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Les rêves envolés de Marrakech

10 février 2009 - 23h48
Les rêves envolés de Marrakech

"Il ne faut pas du rêve, il faut du concret pour s’installer à Marrakech." La formule, lapidaire, tient clairement lieu de mise en garde en cette belle matinée de janvier. Mais il en faudrait beaucoup plus à Céline et Jérôme Dumas pour les dissuader de venir s’installer dans la célèbre ville marocaine. Parce que, malgré la crise qui a déjà placé l’Europe et l’Amérique dans la tourmente, le Maroc et Marrakech semblent encore faire rêver.

Et il se trouve que les Dumas ont un projet bien calibré. Tous les deux ingénieurs paysagistes en France, ils devaient faire partie d’une "charrette" de neuf personnes dans leur entreprise parisienne, Interscène. Au fond, la crise va les sauver. "On avait le choix entre rien et Marrakech." Résultat, Jérôme signe avec son patron pour un an renouvelable sur trois ans, et le couple emménage en mars. Les chiffres sont là : malgré la crise, le consulat de France continue à enregistrer jusqu’à 500 inscriptions par jour. Il y a 4000 Français immatriculés à Marrakech, 7000 "fluctuants", et au total des pics pouvant aller jusqu’à 12.000 personnes qui investissent la ville.

Alors, crise ou pas crise ? Les rumeurs bruissent de partout, fini l’eldorado de Marrakech. La bulle immobilière aurait enfin explosé. Soixante-dix pour cent des riads de la médina seraient à vendre. Il suffit de regarder les touristes sortir du souk : ils ont les mains vides ! Les Marrachkis, quant à eux, préfèrent employer les termes, moins dramatiques, de "conjoncture difficile" ou de "situation inédite". "C’est plus psychologique que réel, n’hésite pas à affirmer Mohamed Adel Bouhaja, président de l’Association des promoteurs de la ville. Il n’y a aucun chantier en panne, les ouvriers du bâtiment ont même doublé leur salaire. La petite différence, c’est que jusqu’en septembre une vente se faisait en un jour ; aujourd’hui, elle se fait en deux ou trois jours."

Les chantiers gigantesques grignotent du terrain

Certes, lorsqu’on se promène dans la ville, on ne manque pas d’avoir le tournis. Les chantiers gigantesques avec leurs multitudes de grues grignotent du terrain. Le quartier de Guéliz ne cesse de s’agrandir, et la banlieue de s’étendre. Il y a l’imposant complexe touristique cinq étoiles Four Season’s, financé par l’Arabie Saoudite, dont les villas, commencées il y a un an, sont déjà près d’être finies. Sans parler de l’hôtel lui-même qui doit ouvrir avant septembre prochain, ainsi que quatre autres grands projets ultraluxe, comme l’établissement de la chaîne Mandarin-Oriental, celui du groupe Lucien Barrière ou encore la célèbre Mamounia, dont la réouverture après travaux, maintes fois reportée, est attendue comme un sésame pour un nouveau départ.

Mais pour Fouad Chraibi, président du fonds H. Partners, la réalité est moins rose. Si, en 2007, il n’a eu aucun problème à lever une première tranche de fonds de 1,4 million de dirhams pour un programme de construction, la deuxième, en revanche, tarde à être accordée. "C’est la première conséquence visible et directe de cette crise, confirme cet homme d’affaires marocain. Les ventes sont clairement à l’arrêt. Les banques marocaines prêtent encore, mais il y en a quand même un certain nombre qui nous disent déjà depuis trois ou quatre mois qu’elles ne suivront plus forcément tous nos projets."

Aujourd’hui, les étrangers n’achètent plus sur plan

Même son de cloche chez les agents immobiliers, qui prédisent que toutes les petites structures qui ont ouvert ces cinq dernières années, profitant de l’emballement immobilier local, vont mettre la clé sous la porte. "Il est certain que ceux qui avaient quatre clients par semaine ne tiendront pas. Parce qu’il y a un vrai ralentissement de la demande émanant de la clientèle étrangère, explique Philippe, le patron de l’agence Immobilier International, et la loi de l’acheteur a dépassé celle du vendeur. Aujourd’hui, on peut négocier un bien immobilier à Marrakech."

"La ville est finie pour les classes moyennes françaises", se risque même à constater la présidente de l’ADFE (Association démocratique des Français à l’étranger), Mme El Embassi. "Il y a cinq ans, un appartement type 80 ou 100m² se vendait dans les 100.000 euros au centre de Marrakech. Aujourd’hui, pour le même prix, il faut aller s’installer en proche banlieue. Les loyers suivent le mouvement. Pour une surface de 120m², on est passé de 3000 dirhams (300 euros) à plus de 7000 dirhams (700 euros), dans des soi-disant résidences haut de gamme." Céline et Jérôme Dumas, le jeune couple de paysagistes, ont vu leur appartement augmenter de 100 euros, sans la moindre raison, entre leur première visite en septembre et celle de janvier. "Un couple de retraités avec 1000 euros peut encore bien vivre à Marrakech, mais à la marocaine, souligne Mme El Embassi. Mais s’il essaie de calquer son mode de vie sur le standard français, c’est fini."

Alors, les professionnels tentent de rassurer. Avec des projets comme celui du Samanah, situé à 14 kilomètres au sud de la ville, au bord de l’Atlas. Un programme qui veut faire valoir ses arguments. "Les gens jugent sur pièces, nous avons 250 villas à montrer, explique Richard Crenn, directeur commercial de ce domaine de 300 hectares haut de gamme. Aujourd’hui, il est clair que les étrangers n’achètent plus sur plan. On a toujours deux ou trois clients potentiels par jour qui viennent visiter. La seule différence, c’est qu’avant ils achetaient. Maintenant, ils réfléchissent."

Source : Le Journal du Dimanche - Karen Lajon



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