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Maroc : Virée dans l’univers de l’alcoolisme

16 mars 2007 - 00h00
Maroc : Virée dans l'univers de l'alcoolisme

L’alcoolisme est une réalité marocaine. Dans presque tous les quartiers, sur les grands boulevards, à la sortie des nombreux bars de la ville de Casablanca et ailleurs, les affiliés de la bouteille se comptent par milliers. Ils vivent de mauvais vin, d’alcool à brûler et autres distillations douteuses quand ce n’est pas tout bonnement de la vinasse frelatée qu’on leur sert pour se tordre les boyaux.

Selon une étude menée sur un échantillon de Casablancais de sexe masculin, 10,2% boivent de l’alcool, dont 4,6% sont dépendants. C’est l’une des rares études menée à termes pour toucher de près un fléaux social dont la caractéristique principale, est la marginalisation et le rejet. Pour les alcooliques, il n’y a aucune prise en charge, aucun espoir de se voir traiter médicalement alors que de l’avis de plusieurs spécialistes que nous avons interrogés, nous sommes face à une maladie qui peut être soignée. Et l’alcoolisme ne touche pas qu’une certaine frange de la société, les gens plus au moins pauvre. Non, il fait des ravages dans les sphères les plus aisées où hommes et femmes et parfois enfants sont aux prises avec le démon de l’alcool.

Rien de tel pour mener une enquête de ce type que d’aller à la rencontre des véritables concernés : c’est-à-dire les personnes qui souffrent de l’alcoolisme. Et c’est ce que nous avons fait, pendant plusieurs semaines, recueillant les témoignages de plusieurs hommes et femmes, jeunes et moins jeunes qui butent sur l’impossibilité de laisser tomber la bouteille. Ce qui suit est le récit de leurs histoires avec l’alcool.

Si Mohamed ne s’en cache pas. Lui et la bouteille, c’est une très longue histoire. Une histoire émaillée de nombreux drames et de quelques passages au commissariat, et même devant le juge. « J’ai 52 ans et je bois depuis plus de trente ans. Je connais tous les bars de la ville et quand je voyage dans d’autres villes, il y a de fortes chances de tomber sur moi dans un trou à vinasse ». Pour Si Mohamed, les choses ont le mérite d’être très claires : « Je ne compte pas arrêter de boire. Je vais en ingurgiter jusqu’à la mort ».

Un pilier du zinc

Cynisme évident devant l’impossibilité de plier une page ? « Je ne vois aucune raison d’arrêter de boire, et je n’ai jamais été tenté d’essayer. Je bois, je sais ce que c’est que les vraies cuites et les KO, mais je ne vais pas cesser de boire ». Si Mohamed est enseignant à Hay Essalama. Lui-même ne sait pas « comment il arrive à assurer ses cours : certainement pour la paye de la fin du mois, ce qui est important pour assurer mes bières et mon vin ». Entre la Stork bon marché au goût d’urine et son vin rouge à boire à la louche, Si Mohamed est un noyé qui ne cherche même pas un fétu de paille pour s’y accrocher. Il n’a pas d’horaires pour entamer sa ronde de véritable pilier de bar. « Je peux commencer à boire au réveil et continuer toute la journée, jusqu’à la nuit. On me connaît dans la ville, et même les chauffeurs de taxi me font assez confiance pour me ramener chez moi. Si Mohamed est marié, père de trois enfants dont l’aîné à 22 ans. « Ils ne me voient pas. On s’évite. C’est plutôt eux qui m’évitent. Cela arrange tout le monde ». Quant à l’épouse, pas un mot. On peut juste imaginer le calvaire d’une femme dont le mari est un alcoolique qui rentre, toutes les nuits, noyé dans son vomi et qui parfois, vomit au lit sur les draps qui couvrent sa moitié. Physiquement, Si Mohamed est un clou qui se tient debout par miracle.

