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Libre-échange : à consommer avec prudence

31 janvier 2007 - 00h59
Libre-échange : à consommer avec prudence

Nous sommes à notre dixième accord de libre-échange, en comptant celui de Singapour. Demain ça sera avec « l’île Waq Waq » que nous démantèlerons nos tarifs douaniers. Pourquoi sommes-nous portés à signer des accords aux grands enjeux ? Par intériorisation du libéralisme ? Par résignation au nouveau rapport de forces ? Par effet d’imitation ?

C’est parti ! Le Maroc négocie un nouvel accord de libre-échange. Cette fois-ci c’est avec Singapour, un pays avec lequel nous échangeons un zest de nos produits. Hier, c’était le géant américain, avant-hier notre solide partenaire européen. Entre les deux, ce fut une série d’accords de moindre envergure. Portés par la vague libre-échangiste, demain ça sera avec « l’île Waq Waq » que nous démantèlerons nos tarifs douaniers. C’est que nous sommes à notre dixième accord de libre-échange, dont six bilatéraux et quatre multilatéraux (Ligue Arabe, UE, AELE, Agadir), sans compter sept accords tarifaires de portée restreinte, et l’Accord avec les PMA subsahariens. On peut se demander pourquoi nos riches partenaires du Nord éprouvent-ils le besoin de signer des accords commerciaux avec nous ? Une partie de la réponse est assurément d’ordre géopolitique. L’Europe comme les Etats-Unis sont désireux de bénéficier de la plus grande stabilité possible dans leur environnement. Pour les uns, les zones de libre-échange couronnent le succès du slogan « Trade not aid ». Pour les autres, elles véhiculent le rêve de « Trade not immigration ».

Mais nous ? Pourquoi sommes-nous portés à signer des accords aux grands enjeux ? Par intériorisation du libéralisme ? Par résignation au nouveau rapport de forces ? Par effet d’imitation ? Par crainte d’être marginalisé ou par conviction que c’est la voie du développement ? La réponse tient, sans doute, de ces diverses motivations. L’ouverture à l’échange international est indispensable à la réussite d’un processus de développement : ce point fait désormais consensus parmi les économistes. Depuis David Ricardo (1817), la démonstration est imparable. Au point que, selon le prix Nobel Paul Samuelson, la loi des coûts comparatifs, élaborée par Ricardo pour expliquer la supériorité du libre-échange, devrait recevoir le prix de beauté des lois économiques, s’il en existait un. Sept générations d’économistes n’ont pas ajouté grand-chose à la construction théorique du maître. Ils l’ont simplement perfectionné. En gros, nous explique cette loi, il vaut mieux que Bill Gates se spécialise dans l’informatique et Mme Gates dans la cuisine : parce que, même si Bill Gates sait mieux faire la cuisine que sa femme, l’humanité tout entière gagnera davantage à ce qu’il exerce ses talents dans l’informatique, où il excelle de façon évidente, que dans la cuisine, où, tout en étant très bon, un moindre écart le sépare de sa femme. Mais la belle construction théorique qui fonde le libre-échange se heurte, dans la réalité, à bien des obstacles : absence d’intérêt général mondial, insuffisance de redistribution entre gagnants et perdants.

Aujourd’hui, l’opportunité des accords n’est plus à discuter. Mais la gestion de leur cohérence pose problème. Un différentiel de taxation sensible entre le régime des accords et le régime de droit commun peut engendrer un risque de détournement des échanges, une incitation à la fraude sur l’origine et la valeur des produits. On relève des incohérences entre les avantages concédés à certains produits finis et ceux accordés aux intrants nécessaires à leur fabrication. L’application des règles d’origine se heurte à des complications insurmontables. Mais, surtout, nous ne vivons plus dans le monde où les facteurs naturels jouaient un rôle essentiel pour orienter la spécialisation (les oranges au Maroc et la mécanique à l’Allemagne), où la spécialisation était largement dictée par la géographie ou l’agronomie. Les spécialisations ne tombent pas du ciel, elles se construisent. Mieux vaut être spécialisé dans l’informatique que dans le bouchon de liège. D’où l’importance des politiques sectorielles qui vous positionnent dans les créneaux gagnants à l’échange. Or, le Plan Emergence n’est pas encore à la mesure des ambitions annoncées. La belle stratégie agricole 2020 croupit dans les tiroirs administratifs. Le rythme du temps productif est en décalage par rapport aux engagements libre-échangistes. Une signature n’exige qu’un trait de plume. Une stratégie sectorielle est autrement plus exigeante. Mais à trop retarder les choix, on finira par compter sur les transferts de nos immigrés et les recettes des visiteurs étrangers pour couvrir le déficit d’une balance commerciale qui, lui, se creuse de jour en jour.

La vie éco - Larabi Jaïdi

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