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Religion : les Marocains sont-ils intolérants ?

11 mai 2007 - 01h37
Religion : les Marocains sont-ils intolérants ?

Une table ronde a été organisée par La Vie éco, regroupant des intellectuels et militants associatifs, surla religion et la tolérance. Conclusion : un grand nombre de Marocains sont intolérants aussi bien à l’égard des autres religions que des musulmans non pratiquants. Système scolaire, médias, arabisation qui a conduit à une théologisation de la pensée..., entre autres, sont au banc des accusés.
L’intolérance n’est pas une fatalité. Ce que proposent les participants pour faire changer les choses.

Les intégristes sont à pied d’œuvre dans les mosquées, les campus universitaires et dans les écoles, imposant leurs conceptions religieuses extrémistes. N’importe lequel d’entre eux s’arroge désormais le droit de se comporter en théologien et de donner des leçons de morale, quitte à élaborer une fatwa de toutes pièces pour étayer ses assertions moralisantes. Les femmes voilées investissent les écoles et les entreprises, et les hommes accoutrés à l’afghane courent les rues.

On peut donc légitimement s’interroger : les Marocains musulmans sont-ils vraiment tolérants à l’égard des adeptes des autres religions pratiquées au Maroc, le judaïsme et le christianisme. Le sont-ils davantage à l’égard des autres madahib (courants) de l’islam ? Ou encore de leurs coreligionnaires qui ne pratiquent pas ? Ces derniers sont-ils plus souvent respectés, simplement tolérés ou voués aux gémonies par des coreligionnaires irréductibles qui les taxent de « mécréants » et d’« apostats » ?

Ces questions méritent d’autant plus d’être débattues et approfondies, que, à première vue tout au moins, jamais la société marocaine n’a été sous l’emprise d’un discours religieux aussi prégnant que ces quinze dernières années. Cette société bascule-t-elle vers un fondamentalisme intolérant et béat ? Les valeurs de tolérance que l’on met au crédit de la culture marocaine ne sont-elles finalement que des clichés marketing ?

Pour répondre à ces questions et donner leur avis sur ces sujets, La Vie éco a invité des intellectuels (voir intervenants ci-dessous) et chercheurs autour d’une table ronde organisée le 14 avril dernier. Un débat riche, parfois passionné, en tout cas extrêmement utile dans un contexte particulier, celui de ces jeunes qui se sont fait exploser dans la rue, à Casablanca, créant un climat d’incompréhension, de malaise et de suspicion, donnant lieu à toutes sortes d’interprétations, parfois très pessimistes.

Doit-on parler de tolérance ou de reconnaissance de l’autre ?

En toile de fond d’un débat qui a duré plus de quatre heures, s’est posée une question de terminologie. Faut-il en effet parler de « tolérance » en matière de respect des autres religions ? Lorsqu’on parle de « tolérer » une idée contraire à nos convictions, une personne qui ne pratique pas la même religion que la nôtre, ou le comportement d’un autre musulman qui ne fait pas sa prière quotidienne et qui ne pratique pas le Ramadan, l’idée de l’« effort » à faire pour accepter l’autre est sous-jacente. Au terme, « négatif » de tolérance, la journaliste et écrivain Hind Taarji préfère « le terme de reconnaissance, de respect de l’autre et du droit à la différence. » C’est plus que de la tolérance qui nous est demandée : c’est l’acceptation et la reconnaissance de l’autre, ce qui est le fruit d’une culture et d’une éducation et non d’une conjoncture. Tolérant, on peut l’être quand il nous arrange de l’être, et cesser de l’être quand cela ne nous va plus.