Le gardien de nuit ne ressemble plus à rien

Plus de dents, juste quelques chicots d’une dentition qui a rendu l’âme sous la corrosion de l’alcool, le teint blafard, le visage émacié, les joues creusées et les yeux injectés de sang. Il pue les effluves de tant de mélanges entre son Olympic Bleue, la Stork et quelques verres de Toulal au tanin forcé. Sait-il qu’il est malade, que son foie a déjà foutu le camp, et qu’un jour il peut sombrer dans le délire ou un coma éthylique ? « Et alors, je peux aussi bien me faire renverser par un autobus pas loin du marché central et laisser des sous à ma famille ».

Sur le boulevard Mohamed V, le soir, faites un tour, vous allez tomber sur une icône du coin. C’est un gardien de voiture qui, en l’espace de dix ans, est passé du stade d’un jeune homme qui aime boire, à celui d’une épave avec plus de balafres sur le visage qu’un boxeur thaï livré à la frénésie des bookmakers. C’est avec son autorisation que je relate ce qu’il m’a raconté sur sa relation avec le vin. Son dada à lui, c’est l’alcool à brûler. Oui, il boit sec, avec un mélange de Soda de couleur noire ou de l’eau du robinet qu’une voisine, déjà achevée par le vin, lui refile à la tombée de la nuit. Vers le passage El Glaoui et Sumica, les deux larrons font la paire. « Les cicatrices ? C’est quand je tombe dans la rue ». Son visage est buriné de multiples coups qui ont laissé de vilaines traces sur l’arcade sourcilière, les joues, les lèvres, le haut du nez et le front. C’est simple, pour le gardien de nuit, la vie se résume au nombre de bouteilles de Sidi Ali remplies d’alcool à 90 degrés mélangeés à une autre substance liquide qu’il se verse dans le gosier. Il ne fait pas le compte. Il sait qu’il est bon quand son corps s’écrase sur le macadam, le coin d’un trottoir, le capo d’une voiture ou la devanture d’un magasin du boulevard Mohamed V, son quartier général de grand buveur devant l’éternel. « J’étais marié à une fille du bled, mais elle est partie. Là, je dors dans la rue. » Parfois, on le voit dans la journée, astiqué et propre. Il vient de sortir du hammam. Mais très vite, il a avalé quelques bouteilles au goulot, et le spectacle reprend ses droits. Il court derrière les voitures avec un corps disloqué où l’alcool a tué toute énergie et où il ne reste plus qu’un dernier râle avant de tomber le visage contre le goudron. Des fois, il est pris par une rafle, mais très vite, il le relâche. Le gardien est un type inoffensif qui ne se fait de mal qu’à lui-même. Comment en est-il arrivé là ? Il ne le sait pas.

À chaque bar, ses figures symboliques

Nous avons fait le tour de dizaines de bars à Casablanca, de la rue Allal Ben Abdellah, à Driss Lahrizi, en passant par le 11 janvier, le Roudani, le boulevard de Bordeaux, Lalla Yakout, Derb Omar, Ben Jdia, mers Sultan… à chaque boui-boui, ses icônes. Les videurs les connaissent et savent les mâter : « On ne veut pas taper sur un ivrogne, mais parfois on est obligé. D’ailleurs, nous sommes payés pour cela. Il faut qu’ils boivent et quand ils commencent à créer des histoires, il faut leur donner la raclée ». C’est ce que dit en substance un videur devant un Bar à Rahal El Meskini. Évidemment, le lendemain, le noceur revient au bar et saute au cou de son assaillant de videur et lui dit qu’ils sont frères. Et rebelote avant la fermeture quand le même videur lui décoche quelques directs alourdis par tant de graisse à la bedaine.

