Les couleurs de la mémoire

17 avril 2007 - Commentaires? - En discuter sur les forums? - Facebook Twitter Les couleurs de la mémoire

Le réalisateur Mourad Boucif a présenté son documentaire "La couleur du sacrifice" aux détenus. Un témoignage émouvant qui a trouvé un bel écho dans l’enceinte de la prison. Et aide ainsi à dépasser certains clichés.

Il est des mots qui tintent d’une façon cinglante à l’oreille, porteurs de clichés tenaces et de sons caractéristiques. Le mot prison est de ceux-là. Et celle d’Andenne n’est pas réputée comme étant la plus calme du pays. Agnès Lambert y est éducatrice. Elle tente, par le biais d’activités, de permettre aux détenus de mettre des mots - plutôt que de plaquer des gestes - sur leurs émotions.

Rédaction d’un journal interne, "Tai Chi", écriture rap, réflexion philosophique,... les propositions ne manquent pas, même si la jeune femme avoue souvent ramer pour rassembler ses ouailles.

Des quarante inscrits à la séance de cinéma organisée ce vendredi avec le Secteur cinéma de la Province, une douzaine seulement a fait le déplacement. "Heureusement !", dira l’un d’eux à l’issue de la projection. "Si l’étage était descendu, les chaises auraient volé !" Non que le très beau film de Mourad Boucif "La couleur du sacrifice" invite à la violence, tout au contraire. Mais le sujet - le sort peu envieux réservé aux anciens tirailleurs marocains, algériens ou sénégalais qui ont combattu aux côtés des Français pendant la Seconde guerre mondiale - peut raviver des rancoeurs.

"N’avez-vous pas peur de renforcer la haine du Blanc colonisateur chez les personnes peu enclines à faire la part des choses ?" Très pertinente, la question émane d’un détenu d’origine africaine. "Si on veut avancer avec une dynamique de progrès, on doit commencer par cesser de cacher les vérités. Si on avait dit depuis longtemps aux jeunes issus de l’immigration que leurs parents et grands-parents ont joué un rôle important dans l’apport de la liberté et de la démocratie, les minorités ne seraient pas dévalorisées comme elles le sont, elles seraient fières d’elles et auraient aujourd’hui leur place."

La fin du déni

Mourad Boucif sait de quoi il parle. Belge d’origine marocaine, sans qualification, il est devenu éducateur avant de choisir le cinéma comme outil d’expression et d’éducation. Son documentaire n’a pas la médiatisation d’"Indigènes", porté par Jamel, mais sa sincérité fait mouche. Par le biais de témoignages émouvants, le réalisateur rend la parole à ces anciens tirailleurs africains et, avec ses moyens, met en quelque sorte fin au déni.

"Ecoutez leurs messages, à aucun moment, ils ne sont pas dans la rage ou dans la haine. C’est vrai qu’il y a de quoi ressentir de l’amertume. Mais il faut transformer l’énergie négative née des obstacles en force pour avancer. Moi qui ai été témoin de l’injustice flagrante qui leur a été faite, je suis parti dans une dynamique de film. Je n’ai fait aucune école. Je me bats avec des films difficiles. Mais se battre dans la vie ne veut pas dire qu’il faut tout casser."

"A ton prochain film, on sera là !", avance spontanément un détenu à l’issue de la rencontre. Ces mots-là, lancés dans la grande salle de visite de la prison d’Andenne, sonnent tout d’un coup différemment à l’oreille. Trois heures, c’est vite passé. Et en prison, les horaires sont stricts même lorsque les échanges sont riches. Trois heures, ça laisse tout juste le temps de dépasser quelques clichés bien arrimés.

La Libre - Gaëtane Reginster

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