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Opinion : Le Polisario, l’Algérie et Kadhafi : même galère

16 septembre 2011 - 14h30
Opinion : Le Polisario, l'Algérie et Kadhafi : même galère

Alors qu’un régime abominable et inqualifiable, érigé en modèle de gouvernance en Libye durant 42 ans, touche le fond et vit ses dernières heures, les dépêches d’agences de presse et les déclarations du Conseil National de Transition libyen (CNT), annoncent et confirment l’implication du Polisario dans les combats et les tueries des civils libyens et s’interrogent sur le soutien logistique de l’Algérie à ce régime finissant.

Est-ce une banale question de « solidarité » entre régimes d’une même veine ? Une question de gros sous et de pur mercenariat pour le Polisario ? Ou bien le résultat d’une complicité entre systèmes politiques promoteurs de visions hégémonistes et belliqueuses qui sapent la stabilité et le développement économique du Maghreb et, au-delà, de toute la région du Sahel ?
Du pareil au même 

Si l’on se contente d’observer le haut de l’iceberg, le Polisario apparaît comme un ramassis de mercenaires sans foi ni loi, chargés d’exécuter les sales besognes pour le compte d’autrui et du plus offrant. Cette hypothèse n’est pas fausse, car les faits l’ont suffisamment confirmé pour en avoir le moindre doute. Amateurs de trafics d’armes, de détournement de l’aide humanitaire et d’atteintes aux droits humains (en particulier dans les camps de Tindouf), les dirigeants du Polisario ont versé depuis trois décennies dans la délinquance politique et financière, dans le mercenariat et le terrorisme. Leur complicité avec AQMI (al-Qaîda au Maghreb Islamique) et les mouvements de rébellions armées (Touaregs du Mali et du Niger) qui sévissent dans la région du Sahel, a fréquemment défié la chronique. C’est un ministre libyen démissionnaire, Ali Errishi, qui, dès le début du soulèvement en Libye, avait dénoncé cette implication en affirmant que « des mercenaires du Polisario figurent parmi les marchands de la mort qui se sont infiltrés en Libye pour y semer la terreur et faire plier la révolution libyenne ».

Ce n’est un secret pour personne. Mouammar Kadhafi a de tout temps entretenu des mercenaires de toutes origines (africains, ukrainiens, sud-américains…) à des fins de déstabilisation de régimes africains voisins (tel le Tchad). De nombreuses rebellions armées, des mutineries et des coups d’État ont été fomentés et financés par Tripoli. Mais, Kadhafi, aujourd’hui isolé et contesté dans son propre pays, pensait arriver à réduire le soulèvement populaire en s’appuyant principalement sur des mercenaires africains recrutés dans sa zone d’influence traditionnelle : le Mali, le Tchad et le Niger. Ces mercenaires, généreusement payés, vont faillir à leur engagement et des dizaines d’entre eux choisissent d’éviter les tueries de civils et la confrontation avec des insurgés décidés et volontaires et finissent par déserter les rangs des milices, « juste après avoir touché l’argent que les autorités libyennes leur ont versé ».

C’est vers un vieil allié, le Polisario, que Kadhafi va se tourner pour combler cette faille, concrétisant ainsi son fameux slogan : « mine sahra l-sahra ». La carte du Polisario se révéla plus rentable grâce au feu vert d’Alger et aux « bonnes relations » de Kadhafi avec les dirigeants du Polisario qui ont toujours trouvé à Tripoli l’accueil et le subside nécessaires.

Selon l’agence de presse officielle libyenne Jana, « le leader du Polisario Mohamed Abdelaziz a été l’une des rares personnes qui a réussi à parler à Kadhafi ». JanaJana précise même que « Lors de la communication téléphonique, le guide de la révolution aurait promis à Mohamed Abdelaziz des sommes considérables d’argent et des armes pour reprendre la guerre contre le Maroc ». C’est sur cette base et sous ces conditions pécuniaires que des centaines de membres du Polisario ont franchi les frontières libyennes, à partir du sol algérien, pour intégrer les rangs des milices restées fidèles à Kadhafi. Ils seront en premières lignes car, « l’objectif de Kadhafi est d’utiliser les Serbes et les Ukrainiens pour piloter les hélicoptères et les avions de l’armée, alors que les combattants du Polisario conduiraient les combats au sol »

Le Polisario est donc l’une des cartes maîtresses dans le soutien logistique qu’apporte aujourd’hui l’Algérie à Kadhafi. Ce soutien n’est pas dénué de cynisme et de calculs politiques, car comment expliquer cette solidarité entre deux régimes frères-ennemis qui se sont longtemps disputés le leadership politique et idéologique sur la région du Maghreb ? L’Algérie n’a-t-elle pas dénoncé en son temps le rôle joué par Kadhafi au côté des islamistes armés pendant la guerre civile qui a traumatisé le pays dans les années 90 ? Le Sud algérien lui-même a dû faire face à de fréquentes et dangereuses infiltrations de rebelles Touaregs, maliens et nigériens, soutenus par Kadhafi.