Certaines sociétés ont dépassé le stade de la tolérance pour instituer le droit à la différence, le droit au culte et à la liberté de conscience. Au Maroc, on en est encore au stade de la tolérance, soutient Mohamed El Ayadi, politologue. « On reconnaît, explique-t-il, l’existence des minorités religieuses, juive ou chrétienne, mais dans le fond des choses, la religion musulmane n’accepte pas officiellement la liberté de conscience, n’accepte pas qu’un Marocain musulman se convertisse à une autre religion. Nous savons qu’il y a aujourd’hui au Maroc une minorité de Marocains chrétiens qui vivent clandestinement, comme il y a des chiites ou comme il y a eu autrefois des bahaiyine. »

Sur ce point, Hind Taarji donne un exemple attestant de la reconnaissance que manifestaient les Marocains vis-à-vis de leurs compatriotes juifs, par le passé. « L’ancienne médina de Casablanca, raconte-t-elle, était peut-être le seul endroit au Maroc où il y avait une véritable coexistence entre juifs et musulmans. Il arrivait même à ces gens d’habiter sous le même toit. Ils avaient créé une identité de quartier, au-delà de la confession, à tel point que la femme juive pouvait allaiter le bébé d’une femme musulmane et vice versa. Il n’y avait pas que de la tolérance, il y avait de la reconnaissance, voire de la fraternité, de la solidarité, au-delà des convictions religieuses ». Exception dans une réalité beaucoup moins édifiante ? Tel semble être le cas : les juifs marocains, au-delà des clichés colportés, ont de tout temps constitué une minorité religieuse vivant à la marge de la grande communauté des Marocains musulmans.

Les mellahs, sortes de ghettos où ils vivaient à l’abri des représailles physiques ou verbales de leurs compatriotes musulmans, en étaient l’illustration la plus éclatante. Chaque ville marocaine avait son mellah, et les juifs y vivaient en quasi-autarcie. Au Maroc, défend Simon Lévy, directeur du Musée du judaïsme marocain, à Casablanca (qui n’a pas d’équivalent dans le monde arabe), lui-même de confession juive, « il y a eu toujours une hiérarchie entre religions. C’est encore pire aujourd’hui : une partie de la population marocaine est viscéralement intolérante vis-à-vis de la communauté juive marocaine et l’on assiste depuis des années à un discours et à des écrits insultants contre les chrétiens et les juifs. Nous entendons des prêches horribles dans les mosquées, qui ne sont jamais désavoués : il y a une crise de l’idéologie dans ce pays, il faut être vigilant. Il y a des forces obscurantistes que personne ne veut dénoncer, et dont personne ne veut analyser la réalité ». Mais Simon Lévy, connu par son franc-parler, met un bémol à son propos. Le Maroc reste, malgré tout, un modèle par rapport à d’autres pays en matière de tolérance religieuse : « C’est vrai, à une époque, on disait “lihoudi hachak” (le juif sauf votre respect), on ne le dit plus aujourd’hui. Et la Mimouna, cette fête inventée par les juifs marocains, existe encore, et est encore partagée par les musulmans eux-mêmes : une tradition unique au monde. » Pour M. Lévy, le musulman a toujours vu dans le juif une personne qui peut devenir un jour musulmane par la conversion. C’est davantage de l’ordre du culturel que du racisme antisémite.

Les Marocains sont très intolérants vis-à-vis de leurs concitoyens non-pratiquants

L’intolérance que l’on a évoquée n’est pas infligée aux seuls adeptes des autres religions. Le rigorisme religieux ambiant de ces vingt dernières années n’épargne pas non plus certains musulmans, ceux qui, pour une raison ou une autre, ne pratiquent pas. Il est avéré, statistiques à l’appui, que nombre de Marocains ne font pas la prière et n’ont jamais mis les pieds dans une mosquée. D’autres, encore plus radicaux dans la non-pratique de la religion, ne jeûnent pas pendant le mois de Ramadan. Dans la synthèse de la première enquête nationale sur les valeurs, publiée dans le Rapport du cinquantenaire, il est ainsi consacré toute une partie aux pratiques religieuses des Marocains. S’ils ne sont pas trop regardants quant à la pratique de la prière, les Marocains sont beaucoup plus nombreux à refuser l’idée qu’un musulman ne fait pas le Ramadan - selon M. El Ayadi, 90% des Marocains ne l’admettent pas.

