Premier ministre de l’intérieur à assister au rassemblement annuel de l’Union des organisations islamiques de France, Nicolas Sarkozy a rappelé les principes de la laïcité et marqué sa volonté de donner sa place à l’islam. Accueilli chaleureusement, il a été sifflé sur la question du foulard.
Ce fut une belle fête. Et personne ne cachait sa joie. Le président Lhaj Thami Brèze se laissait aller à dire que c’était l’UOIF qui était sortie vainqueur des élections des 6 et 13 avril au premier Conseil français du culte musulman (CFCM). "Beaucoup de Marocains élus sur des listes estampillées FNMF -arrivées en tête- sont plus proches de nous que de la Fédération nationale des musulmans de France, expliquait-il. Si vous faites les comptes, nous sommes majoritaires."
Mais, foin de triomphalisme ! C’était "l’esprit de Nainville-les-Roches", autrement dit la paix des braves, qui régnait. "Nainville-les-Roches", du nom du château où fut signé, le 20 décembre 2002, l’accord préparant les élections au CFCM. Et tant pis si le recteur de la Mosquée de Paris, futur président de ce conseil, était absent de ce 20e rassemblement annuel de l’Union des organisations islamiques de France (UOIF), qui se tenait au Bourget du 18 au 21 avril : Dalil Boubakeur était en voyage à Alger. Il a attendu la fin du rassemblement pour demander aux musulmans, sur France-Inter, à propos du foulard, d’arrêter "de sécréter -des- blocages". Tant pis si Mohamed Bechari, président de la FNMF, était parti fêter au Maroc le succès qu’il pense avoir remporté aux élections.
Oui, ce fut une belle fête, impensable il y a un an. En mai 2002, la 19e rencontre annuelle de l’UOIF se tenait entre l’élection présidentielle et les élections législatives. Le recteur de la Mosquée de Paris venait de demander le report des élections du CFCM, et Fouad Alaoui, grisé par le succès annoncé de l’UOIF dont il est le secrétaire général, menaçait de maintenir le scrutin. A la tribune, il appelait les musulmans à voter pour la gauche, parce que, expliquait-il, "il n’est pas bon qu’un seul parti détienne le pouvoir". Farid Abdelkrim, ancien président de Jeunes Musulmans de France (JMF), s’en prenait à "un nouveau shérif qui a décidé d’en faire baver aux musulmans", le ministre de l’intérieur.
Vexé, Nicolas Sarkozy ne manqua pas de rappeler aigrement cet épisode. "Il n’y a pas de place pour l’intégrisme à la table de la République", asséna-t-il quand il rencontra pour la première fois les membres de la consultation sur l’islam de France.
"DES CITOYENS"
Moins d’un an plus tard, ce samedi 19 avril 2003, le "shérif" était venu en personne au 20e rassemblement annuel de l’UOIF. Quelle revanche sur l’époque où seul un député PS venait au congrès du Bourget ! Les mots ne suffisent pas à décrire l’émotion des patrons de l’UOIF. "Nous recevons un ami, que nous avons découvert et qui nous a découverts", lançait le président Brèze. "Nous avons découvert un homme ouvert, un homme tolérant, un homme d’une grande spiritualité, poursuivait avec emphase Fouad Alaoui. Mais surtout un homme intelligent, parce qu’il a réussi à concilier l’inconciliable. Ce soir, la République reconnaît que les musulmans sont des citoyens." La fête était dans la salle aussi. Le grand hall du Parc des expositions était plein à craquer. Combien étaient-ils, assis et debout, femmes et hommes séparés, enfants poussés devant pour mieux voir ? Des milliers, peut-être des dizaines de milliers.
L’ambiance tenait plutôt du meeting politique que du rassemblement religieux. Les jeunes filles voilées s’extasiaient sous leur foulard. Les jeunes barbus se poussaient du coude. Des applaudissements retentirent quand l’arrivée du ministre fut annoncée, retransmise en direct sur écrans géants. Rien ne manquait. Ni les petites filles voilées qui offraient un bouquet de fleurs et recevaient en échange deux bises. Ni les signes d’amitié du ministre à la foule, qui répondait en applaudissant.
Pourquoi fallait-il que cette belle fête soit gâchée par des sifflets ? De longues minutes de sifflets, quand le ministre se prit à affirmer hautement son refus du port du foulard sur les photos d’identité. "La loi -en réalité un décret du 25 novembre 1999- impose que, sur une carte nationale d’identité, la photographie du titulaire soit tête nue, que ce soit celle d’une femme ou d’un homme. Cette obligation est respectée par les religieuses catholiques, comme par toutes les femmes vivant en France. Rien ne justifierait que les femmes de confession musulmane bénéficient d’une loi différente." Sifflets, huées couvrant la voix du ministre. Nicolas Sarkozy continua, imperturbable. "Je viens en ami, et un ami, c’est quelqu’un qui a le courage de dire la vérité", insista-t-il sous la clameur.
PRÊCHE RÉPUBLICAIN
Les dirigeants de l’UOIF s’employèrent à réparer les dégâts. "La franchise avec laquelle M. Sarkozy a parlé lui fait honneur", souligna Fouad Alaoui, visiblement gêné. Le secrétaire général venait de dépeindre son organisation comme attachée à "un islam authentique, du juste milieu, intégré, républicain, ouvert". "Nous ne sommes pas des fondamentalistes, avait-il martelé à la tribune. Nous n’avons pas une lecture littéraliste du texte."
Plus combatif, l’ancien secrétaire général, Abdallah Ben Mansour, ne chercha pas à s’excuser auprès du ministre de la bronca de la salle. "Il y a des lois injustes. Il y a eu la loi qui imposait l’étoile jaune aux juifs. La loi sur la double peine que M. Sarkozy veut supprimer. Si la loi est injuste, il faut la changer..." Mais la salle n’était pas vexée. Nicolas Sarkozy était venu "prêcher la République", comme il aime à dire. Et les musulmans étaient sensibles à ce discours, qui leur parlait de droits et de devoirs égaux pour tous ; de lutte contre le racisme et l’antisémitisme ; de sécurité et de liberté. Ils attendaient confusément ces paroles affirmant que "la religion n’est pas l’ennemi de l’intégration, au contraire" ; ces sentences morales qui condamnaient "la violence et la drogue".
Son prêche républicain achevé, le ministre eut le droit à une ovation debout. Les musulmans ne voulaient retenir du discours de Nicolas Sarkozy que la reconnaissance manifestée. Un rapport des renseignements généraux remis au ministre faisait état de ce qui se murmurait dans les allées du rassemblement. Des jeunes filles voilées discutant entre elles disaient : "Tout de même, le ministre qui vient au Bourget, c’est classe..."
LE MONDE | 21.04.03 | 13h04