On pourrait donc s’attendre à ce que le gouvernement Algérien accueille avec soulagement la chute de l’encombrant et menaçant voisin. C’est l’inverse qui s’est produit et c’est pourquoi ce positionnement « paradoxal » d’Alger, dans la crise libyenne, suscite aujourd’hui interrogation et suspicion.

Pactiser avec le diable : quel intérêt pour Alger ?

Dès le début du soulèvement populaire contre le régime de Kadhafi et son clan, l’Algérie a adopté une posture particulière que certains observateurs qualifient de « floue » et de « paradoxale ». Officiellement, Alger s’est évertuée à prôner la « stricte neutralité » et le « principe de non-ingérence » dans les affaires libyennes pour expliquer sa posture. Mais, dans les faits et dans les coulisses, Alger a agi activement pour sortir le Colonel de Tripoli de son isolement diplomatique et retarder sa descente aux enfers. Son refus de reconnaître le CNT, son acharnement à dénoncer l’impérialisme occidental et l’action de l’OTAN en Libye, l’aide politique et logistique substantielle apportée au Colonel de Tripoli, sont autant de preuves qui montrent qu’Alger a choisi délibérément de contrarier la révolte populaire afin de renverser une situation militaire et diplomatique défavorable au régime de Kadhafi.

L’accueil, fin août, sur le sol algérien de membres de la famille Kadhafi n’est qu’un acte hostile supplémentaire qui relativise la thèse algérienne de la « stricte neutralité ». Le refus de l’Algérie d’approuver le soutien de la Ligue arabe à la résolution 1973 du Conseil de sécurité de l’ONU, autorisant l’opération aérienne de l’OTAN, infirme cette même thèse. Plus récemment, quelques unes des conclusions de la « Conférence sur la Sécurité et le développement du Sahel », organisée à Alger les 7 et 8 septembre, à laquelle ont participé, en plus de l’Algérie, le Mali, la Mauritanie, le Niger, se sont inscrites dans cette logique d’opposition au CNT et au soulèvement populaire en Libye. En abordant les répercussions de la crise Libyenne sur la région qui « s’est transformée en une véritable poudrière », les participants ont placé la balle dans le camp du CNT, désigné comme responsable de la circulation dans la région des armes distribuées aux insurgés libyens. La récupération de ces armes par AQMI, représente, selon les conférenciers, un grand danger pour toute la région.

Ces déclarations et initiatives algériennes n’ont pas manqué d’inquiéter et d’indigner le CNT, dont le porte-parole militaire, le colonel, Ahmed Omar Bani, a déclaré, le 28 août, que les dirigeants algériens « devraient répondre un jour de leur attitude ».

En quoi la révolte en Libye est gênante pour les intérêts stratégiques d’Alger ?

C’est la question que se posent aujourd’hui nombre d’observateurs qui essayent de comprendre les raisons de fond qui justifient cette solidarité « paradoxale » du régime algérien avec Kadhafi.

A priori, Alger craint, d’abord et avant toute chose, que le soulèvement du peuple libyen contre le dictateur et sa famille ne « contamine » son pays et emporte le régime des généraux. Faire échouer ce soulèvement c’est donc s’en préserver.

L’importance des enjeux géopolitiques, stratégiques et économiques de la question libyenne, qui sont considérables, constituent un autre motif d’inquiétude pour Alger.

La reconstruction de ce pays meurtri (plus de 30.000 morts et au moins 50.000 blessés), détruit (bombardement des infrastructures et des moyens de communication), présente un immense chantier et un juteux marché de plusieurs dizaines de milliards de dollars. Les différents États membres formant la coalition anti-Kadhafi, ne sont pas de simples philanthropes. Leur course aux marchés et contrats gaziers et pétroliers, est dors et déjà lancée ; elle est frénétique et sans merci.

Certains de ces États profitaient déjà des ressources (pétrole et gaz) du pays avec la bénédiction de Kadhafi et de sa famille. En 2010, ce sont l’Italie (28%), la France (15%), la Chine (11%), l’Allemagne (10%) et l’Espagne (10%), qui tiraient le plus d’avantages de leur présence en Libye. La chute de Kadhafi et de son régime ne manquera pas de provoquer une nouvelle distribution des cartes. Les États-Unis (3% du pétrole libyen), la France et l’Angleterre, verront sans doute leur part du gâteau grandement valorisée.

Selon l’Agence internationale de l’Energie (AIE), la Libye a produit, en 2010, près de 1,55 MBJ (classement de 2009), précise l’AIE, et est « le quatrième producteur de pétrole en Afrique et l’un des 20 plus gros producteurs de pétrole au monde ».