Pire encore : les Marocains ne tolèrent pas qu’un compatriote se convertisse à une autre religion. Celui qui le ferait s’exposerait tout simplement à l’exclusion et à la vindicte populaire. La malheureuse affaire des jeunes musiciens accusés et condamnés par les tribunaux de satanisme est entrée dans les annales de l’intolérance, et la récente affaire du magazine Nichane est aussi symptomatique du rejet qui frappe les voix discordantes osant tourner certaines valeurs en dérision. Sous la pression sociale et celle de quelques théologiens jusqu’auboutistes, l’Etat lui-même n’a d’autre choix que de sévir.
Driss Moussaoui, psychiatre et président actuel du Collectif démocratie et modernité (CDM) créé au lendemain des attentats du 16 Mai, n’a jamais oublié une mésaventure qu’il raconta lors de cette table ronde. « Il m’est arrivé, après le 16 Mai, de déclarer à la télévision que je ne fais pas la prière. Vous ne pouvez pas imaginer le nombre de critiques que j’ai reçues pour l’avoir dit. C’est incroyable de subir une telle intolérance quand on sait que 50% de Marocains ne font pas la prière. Si on ne me considère pas comme musulman, on peut déduire que tous les autres ne le sont pas non plus. »

Certains médias contribuent à renforcer les amalgames

Les médias ne participent-ils pas à cette montée de l’intolérance ? Les expressions utilisées sur nombre de chaînes de télévisions arabes ne sont-elles pas sciemment orientées ? Une chose est sûre : lorsque certaines chaînes arabes satellitaires diffusent des scènes de violence, montrent les corps déchiquetés de kamikazes en Irak, en Palestine, au Maroc ou en Algérie, cette diffusion est parfois porteuse d’un message subliminal. « On passe parfois facilement du statut de victime d’un attentat à celui de “chahid” (martyr). C’est une notion, qui traverse les ondes de façon récurrente, martèle Najib Refaif, journaliste.

Les termes et expressions utilisés par les médias ne sont en effet jamais innocents. Mohamed El Ayadi, lui, tient à faire la distinction entre l’utilisation et la reproduction des mots de façon inconsciente, en se contentant de les répéter, et l’utilisation de certains concepts à dessein. « Des mots comme ennemi, israélien, sioniste, terrorisme, ne revêtent pas la même connotation s’ils sont prononcés par les gens de la rue ou s’ils sont prononcés par une chaîne de télévision. » Dans ce dernier cas, l’amalgame est vite fait dans l’esprit de la population. Les gens y projettent leurs frustrations et leur révolte. L’extérieur, l’Occident, le juif, deviennent l’ennemi, ajoute Hinde Taarji. « On décline cette perception extérieure de l’autre en petits ennemis à l’intérieur : en l’occurrence celui qui ne fait pas sa prière, qui ne jeûne pas. Nous sommes entrés dans cette logique, ce qui, en soi, est inquiétant. »

Le système scolaire a magnifié une logique binaire, apologétique pour l’islam, critique pour l’« autre »

Les raisons de cette situation où l’obscurantisme religieux ambiant alimente l’exclusion de l’autre, le déni du droit à la différence et l’expression d’une intolérance brutale ? Elles sont nombreuses, parfois complémentaires, enchevêtrées. On s’en souvient : après les attentats du 16 Mai, une partie des « modernistes » marocains ont accusé l’école et les manuels scolaires de toutes ces turpitudes. Une association fut créée dans la foulée de l’événement, le Collectif démocratie et modernité (CDM). Celui-ci s’est engagé dans la relecture des manuels programmés par le ministère de l’éducation nationale (MEN), pour y débusquer le travail insidieux des islamistes qui ont investi l’école marocaine depuis une vingtaine d’années. Des manuels d’éducation civique, d’histoire, d’arts plastiques, d’éducation artistique et d’initiation à la technologie, sans parler de ceux de l’éducation islamique, sont truffés d’expressions qui attisent l’intolérance, incitent au racisme et à la haine sous couvert de religion.