Pour cette espèce d’individus grossis à la testostérone bon marché, genre Androtardyl, leur aspect de gorilles doit faire vaciller des hommes et des femmes qui ont déjà touché le fond et vidé leurs tripes sur le comptoir d’un bar miteux. Et pour les barmen, c’est tout comme : « Que voulez-vous que je fasse, jette ce barman livide d’un bar près du rond point Roudani-Bir Anzarane. Moi, je sers à boire et j’encaisse. Et quand ça dégénère, les videurs les jettent dehors. Ce ne sont pas des hommes, c’est pire que des chiens. Il y en a qui viennent boire 300 ou 500 dirhams de bière et laissent leurs enfants mourir de faim. Alors moi, je n’ai pas de pitié pour des fils de pute comme ceux-là ». Bref, la vie dans un bar peut se résumer à cela, tu arrives, tu bois ce qu’on te donne, avec les cafards qui viennent te titiller pour te rappeler ce que tu seras plus tard, on te sert de quoi grignoter, (Al Qataâ) et si tu tombes sur un ver de terre, une mouche ou un autre spécimen au stade de la larve, il faut avaler et se taire. Dans un bar, le maître mot est de ne pas faire attention, juste vider les verres et voir les bouteilles s’amonceler sur la table poisseuse qui te sers de comptoir branlant. « L’hygiène ? Tu te fous de la gueule de qui ? Je n’ai jamais reçu dans ce bar aucune visite de quelque autorité que ce soit. »

Tranchant, pourtant les videurs ont la langue facile et parlent de pattes que l’on graisse et autres corruptions. Mais cela tout le monde le sait. Car le vin et les bars, ne doivent même pas exister pour les autorités et surtout ils ne doivent jamais servir les Marocains musulmans. Pourtant, dans aucun bar où nous avons mis les pieds, on n’est tombé sur un étranger, Européen, Américain, Asiatique ou Africain. Rien que des musulmans qui ont une bonne descente.
Selon un avocat de la place qui a requis l’anonymat (vous allez comprendre pourquoi), c’est l’hypocrisie qui régit tout ceci : « La loi est claire : un musulman n’a pas le droit d’acheter, de boire ni de vendre de l’alcool. La réalité est que la vente, l’achat et les bars sont faits par des Marocains pour des Marocains. Est-ce que tu sais que si la police applique la loi à la lettre, il faut fermer tous les bars et surtout arrêter chaque jour des dizaines de milliers de Marocains.

Devant un magasin qui vend de l’alcool, on peut t’arrêter en flagrant délit, à la sortie d’un bar, dans un bar, dans un restaurant, dans la rue, et même chez toi, dans certains cas, en cas de plaintes déposées par les voisins ou autres. C’est absurde tout cela. D’ailleurs, aujourd’hui, les ivrognes sur la voie publique ne passent même plus devant les juges, c’est une perte de temps pour les services de polices, les magistrats et tout l’appareil judiciaire ». Ce qu’avance cet avocat est la réalité que tous les Marocains connaissent. Elle ne souffre pas l’ombre d’un doute. Alors, de quoi parle-t-on et que font les lois ?

Nous avons longuement discuté avec un agent de sécurité pas loin d’un bar. Son point de vue est éloquent à ce sujet : « Les directives sont claires : nous sommes tenus d’arrêter les ivrognes qui perturbent l’ordre public. Un scandale, une bagarre, une agression ou quelque chose de ce genre. Mais ce qui se passe dans un bar, nous le savons, mais les directives sont claires, comme je vous ai dit. À moins d’une bagarre qui tourne au drame, dans le cas d’attaque avec un couteau ou une bouteille ou un rasoir, et cela arrive souvent, là, la brigade arrive, et on règle le problème. Il y a eu aussi des cas de meurtres dans certains bars ou des cabarets la nuit, et là aussi nous sommes tenus de faire notre travail pour protéger le citoyen. »

L’agent de sécurité avoue, de son côté, que c’est difficile à comprendre que l’on nous autorise à acheter de l’alcool dans les grandes surfaces et qu’à tout moment l’individu achalandé peut se faire embarquer au poste. Aussi, faut-il savoir qu’en cas de délit d’ivrognerie notoire sur la place publique, il n’y a aucune sorte de ce que l’on appelle les cellules de dégrisement. Embarqué au poste, tu peux y passer la nuit et quand tu dessaoules, tu as de fortes chances de passer devant le juge.

