, a écrit Ignacy Sachs.
Entelis est de ceux-là qui colporte une image des Marocains tirée d’on ne sait quel univers extraterrestre.
C’est peut-être pour mieux exprimer « les aspirations populaires » que les intégristes ont tenté d’imposer des tenues vestimentaires étrangères aux traditions et usages marocains, de prohiber de capter des émissions télévisées ou des programmes musicaux, de contraindre à la séparation des hommes et des femmes sur les plages... Plus qu’au discours politique ou moralisateur, les Marocains sont sensibles à leurs conditions de vie et, sur ce chapitre, les intégristes n’offrent rien de concret. Ce n’est pas en versant dans les affirmations fallacieuses comme Entelis qu’on pourra démontrer le contraire.
Le politologue américain atteint les plus hautes cimes du ridicule quand il parle de « la haine profonde des Etats-Unis et de l’Occident révélée par l’énorme manifestation populaire du 7 avril 2002, où la solidarité avec les Palestiniens a fourni aux autorités l’occasion de laisser s’exprimer le trop-plein de colère ressentie par les masses... »
Les Marocains avaient manifesté ce jour là non pas poussés par une quelconque haine mais en signe de solidarité avec le peuple palestinien et de protestation contre les massacres perpétrés par l’armée sioniste. Et ce n’est pas la haine mais un sentiment de frustration qui incite les Marocains à reprocher aux Etats-Unis leur alignement sur Israël et aux Occidentaux leur passivité. Comme beaucoup d’autres choses, Entelis ignore ces réalités et on se demande quelle explication aurait-il trouvé si les autorités avaient interdit cette même manifestation.
Entelis voit les changements intervenus et en cours au Maroc à travers son prisme personnel. Ce ne sont pas ses élucubrations qui changeront le cours des événements au Maroc mais elles auront au moins le mérite de nous dévoiler la grande misère de la science politique américaine.

Al Bayane

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