Mohamed El Ayadi, l’un des membres du CDM, qui s’est penché sur les manuels scolaires, n’a pas de mots pour décrire cette omniprésence du discours religieux à l’école. « C’est à travers le cursus scolaire, dit-il, que s’infiltre un discours sur l’autre, notamment sur le juif, avec une logique binaire. Apologétique pour l’islam, montré comme positif, à l’opposé de l’autre (juif, Occident, chrétien, mécréant...), montré comme négatif. C’est dans cette logique simpliste que baigne l’enfant dès les premières années de sa scolarité. Je pense que ce genre d’apprentissage a introduit un changement essentiel dans les mentalités. »

Il y a pire : le même professeur El Ayadi, en compulsant l’un de ces manuels, tombe sur une image du juif classé parmi les « ashab al hajat al khassa », autrement dit parmi les handicapés, ceux qui ont des besoins spécifiques et nécessitant une assistance. C’est très inquiétant, renchérit Simon Lévy : du temps de Hassan II, les manuels scolaires ont été expurgés du mot « juif ». On élimine ainsi deux mille ans de l’histoire d’une composante de ce pays, d’un simple coup de baguette, « et cela continue aujourd’hui », précise le directeur du Musée du judaïsme marocain, à Casablanca.

Cette conception obscurantiste du religieux n’est pas l’apanage de l’école primaire, l’onde de choc a également atteint de plein fouet l’université. Dans le cadre des DEA qu’il encadre, le professeur Mustapha Bouhandi, musulman pratiquant, découvre avec stupeur des concepts d’exclusion utilisés par les étudiants, qui n’ont rien à voir avec les acquis humanitaires intrinsèques à l’islam qu’il connaît fort bien, lui, le spécialiste des religions comparées. Lui-même n’a pas échappé à la vindicte de ces obscurantistes. Alors qu’il a écrit un livre à propos des hadiths d’Abou Horaïra (un compagnon du Prophète), il découvre un jour, à sa grande stupéfaction, qu’un professeur a donné comme sujet d’examen à ses étudiants cette question : « Certains mécréants (mariqine fi dine) vont jusqu’à dénier la proximité d’Abou Horaira avec le Prophète : qu’en pensez-vous ? ». « Un énoncé purement excommunicateur. Le plus drôle dans tout cela, s’insurge M. Bouhandi, est l’acceptation par la direction de l’université où j’enseigne, qu’une telle question soit posée dans un sujet d’examen. L’énoncé de sujet ne suggère pas à l’étudiant de discuter de la chose, mais de dire son point de vue, étant entendu que l’étudiant qui ne répondra pas dans le bon sens sera recalé. C’est là, en quelque sorte, un exemple de l’incitation au meurtre (tahrid) dont l’université est le théâtre. »

Le professeur Bouhandi est connu pour sa conception d’un islam humaniste, et en fustige toute lecture obscurantiste. Pour lui, si les Marocains ne sont pas tolérants, c’est que le discours de l’exclusion fait son effet parmi les étudiants à l’université. Ce discours tirerait ses sources d’un référentiel religieux collé à une réalité historique et sociale, où la guerre contre le kafir (mécréant) était prégnante, et ce kafir peut être musulman (chiite par exemple). « C’est dans ce même référentiel religieux que nous puisons notre identité culturelle actuelle : nous voulons éduquer notre société, scolariser nos enfants suivant ce référentiel religieux adapté à une réalité autre que celle que nous vivons. C’est de cela que découle l’esprit de l’exclusion dont nous parlons. Nous nous devons de poser la question de savoir jusqu’à quel point ce référentiel religieux, culturel, est conforme à notre religion. »