Un policier raconte sa version

Et là, les prévenus sont passibles de prison pour ivrognerie notoire et trouble de l’ordre public avec une sentence qui peut aller jusqu’à six mois. Dans le meilleur des cas, c’est un sursis en attendant la récidive. Pourtant, un ivrogne, un alcoolique peut s’attaquer à d’autres détenus, et c’est déjà arrivé, il peut aussi attenter à sa vie, se couper les veines ou s’étrangler, d’où la nécessité d’une cellule de dégrisement, une sorte d’isoloir où l’on garde un œil sur le prévenu avant de le relâcher. Pour le même avocat sollicité plus haut : « il ne faut pas rêver, avec le flou qui entoure le sujet de l’alcool au Maroc, ce n’est pas pour demain qu’on va voir les ivrognes dotés de droits pour les protéger. Ils sont considérés par la loi comme des criminels et ils sont traités comme tels. Alors qu’un alcoolique est d’abord un malade qu’il faut soigner et surtout surveiller ».

L’alcoolisme au féminin

L’alcoolisme n’est pas une affaire exclusivement masculine. Encore une fois, un tour dans la rue, une virée dans les bars, pourra nous donner une idée juste sur le rapport des femmes à l’alcool. Fatéma-Zahra est barmaid. Elle officie à la rue Alla Ben Abdellah. Elle ne sait pas si elle est alcoolique, mais elle peut affirmer qu’elle boit tous les soirs et beaucoup. « Des fois, je suis KO. Je ne me souviens de rien. C’est le trou noir. Et souvent, on me fait les poches et certains abusent de moi. » Elle boit depuis l’âge de vingt ans.

Aujourd’hui, elle en quarante-quatre, et elle en paraît soixante. Le teint bruni, la bouche qui vire au bleue, les gencives noircies, des poches sous les yeux qui donnent au regard une espèce de teinte de méchanceté et un embonpoint qui ne la gêne pas. « Je ne suis pas la seule, dans tous les bars, il y a des filles comme moi qui travaillent comme ça. C’est le seul moyen pour gagner ma vie et je dois dire que j’ai honte vu que la société me traite de pute, mais bon, il faut bien manger. Oui, il y a des filles qui font le tapin aussi, mais moi, j’ai deux enfants et je ne peux pas me permettre ça. » Et à la question, si elle buvait en dehors des journées du travail au bar, Fatéma-Zahra répond : « je bois tout le temps, j’ai pris l’habitude ». L’habitude, c’est justement cela l’alcoolisme.

Ce que dit la loi
Les textes de lois en vigueur au Maroc sont clairs en matière de gestion de l’alcool, des débits de boissons et des sanctions encourues en cas d’infraction aux lois.

1) Il est strictement interdit d’exploiter un débit d’alcool à proximité d’édifices religieux, d’établissements scolaires ou militaires.

2) Les autorisations de licence peuvent être à tout moment retirées, après une condamnation ou(et) par mesure d’ordre ou de sécurité publique.

3) L’article 28 de l’arrêté n° 3-177-66 du 17/07/1967 qui régit le commerce des boissons alcooliques ou alcoolisées stipule ce qui suit : « Il est interdit à tout exploitant d’un établissement soumis à licence de vendre ou d’offrir gratuitement des boissons alcoolisées à des Marocains musulmans ».

4) Il est interdit d’exploiter un débit de boissons dans le voisinage des édifices religieux, des cimetières, des établissements militaires, hospitaliers ou scolaires, dans un immeuble Habous et, en général, à proximité de tout endroit où le respect et la décence doivent être observés. Dans ce cas, la distance minimum à prendre en considération est déterminée par arrêté de l’autorité administrative locale.

5) L’arrêté stipule que quiconque veut faire commerce de boissons alcooliques ou alcoolisées doit obtenir, au préalable, une autorisation délivrée par l’autorité administrative locale après avis des services locaux de police ou de la Gendarmerie.

6) Les infractions à cet article sont punies de l’emprisonnement de 1 à 6 mois et d’une amende de 500 à 2.500 DH ou de l’une de ces peines seulement.

7) Les horaires d’ouverture doivent être respectées et sont aussi déterminées par l’administration locale. En cas de non-respect, les infractions à cet article sont punies de l’emprisonnement de 1 à 6 mois et d’une amende de 500 à 2.500 DH ou de l’une de ces deux peines seulement.

La Gazette du Maroc - Abdelhak Najib

- Par: Bladi.net


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