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Lalla Fatima Zohra, la princesse des humbles

22 mai 2002 - 21h27
Lalla Fatima Zohra, la princesse des humbles

Fille de sultan, cousine du roi, la princesse Lalla Fatima Zohra a consacré sa vie aux humbles et aux femmes du Maroc, auscultant sans répit les maux de son pays. Sur les hauteurs de Tanger, dans le quartier ombragé dit de la Vieille Montagne, vit une princesse au regard de crépuscule et au visage hiératique, d’une beauté de gisante.

Le teint mat, les pommettes hautes, l’iris châtaigne entouré d’un halo bleuté, elle porte depuis trente ans la seule tenue qui lui sied : voile de soie et djellaba classique, leurs teintes soigneusement assorties trahissant néanmoins la coquetterie d’une dame de 75 ans, dont les photos de jeunesse révèlent qu’elle porta un jour, avec élégance, le tailleur occidental. Elle se fond ainsi aisément dans la foule du souk où elle aime faire son marché. Ou alors dans le bled, où elle va régulièrement rencontrer les femmes éleveuses, tisserandes ou cultivatrices. Car elle admet une passion pour les femmes. Elle le dit sans emphase. Elle les trouve courageuses, volontaires, généreuses, pragmatiques. Et si dignes. Elle les sait essentielles pour l’essor du Maroc et les déteste soumises. Elle les voudrait plus libres. Eduquées, dotées d’un travail qui les émancipe de leurs hommes. Indépendantes. Car le Coran, dit-elle, n’a jamais prescrit leur sujétion. "Bien au contraire !"

On l’appelle Lalla, qui est le titre donné aux princesses. Lalla Fatima Zohra. Et son histoire nous oblige à nous plonger dans un Maroc de légende, de tourments et de mille et une nuits. Disons à la fin du XIXe siècle, lorsque meurt soudainement le grand sultan Moulay Hassan, parti guerroyer très loin de son palais, et que lui succède Moulay Abdelaziz, son fils favori, à peine âgé de 16 ans. Il était certes inexpérimenté, raconte Lalla Fatima Zohra, mais il se savait investi de la confiance de son père, lequel lui répétait depuis son plus jeune âge : "Sois vigilant. Le Maroc, très convoité, a toujours su résister, même aux Ottomans. Tu devras le garder indépendant !".

Le sultan ne régna pas tout de suite, un grand vizir joua, pendant six ans, le rôle de régent, et Abdelaziz profita amplement des plaisirs de son nouveau palais de Marrakech, entouré d’innombrables serviteurs, esclaves et courtisans, et bientôt doté d’un harem considérable. Et puis, à partir de 1900, il prit enfin les rênes. Mal conseillé, mal entouré, mal inspiré, prodigue et dépensier, amateur de nouveautés et féru d’inventions européennes (bicyclettes, automobiles, boîtes à musique, appareils photographiques), bientôt contraint aux emprunts, acculé par les créanciers, les injonctions françaises et diverses rébellions, et finalement forcé de renoncer au trône, qui échut d’abord à l’un de ses demi-frères, Moulay Abdelhafid, et quatre ans plus tard à un autre, Moulay Youssef (père de Mohamed V), après la signature du protectorat français en 1912. Entre-temps, Abdelaziz avait dû s’exiler à Tanger, et installer, tant bien que mal, en plusieurs villas, chambellans, secrétaires, serviteurs, esclaves. Sans oublier concubines et épouses.

C’est de l’une d’elles, en 1927, que naquit Lalla Fatima Zohra. Sa seule fille. La prunelle de ses yeux. Etait-ce en réaction à sa propre enfance cloîtrée ? Ou pour la protéger préventivement des séismes susceptibles d’ébranler toute position ? Le fait est qu’Abdelaziz, mûri et sage, refusa d’élever sa fille en princesse et s’appliqua à lui donner une éducation moderne et ouverte sur le monde. Le statut international de Tanger facilitait ce choix. "La ville, se souvient la dame, était ouverte à tous les brassages, toutes les cultures, toutes les langues. Cette tolérance et cette diversité me manqueraient partout ailleurs."