Une rupture dans le mode de pensée, qui remonte aux années 70

Le mot référentiel culturel est lâché. Le sociologue Abdellatif Felk le saisit à la volée pour stigmatiser le déficit culturel qui a coûté cher à la société marocaine en la faisant régresser « dans tous les sens du terme ». Un déficit multiple et à plusieurs niveaux, assène-t-il. A un certain moment, il y a, explique-t-il, une rupture dans la chaîne de transmission des savoirs, qu’ils soient scolaires, vernaculaires, ou savoirs sociaux. En a résulté par la suite une autre rupture, dans le mode de pensée. « Personne ne peut contester le bénéfice de l’école et la nécessité absolue de l’éducation et de l’instruction, mais cet outil de transformation de l’homme et de la société a été à un moment donné redéployé dans une approche proprement régressive. » Quand cette rupture a-t-elle eu lieu ? Abdellatif Felk la fait remonter à la fin des années 70. Comment ? Dans des manuels scolaires, encore en cours aujourd’hui, répond-il, on décrit la société moderne actuelle comme une société de “jahiliya” (antéislamique), concept historique bien précis, qu’on ne peut utiliser dans l’environnement culturel d’aujourd’hui.

Par ailleurs, « quand, de nos jours, un enseignant arrête le cours pour faire sa prière devant ses élèves, et que 46% des enseignants répondent oui à la question : “est-il normal et pédagogique de faire la prière à l’intérieur de la classe pendant le cours ?”, celui qui dirait non serait taxé, dans cette ambiance de religiosité prégnante, de mécréant. »

L’arabisation a entraîné une « théologisation » de la pensée

Lecture obscurantiste des textes religieux, manuels scolaires truffés d’expressions religieuses, déficit culturel, les intervenants de la table ronde ont aussi mis en exergue les méfaits de l’arabisation des programmes scolaires entamée par le MEN à partir des années 70. Cette arabisation a contribué de façon notable à cette « overdose » de la religion. Passer d’une langue à l’autre dans l’enseignement d’une matière, et c’est toute la sémantique qui se transforme, soutient M. Felk, l’un des premiers professeurs à enseigner la philo en français et en arabe. « Il y a une restructuration fondamentale de l’espace, du sens, de la pensée, du corps ». Or, l’arabisation menée à la fin des années 70 a été menée d’« une façon brusque, sans références ni programme. L’un des mécanismes essentiels qui déterminent le sens quand on passe d’une langue à une autre, c’est qu’on s’inscrit dans une trajectoire de logique, d’analyse, de sens, qui est truffée de l’histoire de cette langue elle-même. Quand on s’exprime en français, on ne peut pas devenir un théologien facilement, ni se référer aisément aux paroles de Dieu et du prophète... ».

Ce n’est pas un hasard si les Européens sont passés du latin aux langues locales vernaculaires. Un passage qui a eu pour conséquence lente mais sûre une rupture avec la pensée théologique. Or, au Maroc, soutient M. El Ayadi, on a choisi le contraire : « l’arabisation effrénée a essentiellement été justifiée par le fait que c’est la langue du Coran, une langue sacrée. » Résultat : une “théologisation” de la société, et une fabrication de hadiths par qui veut... Or, il est temps de faire la part des choses : au moment où tout le monde veut devenir théologien, il faut que la théologie revienne aux spécialistes de la religion, de sorte que cette dernière n’interfère plus avec le social et les choses civiles, soutient M. El Ayadi. Toute réforme de ce type passe par l’école et par les élites. Comme quoi l’intolérance n’est pas une fatalité, « pourvu qu’il y ait une volonté politique forte au plus haut niveau de l’Etat ».

