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Maroc : Le téléphone ose

20 avril 2007 - 00h15
Maroc : Le téléphone ose

Flirter, et plus si affinités, en un coup de fil. Dans la presse, des petites annonces accrocheuses invitent à discuter avec des inconnues via des numéros tarifés. A parfois plus de 6 DH la minute, ces conversations jouant avec la ligne rose peuvent rapporter gros.

La voix est suave, le débit lent. « J’ai 25 ans, je suis canon. Et toi tu es comment ? Tu fais quoi dans la vie ? » A l’autre bout du fil, Anouar a l’œil coquin. Depuis quelques minutes, ce Casablancais d’une trentaine d’années flirte au téléphone avec Laïla. La conversation tangue entre la drague gentille et les confidences beaucoup plus salées. Au bout de vingt minutes, le tête-à-tête téléphonique s’arrête sur des promesses de nouvel appel. Pour Anouar, c’est l’heure d’une petite opération de calcul mental. A 6,72 DH la minute, il vient de dépenser un peu plus de 130 dirhams pour batifoler avec une inconnue.

C’est que le jeune homme n’a pas composé n’importe quel numéro mais un spécial qui commence par 0906 et est surfacturé. De l’autre côté du fil, une société de services téléphoniques se partage avec Maroc Telecom l’addition qui grossit toutes les minutes.

Jackpot au bout du fil

Depuis quelque temps, des petites publicités aux photos accrocheuses fleurissent dans la presse arabophone pour faire connaître ces numéros.Là où beaucoup proposent des services de voyance téléphonique, de téléchargements de chanson ou de blagues à la carte, certains ont investi un créneau très particulier : le chat téléphonique. Plus soft que les téléphones roses européens où des téléopératrices laissent libre cours à tous les fantasmes de leurs interlocuteurs, la version marocaine de ces numéros repose sur la même stratégie : engranger le maximum de profit en faisant durer la conversation le plus longtemps. « Maroc Telecom nous reverse un peu moins de 50% du prix des appels reçus sur nos numéros 0906. Cette part passe à 60% chez Maroc Telecom et 70% chez Meditel pour les appels sur des numéros spéciaux de quatre chiffres », explique Eric Tiberghien, le directeur de Jet multimédia qui exploite une trentaine de ces numéros au Maroc.

Avec des appels surfacturés 2,60 DH, 3,60 DH ou 76,72 DH l’opération est rapidement rentable. Chaque minute de communication fait monter la cagnotte. D’autant que, par la magie des systèmes de facturation, les appels venant de mobiles prépayés gonflent à près de 25 DH la minute.

Seule une petite restriction empêche de toucher le jackpot à chaque appel : les coups de fil ne peuvent pas dépasser 20 minutes. Pour éviter que certains noient leurs finances dans des conversations tarifées sans fin, les sociétés de téléphonie ont en effet l’obligation légale de terminer la communication avant ce délai. S’ils ne le font pas, Maroc Telecom et Meditel ne leur reversent rien après ces 20 minutes et peuvent aller jusqu’à couper le numéro. Pas de problème par contre si le client se ruine en multipliant les appels dans la journée. Tant que ses coups de téléphone ne dépassent pas la durée fatidique.

Dangereuse ligne rose

Malgré ce potentiel de profit facile, les sociétés de téléphonie hésitent encore à se lancer complètement dans le créneau. A l’instar des géants Maroc Telecom et Meditel, beaucoup préfèrent pour l’instant miser sur la version texto de ces numéros surtaxés. La raison est simple : le vrai téléphone rose, avec des conversations très crues, est interdit au Maroc comme tout ce qui est lié au marché du sexe. Seules des conversations légères et bon enfant sont en théorie autorisées. « Mais concrètement, ça n’est pas facile à mettre en place. Il y a toujours un risque que ça vire au rose. Alors pour l’instant, on regarde le marché et on se demande si on va lancer ou pas le projet qu’on a sur ce créneau », explique Hannan Belkadi, la directrice de la société marrakchie Kenza Telecom qui exploite des numéros de téléchargement de sonneries et de dédicaces.
Dans les centres d’appel, les opératrices ont en général consigne de flirter jusqu’à une certaine limite, sans jamais la dépasser. Pas de sex-phone, juste de la drague allusive. « On interdit de parler de sexe. Des superviseuses veillent à ce que le contenu des conversations ne dérape pas trop », promet Eric Tiberghien.

Il n’empêche que les limites sont respectées plus ou moins strictement, selon les sociétés et les numéros. S’il est impossible de partir sur une conversation érotique de prime abord, quelques minutes de négociation permettent souvent à l’appelant d’arracher quelques confidences plus crues à son interlocutrice. Il faut dire que la recette est connue : parler de sexe est encore le meilleur moyen de tenir longtemps le client en haleine et de faire gonfler l’addition. Et si certains prestataires paient un salaire fixe à leur interlocutrice, d’autres les rémunèrent quasi exclusivement à la longueur de l’appel, histoire de les motiver. « Je ne reçois qu’un fixe de 600 dirhams. Tout le reste de mon salaire dépend de la durée de mes communications alors j’essaie de garder le client en ligne le maximum de temps », explique Lamia, l’une des voix veloutées des numéros tarifés. Etre conciliante permet aussi de fidéliser le client et, pourquoi pas, de toucher quelques petits bonus. « Certains réguliers nous envoient de l’argent ou des cadeaux. Cela permet d’arrondir les fins de mois », poursuit la jeune femme. Pour éviter de trop franchir la ligne rose tout en gardant le plus longtemps possible le payeur au bout du fil, les téléopératrices ont aussi quelques techniques bien rodées. A la première invitation crue, elles demandent à prendre un peu leur temps avant de parler des choses sérieuses. Des mises en attente impromptues de deux ou trois minutes permettent aussi de refroidir la conversation tout en faisant tourner la pendule. Pendant ce temps-là, la facture de l’amateur de frissons téléphoniques gonfle. Au risque qu’à trop abuser du rose, son compte bancaire vire au rouge.

Le Journal Hebdo - Amélie Amilhau

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