Abdellah Taïa : "Au Maroc, on vit dans la fiction"

- 21h59 - Maroc - Ecrit par : L.A

Abdellah Taïa a publé un nouveau roman intitulé Une Mélancolie arabe . L’histoire d’un “je” en plein désarroi narrée en quatre temps, entre Salé, Marrakech, Paris et Le Caire. Interview !

Que raconte Une Mélancolie arabe, paru aux éditions Seuil ?

Ce roman raconte quatre moments d’un corps qui tombe. Le mien. Un corps très marocain, slaoui, pirate, possédé, en fuite. A la recherche d’un lieu où vivre sa véritable identité, sexuelle, spirituelle, intellectuelle. Loin des clichés. Loin de l’hypocrisie sociale. Ce roman raconte aussi un parcours, celui d’un “je” en plein désarroi. Une guerre intime. Quatre rencontres avec la mort. A Salé, à Marrakech, à Paris et au Caire. Enfin, ce roman invite à revisiter la culture arabe différemment. Celle d’avant. Celle d’aujourd’hui. Bachar Ibn Bourd. Majnoun Leïla. Abdelhalim Hafez. Souad Hosni. La culture arabe d’un point de vue personnel. Très personnel.

Un quatrième livre autobiographique, vous avez beaucoup de choses à raconter à 34 ans ?

L’écriture qui m’intéresse pour l’instant est celle qui vient de moi. C’est ce que j’ai de mieux à offrir. Moi. Mon corps. Mon intimité. Mes histoires. Mon regard sur le monde. Mon “je” encore et encore. Mon “je” transformé par la littérature. La fiction n’est pas pour moi. Au Maroc, on ne vit que dans ça, la fiction. Les fictions… Et puis, c’est vrai que je n’ai que 34 ans, c’est jeune, je sais. Mais pas pour moi. Je me sens vieux. Je sens en moi plusieurs mondes prêts à sortir, à exploser à travers la littérature. Je n’ai pas envie d’attendre. J’ai envie d’écrire mes obsessions maintenant, avec mon regard d’aujourd’hui. J’ai envie de m’écrire là, tout de suite. Pourquoi attendre ? Attendre quoi ? On a trop attendu au Maroc. Il faut maintenant parler. Parler fort. C’est ce que je fais.

Pourquoi criez-vous votre homosexualité ? Est-ce nécessaire ?

Je parle avant tout de mon individualité. Je m’affranchis doucement, violemment. J’assume ce que je suis. Cela n’est pas toujours évident, mais j’assume tout. Malgré tout. Malgré les réprobations, le scandale. Je suis Abdellah, de Hay Salam, de Salé. Je suis écrivain. Je suis cinéphile. Je suis homosexuel. Mon identité sexuelle est tout aussi importante que le reste. Elle n’est pas la plus importante. Je ne peux pas écrire sur mon “je” et la laisser de côté, la censurer. C’est impossible. Inimaginable. Elle fait partie de la vérité que je veux mettre dans mes livres. Parler aujourd’hui d’homosexualité, surtout au Maroc, est plus que nécessaire. Il est temps de briser ce tabou une fois pour toutes. Dépasser la honte. Libérer les gens. Quelle que soit leur sexualité d’ailleurs. Je m’adresse à tout le monde. Pas uniquement aux homosexuels.

Si vous n’aviez pas parlé de votre homosexualité, est-ce que vous auriez trouvé un éditeur ?

Dans mes deux premiers livres : le recueil collectif Des Nouvelles Du Maroc, éd Paris-Méditerranée-Eddif, 1999, et Mon Maroc, Ed Séguier, 2000, il n’est absolument pas question d’homosexualité.

Les expériences sexuelles que vous racontez dans votre dernier livre sont-elles du vécu ?

Comme je l’ai déjà dit, tout ce que j’écris vient de mon vécu. Mais je ne me contente pas de transcrire mes histoires. J’essaie d’en faire quelque chose de littéraire. Quelque chose qui dépasse le simple fait de les raconter. Un temps particulier. Des images. Un style. De la poésie. Dans mes livres, je ne raconte pas que mes expériences sexuelles. Pas du tout. Les gens qui ne retiennent que ça ont un regard très réducteur. Il faudra qu’on comprenne que, contrairement à ce qu’on croit, l’écriture autobiographique est très difficile. Ecrire sa vie, à partir de sa vie, n’est pas du tout aisé. Une Mélancolie arabe, qui m’a demandé trois années de travail pour arriver à ce résultat simple, poétique, commence par une scène sexuelle très violente, un viol, plus exactement une tentative de viol, mais après il n’y a que de l’amour, si je peux dire. L’amour compliqué. Une chute interminable. Des crises de panique. Un doute terrible, de tout. Le noir de plus en plus noir. Et les djinns que je connais tellement bien : c’est normal, je suis marocain.

Qu’est-ce qui justifie votre vulgarité ?

Je ne suis pas vulgaire. Mon style ne l’est pas. Je peux comprendre que certaines personnes trouvent mes livres vulgaires. C’est leur droit. Moi, j’essaie de dire les choses directement, sans tourner autour… Je suis depuis le début dans l’affirmation. Jamais dans la démagogie. Il ne faut pas donner au lecteur ce qu’il attend. Jamais. Il faut poursuivre sa route, ses obsessions, sans jamais céder aux pressions des gens scandalisés, ceux qui détiennent la morale “officielle”, qui veulent l’imposer à tout le monde. La littérature est la liberté même. C’est l’espace où l’on peut tout dire. Tout dire. Le meurtre. Le mal absolu. La littérature ne reconnaît pas les lois. Elle les bafoue. C’est son devoir premier.