Alger ne peut ne pas tenir compte de cette réalité. Seulement, et c’est là le paradoxe, pour préserver ses propres intérêts, Alger a préféré opter pour une stratégie à risques : contrecarrer la présence occidentale en apportant aide et assistance à Kadhafi. Cette présence et ce soulèvement étant d’abord perçus et vécus par Alger comme une menace pour le pays.

Sur le plan régional (le Maghreb), la chute de Kadhafi et de son régime belliqueux, devrait, normalement, surtout après la chute des régimes de Ben Ali et de Moubârak (Tunisie et Égypte), permettre une nouvelle répartition des cartes géopolitiques. L’Algérie sait que ces changements et ces bouleversements peuvent lui être profitables pour assurer son développement économique et instaurer son « leadership » et ainsi satisfaire cette vieille ambition expansionniste qui n’a cessé de caresser le rêve de tous les successeurs de Ben Bella depuis l’indépendance du pays (1962). Cette ambition peut aussi expliquer son acharnement à dénoncer la présence en Libye et à ses frontières, de puissances occidentales, telle que la France, l’ennemi historique, certaines d’avoir de substantiels avantages dans le pays après la chute du dictateur libyen.

L’arroseur arrosé

Ces enjeux et défis géopolitiques et stratégiques que sous-tend la crise libyenne et les atouts qui lui sont propres, devraient, en principe, pousser l’Algérie à se réjouir de la chute d’un voisin concurrent. Mais, Alger ne pouvait pas ne pas intégrer dans son jeu politique en Libye, et dans son calcul stratégique régional, la position de son voisin immédiat, le Maroc.

Le Maroc s’est trouvé dès les premiers jours de la contestation au côté du peuple libyen et du CNT. Il n’a pas hésité à reconnaître officiellement ce dernier, par la voix de son ministre des Affaires étrangères, Taieb Fassi-Fihri, « en tant que représentant unique et légitime du peuple libyen et porteur de ses aspirations à un avenir meilleur ». Le Maroc se déclare même « prêt à lui apporter toute aide nécessaire à la construction d’un nouvel État démocratique en Libye ». Ce positionnement marocain semble poser aux généraux algériens une délicate équation.

La reconnaissance du CNT, n’est pas seulement une façon pour le Maroc de tourner la page de Kadhafi, l’un des pères-fondateurs et grands mécènes du Polisario depuis son apparition dans les années 70. En se plaçant du côté du CNT et en approuvant la résolution 1973 du Conseil de sécurité de l’ONU, le Maroc, prend acte des bouleversements que connaissent le monde arabe et le Maghreb en particulier. Il prouve surtout, une fois de plus, sa volonté de dépasser cette longue période –plus de trois décennies- de crise et de tension qui plombent le destin du Maghreb et contrarient à la fois son intégration et son essor économique et social. L’obstination de l’Algérie à bloquer la résolution du « dossier du Sahara », son acharnement à soutenir un groupuscule, le Polisario, aujourd’hui miné par des divisions internes et impliqué dans les tueries de civils libyens, le mettent dans une position diplomatique et politique inconfortable et « paradoxale ».

Comment les généraux d’Alger vont-ils sortir de l’impasse libyenne et placer leur pays dans le sens de l’histoire - plus de démocratie et de justice économique et sociale - qu’indique le « printemps arabe » ?

Quant au Polisario, il ne pourra sortir indemne de la crise libyenne. Il est clair qu’en intégrant les milices de Kadhafi, il s’est révélé sous sa vraie nature et a montré sa vraie vocation : un groupe de mercenaires. Si, son implication dans les combats aux côtés de Kadhafi lui permettait de renflouer ses caisses, pour continuer son action de nuisance au Sahara et, en même temps, « rembourser » sa dette envers l’un de ses généreux mécènes (Kadhafi), son image, sa crédibilité sont bien entamées. Le soutien que son parrain actuel, l’Algérie, accorde au Colonel de Tripoli lui fait en effet obligation de prendre les armes aux côtés de ce dernier, mais, se faisant, il le met à nu et l’oblige à apparaître sous son véritable visage. Les séquestrés, les prisonniers et les maltraités des camps de Tindouf ne peuvent que se réjouir de la fin proche de ce groupuscule mafieux.

L’alignement aveugle du Polisario sur la politique d’Alger montre en fait à quel point son instrumentalisation par l’Algérie est une réalité. Cette réalité reste l’une des causes majeures du blocage de toute résolution des dossiers et conflits régionaux, tels ceux liés au « Sahara » et à la construction de l’UMA.

La chute du dictateur libyen, ne peut être finalement qu’une « bonne nouvelle » pour tout le continent africain, pour les séquestrés de Tindouf et pour le monde (attentat contre le Boeing de la Pan Am). Cette chute est un pas gigantesque sur le chemin de la construction d’un grand Maghreb uni, intégré et résolument tourné vers la paix, la solidarité régionale et le développement économique et social.

Que veulent de plus les peuples de la région ? N’est-ce pas là l’un des enseignements et défis majeurs du « printemps arabe » ?



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