Comment en sortir ? Relire les textes et distinguer la culture de la religion proprement dite

C’est cette seule volonté politique de l’Etat qui peut faire de l’islam un levier à la modernité, mais à une condition : une relecture des textes religieux en phase avec la modernité. La conception salafiste est révolue. L’islam recèle en lui-même le potentiel de sa réforme, sur la base des acquis humains. Mustapha Bouhandi est de cet avis. Nous parlons, dit-il, de la religion qui gagne du terrain dans tous les domaines, or il faut parler plutôt d’une culture de la religion appartenant à une certaine époque, et qu’il faut réformer. Entre la religion et la culture religieuse, il y a une grande différence. « Cette réforme, dit-il, devra être l’œuvre d’auteurs qui s’inspirent des études islamiques elles-mêmes. Objectif : revisiter et relire les concepts constitutifs de la pensée qui véhicule notre action. Les adeptes de cette culture religieuse sont enfermés dans des textes et un référentiel religieux qui commandent leur position d’intolérance et d’exclusion des autres : pour eux c’est une espèce de lecture du Coran et du hadith qui les emprisonnent dans cette réflexion. Il est temps de convaincre ces gens de faire la différence entre la culture d’une certaine école religieuse (almadhab addini), et les valeurs qui sous-tendent toutes les religions. »

L’islam se prête donc à plusieurs lectures. D’où l’importance de la réforme théologique, qui est fondamentale, s’accordent à dire les intervenants à la table ronde. Mais il y a alors un obstacle : comme il n’y a pas un islam officiel, unique, à tous les pays et à tous les temps, les autorités religieuses sont confrontées à cette problématique de la réforme religieuse, « pour la simple raison que, affirme M. El Ayadi, dans la religion, on peut interpréter différemment une aya pour véhiculer un discours tolérant ou intolérant selon les besoins de chacun. »

La grande question, c’est comment faire. Expurger les textes religieux des scories salafistes et unifier l’islam sous forme d’un corpus, humaniste, général à tous les pays et à tous les temps ? Une belle idée, chère au penseur réformiste tunisien Mohamed Chorfi, et qui consiste à instituer une « Eglise » de l’islam qui serait la « gardienne du temple ». Abdellatif Felk propose une seule issue pour sortir de ce carcan qui emprisonne la société dans un discours religieux unique qui fait de l’islam la meilleure religion : « Mettre la religion à sa place, dans le culte, dans la mosquée et dans les cœurs. Le mot laïcité hérisse, mais il est temps d’entamer le processus. »

Que ferons-nous alors de notre islam ? « Il peut être un levier dans ce processus de modernité, à condition qu’il ne soit pas le déterminant, l’englobant », répond M. Felk. C’est le cas en Tunisie qui a réussi son arabisation sans les dégâts infligés au système scolaire marocain. « Il ne faut pas laisser aux théologiens, intégristes ou non, le monopole de la religion, de la réflexion et de l’interprétation... », appuie Driss Moussaoui.

Le mot laïcité n’est pas explicitement évoqué, mais la séparation entre la sphère politique et sociale et la sphère religieuse est expressément invoquée. Remettre la religion à sa place ne sied pas à Bouhandi. « Nous arriverons, selon cette logique, à la laïcité et à l’athéisme. Autrement dit, j’en conclus que cette analyse est hostile à la religion. » La seule manière, selon lui, de remettre la sphère religieuse à sa place, c’est à travers la généralisation de la réforme des concepts religieux (mafahim), « à travers le débat et le dialogue. Nous ne devons pas laisser un groupe s’arroger le droit de parler de la religion. Il ne faut pas laisser enseigner et interpréter la religion par un pouvoir religieux aussi démocratique qu’il puisse prétendre. »

Le débat est incontournable et les médias doivent lui ouvrir leurs portes

Débat et dialogue, donc, pour réformer la religion et insuffler un esprit critique chez les Marocains. Mais par qui ce débat doi-il être mené, et avec qui ? Les oulémas, clame Mohamed M’jid, militant associatif, sont aux abonnés absents. Personne n’a réagi, explique-t-il, « quand trois ou quatre parlementaires mal rasés ont demandé de lever la séance pour aller faire la prière. Autant fermer ce Parlement et aller tous prier à la mosquée. Nous n’avons pas besoin de ces islamistes pour nous donner des leçons. Cela fait quatorze siècles que l’islam tient bon au Maroc. » Que les oulémas, clame-t-il, reconnus et compétents en matière religieuse, aient le courage de venir expliquer la vraie religion aux Marocains, d’aller dans les quartiers comme Sidi Moumen et Nassim pour faire passer le message, objet de ce débat.