L’affaire de Ksar El kébir, les homosexuels arrêtés et condamnés en novembre 2007, a relancé le débat sur la dépénalisation de l’homosexualité au Maroc. En tant qu’intellectuel marocain homosexuel, votre réaction a été timide…

J’ai exprimé à plusieurs reprises ma condamnation de ce qui s’est passé à Ksar El Kébir. J’ai également signé la pétition pour les libertés individuelles lancées par Bayt Al Hikma. Je le redis encore une fois. Il est plus que nécessaire de dépénaliser l’homosexualité au Maroc. On dit que ce pays bouge. Il faut le prouver. En donnant, entre autres, la liberté à l’individu. A tous les individus marocains.

Quand vous venez au Maroc, est-ce que l’annonce publique de votre homosexualité vous pose des problèmes ?

Non. Je suis bien accueilli. Dans la rue, ceux qui me reconnaissent me complimentent sur la qualité de mes oeuvres. L’année dernière, au Salon international de l’édition et du livre, l’ancien ministre de la culture, Mohamed Achaâri, est passé au stand pour m’encourager. Mon livre co-signé avec Frédéric Mitterrand Maroc 1900-1960 : Un certain regard m’a valu une lettre de félicitations de la part du Palais royal.

Source : Maroc Hebdo - Loubna Bernichi

  • Abdellah Taïa : "Ma vérité passe par mon identité sexuelle"

    Ecrivain homosexuel de 34 ans installé à Paris, Abdellah Taïa est « le premier Marocain qui a eu le courage d'assumer publiquement sa différence », écrit l'hebdomadaire « TelQuel » édité au Maroc. Le Bondy Blog l'a interviewé chez lui.

  • Abdellah Taïa sort son dernier livre, une mélancolie arabe

    Salé, près de Rabat. Milieu des années 80. Un adolescent pauvre court à perdre haleine. Vers son rêve, devenir metteur en scène de cinéma, vers sa star égyptienne : Souad Hosni, ailleurs, loin de son quartier, qu'il aime et déteste à la fois, qui veut le fixer dans une identité-cliché, dans la honte à jamais : le garçon efféminé. Un futur fou. Alors, il court C'est sa seule force, sa seule façon d'affronter la violence de son Maroc. Détourner le regard. Dans cette course, il rencontre une bande de jeunes hommes qui essaient de le violer. La voix du muezzin appelant à la prière le sauve.

  • Abdellah Taïa sélectionné pour le prix Renaudot

    Abdellah Taïa a été sélectionné, cette semaine, pour le prix Renaudot. Son dernier roman, Une mélancolie arabe publié aux éditions Le Seuil, fait partie d'une première liste de 16 œuvres que départageront les membres du jury du prix début novembre, date de remise de la récompense littéraire.

  • Abdellah Taïa, le corps du délit

    Abdellah, pas Leïla J'ai voulu un moment lui donner mon vrai prénom, lui dire que j'étais un garçon, un homme comme lui… Lui dire qu'il me plaisait et qu'il n'y avait pas besoin de violence entre nous, que je me donnerais à lui heureux si seulement il arrêtait de me féminiser… Je n'étais ni Leïla, ni sa soeur, ni sa mère. J'étais Abdellah, Abdellah du Bloc 15 et dans quelques jours j'allais avoir 13 ans.

  • Siham Bouhlal présente à Paris son nouveau recueil de poésie

    L'écrivain et poète marocaine Siham Bouhlal a présenté, jeudi soir à Paris, son nouveau recueil de poésie "Songes d'une nuit berbère ou la tombe d'épines".

  • Le Maroc au premier salon du livre arabe à Londres

    La capitale britannique abritera du 14 au 16 avril son premier salon du livre arabe avec la participation de plusieurs pays dont le Maroc.

  • Fouad Laroui et Abdellah Taïa retenus pour les prix Goncourt et Renaudot

    L'écrivain marocain Fouad Laroui a été retenu pour le Prix Goncourt 2010 pour son roman intitulé "Une année chez les Français". L'autre auteur marocain, Abdellah Taïa, a lui été sélectionné pour le prix Renaudot avec "Le jour du Roi".

  • Nabil Ayouch sort son dernier film "Whatever Lola wants"

    Après Ali Zaoua, prince de la rue, en 2000, le réalisateur franco-marocain, s'est offert une nouvelle incursion dans l'univers (féérique) des contes. Cette fois, son héroïne s'appelle Lola, une jeune américaine qui va découvrir la culture égyptienne grâce à l'amour et à la danse. Whatever Lola wants sort en France ce mercredi et Nabil Ayouch se plie, avec la douceur qui le caractérise, au rituel de l'entretien.

  • La géographie mouvante d'Abdelkhebir Khâtibi

    Voici enfin réunies en trois gros volumes les œuvres complètes d'un des écrivains majeurs de la littérature francophone, ou plutôt de la littérature française tout court. Jacques Derrida écrivait à son sujet : « Comme beaucoup d'autres, je tiens Khâtibi pour un des très grands écrivains, poètes et penseurs de langue française de notre temps. »

  • Le Rap et le Hip Hop font un tabac

    Ils font un tabac aussi bien chez les exclus du derb populaire que dans la jeunesse dorée des quartiers chics. Si le rap et le hip-hop marocain apparaissent de plus en plus comme « la musique de la jeunesse », ce style a par contre d'immenses difficultés à convaincre des maisons de disques et des pouvoirs publics qui hésitent -et ce n'est pas un euphémisme- à cautionner ces expressions inédites de la musique.