« Voter pour qui, voter pour quoi ? » « Voter pour qui, voter pour quoi ? »

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« Voter pour qui, voter pour quoi ? »

6 septembre 2007 « Voter pour qui, voter pour quoi ? »

Le douar M’Jedba n’existe sur aucune carte. Ce bourg, composé d’une vingtaine de maisons et situé sur la commune de Zneta, à une vingtaine de kilomètres au nord-est de Casablanca, vit au ralenti. Ou plutôt survit, comme figé hors du temps.

Pour arriver à M’Jedba, il faut quitter la route, emprunter une piste poussiéreuse et longer pendant deux kilomètres le mur qui cache un aérodrome fantôme. Les maisons, faites d’un mauvais parpaing et de tôles ondulées, se dressent sans ordre apparent. Les plus débrouillards entretiennent un petit jardin de quelques mètres carrés délimité par de la paille tressée.

Younès, un homme entre deux âges occupé à décharger le coffre de sa voiture, se retourne et écarquille les yeux en nous voyant arriver. Les visiteurs sont rares, ici. Younès a un statut à part, nous le constaterons vite : il possède une voiture. Et un travail régulier. Il est maçon. Sur la trentaine de familles qui habitent le hameau, personne d’autre ne semble jouir d’un tel statut. Presque tous les hommes chôment. Sans indemnités.

Il nous fait visiter le douar. Bien vite, une nuée d’enfants fondent sur nous et lancent en riant des « bonjour ! », l’un des rares mots de français qu’ils connaissent. Quelques femmes s’effacent comme des ombres, plus loin, emportant du linge. Deux autres hommes, des trentenaires, nous rejoignent.

Dans quelques jours, les Marocains élisent leur parlement. Ici, l’évocation de cette échéance électorale n’illumine pas les yeux. « Oui, je vais aller voter, risque Younès sans conviction, mais je ne sais pas encore pour qui. » Ce qui suscite la réaction de Mehdi, qui vient de nous rejoindre. « Voter pour qui, voter pour quoi ? », lance-t-il avec mépris. Younès sourit jaune sans répondre.

Mehdi et son compagnon Mohammed vivent de petits boulots. Quand ils en trouvent. A la ville ou dans les environs. Tout est bon, peinture, maçonnage, jardinage. Mohammed a un diplôme d’électricité, dit-il. Mais pas de travail fixe. Mehdi doit nourrir deux enfants en bas âge. « Du pain et du thé », voilà ce qu’ils reçoivent chaque jour. « De la viande ? Parfois. Rarement. » Il nous présente son plus jeune fils, Abdellatif, mais celui-ci préfère lancer des cailloux vers les chats errants, rachitiques, comme lui. « Je ne veux pas qu’il finisse comme certains autres, à sniffer de la colle pour oublier son sort. »

Quelques poteaux plus ou moins droits soutiennent un fil aérien qui assure l’électricité à M’Jedba. Trois antennes satellite scrutent même le ciel. Mais il n’y a pas d’eau. « Nous devons faire quinze kilomètres pour aller chercher l’eau, maugrée Mehdi, approuvé par les autres. Ces messieurs politiciens vont-ils faire quelque chose pour ça ? Non, évidemment ! On les connaît pas et ils nous ignorent. Personne ne va voter, d’ailleurs »

Pas sûr. Nous rejoignons l’entrée du douar. Ahmed, un garçon de dix-huit ans, revient du village voisin sur sa charrette tirée par un âne. Il vote, lui, et il dit même pour qui. « L’Istiqlal ! » (le parti de l’indépendance, au passé historique). Il ne sait trop pourquoi, mais il leur fait confiance, comme son père.

Ahmed voudrait devenir footballeur professionnel. Il joue à la ville de Benslimane, 40 km plus loin. « Nº 7 », dit-il fièrement. Dans l’entrejeu. Il connaît même le nom de M’Barek Boussoufa, parce qu’il a déjà joué pour le Maroc. Mais il ignorait qu’il appartient depuis un an à Anderlecht. Il prend notre carte, on ne sait jamais.

Une vieille dame, voilée et édentée, surgit de nulle part. Elle nous observait depuis notre arrivée. Elle a voté, jadis ou était-ce naguère. Pour qui ? Elle ne sait plus. Elle est illettrée, bien sûr. « Dieu avait guidé mon choix », s’excuse-t-elle. Mais cette fois, elle ne bougera pas. « Rien n’a changé ici depuis soixante ans, vous comprenez ? L’aide que reçoivent les autres, les dons en huile, sucre, farine, c’est pas pour nous. On nous a oubliés ! »

Nous repartons. Un signe du bras. Des sourires. A bientôt, inch’Allah… Le douar M’Jedba n’existe sur aucune carte. Mais, au fond, M’Jedba existe-t-il ?

Le Soir



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