De quels oulémas s’agit-il, rétorque Simon Lévy : n’ont-ils pas été tous domestiqués par le régime de Hassan II ? Oulémas ou pas, le vrai débat au Maroc, certes pas facile, doit être celui de la démocratie. « Il faut vraiment faire des contorsions pour aboutir à cette question fondamentale. Comment pourrions-nous gouverner les hommes, les ressources et les idées avec les principes fondamentaux de la démocratie moderne, s’interroge-t-il. Je parle de la philosophie de la démocratie et non pas du système qui en est sorti, basé sur la laïcité qui fait tant peur. » Le débat ne fait que commencer, tous les intervenants appellent les médias à prendre leurs responsabilités. Il faut, estiment-ils, qu’ils ouvrent les portes aux penseurs pour s’y exprimer. L’optimisme est de rigueur, à condition d’agir, au plus vite. L’intolérance n’est pas une fatalité.

La Tolérance selon l’UNESCO

« Le16 novembre 1995, date du cinquantième anniversaire de l’organisation, les Etats membres de l’Unesco ont adopté une Déclaration de principe sur la tolérance. Ils y affirment notamment que la tolérance n’est ni complaisance ni indifférence. C’est le respect et l’appréciation de la richesse et de la diversité des cultures de notre monde, de nos modes d’expression et de nos manières d’exprimer notre qualité d’êtres humains.

La tolérance est la reconnaissance des droits universels de la personne humaine et des libertés fondamentales d’autrui. Les peuples se caractérisent naturellement par leur diversité ; seule la tolérance peut assurer la survie de communautés mixtes dans chaque région du globe. Tout comme l’injustice et la violence caractérisées, la discrimination et la marginalisation sont des formes courantes d’intolérance.

L’éducation à la tolérance doit viser à contrecarrer les influences qui conduisent à la peur et à l’exclusion de l’autre, et doit aider les jeunes à développer leur capacité d’exercer un jugement autonome, de mener une réflexion critique et de raisonner en termes éthiques. La diversité des nombreuses religions, langues, cultures et caractéristiques ethniques qui existent sur notre planète ne doit pas être un prétexte à conflit ; elle est au contraire un trésor qui nous enrichit tous ».

La tolérance dans les textes de l’islam

Littéralement, la « tolérance » désigne le fait de « supporter ». Conceptuellement, la tolérance signifie « le respect, l’acceptation et l’appréciation de la grande diversité des cultures du monde, des formes d’expression et des comportements humains ». En arabe, la tolérance est appelée « tasâmuh ». Elle a également d’autres synonymes, tels que « hilm » (patience), « afw » (pardon, rémission) ou « safh » (magnanimité, indulgence).

L’islam met l’accent sur l’établissement de l’égalité et de la justice, ce qui est impossible sans un certain degré de tolérance. L’islam reconnaît depuis toujours le principe de liberté de conviction ou de liberté religieuse. Il a stipulé très clairement qu’aucune coercition n’est permise en matière de foi et de conviction. Le Coran enseigne à cet effet : « Nulle contrainte en religion ! » (Sourate 2, Al-Baqarah). (...)

Dans la sourate Ash-Shûrâ, Allâh dit au Prophète - paix et bénédiction sur lui - « S’ils se détournent, Nous ne t’avons pas envoyé pour assurer leur sauvegarde : tu n’es chargé que de transmettre le message. » Dans une autre sourate, Allâh dit : « Par la sagesse et la bonne exhortation appelle les gens au sentier de ton Seigneur. Et discute avec eux de la meilleure façon. Car c’est ton Seigneur qui connaît le mieux celui qui s’égare de Son sentier et c’est Lui qui connaît le mieux ceux qui sont bien guidés » (Sourate 2, Al-Baqarah)

La vie éco - Jaouad Mdidech

- Par: Bladi.net


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