Pour qu’elle ne soit pas la seule enfant de la maison, l’ancien sultan avait recueilli une quinzaine de fillettes orphelines ou de parents sans moyens. Elles allaient donc ensemble à l’école italienne, puis au collège français, révisaient ensemble leurs cours, Abdelaziz supervisant lui-même les devoirs, n’hésitant pas à punir ou corriger de quelques roustes sa fille, de nature très frondeuse. Il parlait longuement avec elle. De son passé de sultan et du protectorat, son cauchemar. De politique, et de tout ce qu’il lisait dans la presse internationale. "Alors que les autres parents restaient éloignés des enfants, mon père préférait dîner tôt avec nous, racontait ses lectures, ses rencontres, car beaucoup de visiteurs, anglais, français, espagnols, venaient prendre le thé. Il était intraitable sur nos études. Il me disait : "Tu travailleras un jour pour ton pays, quelle que soit la façon. Il faut apprendre pour donner aux autres"." Et, quand elle eut 7 ans, il l’emmena en vacances en France et ils marchèrent des jours entiers à Paris, Abdelaziz donnant la main à sa fille et priant sa femme, en djellaba, de dévoiler son visage."Je ne savais pas ce que je ferais de ma vie. Mais je ne voulais ni entraves ni soumission. Et je rêvais de liberté."

Seulement voilà : l’adolescence de la jeune fille se profilant, son père vint rapidement à lui parler mariage. "Il avait, disait-il, trouvé l’homme idéal : le fils de son cousin préféré, disparu très jeune et calife de Tétouan, autrement dit vice-roi. Je n’en revenais pas. Et j’étais révoltée. Ah non. Ça n’allait pas. Il avait d’autres femmes, plusieurs enfants. Quand on est jeune, vous savez, on veut un mari rien que pour soi !" Mais le père, sans cesse, revenait à la charge. "C’est bien simple, disait-il, je l’aime comme toi !" La princesse résista longtemps avant d’être un jour présentée au calife. Et d’accepter d’être officiellement promise. La mort de son père survint bien avant le mariage, et Lalla Fatima Zohra, qui n’avait que 16 ans, devint le chef de la maison.

Elle installa tout le monde dans une grande bâtisse, autrefois construite pour le Kaiser, qu’elle habite encore aujourd’hui : les enfants des anciens esclaves, les serviteurs attachés à son père, les concubines. "Où seraient-ils tous allés ? Qu’adviendrait-il de ces femmes que j’avais toujours connues et dont la vie était liée à mon père ? J’étais attachée à elles comme elles l’étaient à moi. Il m’appartenait d’en prendre soin jusqu’à leur mort." Le mariage eut lieu en 1949, avec faste et magnificence. En épousant le prince Moulay Hassan, vice-roi du Rif, Lalla Fatima Zohra manifestait surtout la cohésion de la dynastie alaouite. La rebelle entrait dans le rang. L’album de photos du mariage est là, ouvert devant nous par son petit-fils, espérant qu’elle commente. Mais la princesse tourne rapidement les pages, ne consentant qu’à quelques commentaires pudiques, un brin embarrassés. Oui, c’est vrai, les réjouissances ont duré plusieurs semaines et les invités sont venus par milliers. Oui, sur cette image, c’est bien le Glaoui de Marrakech, là le grand vizir, ici encore les dignitaires espagnols, là les représentants des tribus du nord, et les hommes bleus du Sahara. Et puis, bien sûr, le prince héritier, le futur Hassan II. Oui, il y eut des fantasias, des compétitions sportives, des défilés, des concerts, des représentations théâtrales, des festins, des centaines de tentes et chapiteaux dressés pour les convives, des batteries de cadeaux. C’était énorme. Et c’était angoissant. Voyez donc la mariée, apparue uniquement le dernier jour pour faire en carrosse les trois derniers kilomètres la séparant du palais de Tétouan, où l’attendait son mari. Elle est splendide, mais sûrement pas radieuse. Rongée de timidité et d’inquiétude. Au moins montre-t-elle son visage, posant pour les photographes au bras de son époux. C’était la première fois qu’une mariée royale apparaissait ainsi. Selon sa volonté. "Mon mari comprenait. C’était un homme moderne et il savait parfaitement comment mon père m’avait élevée." De sa vie au palais royal de Tétouan, on saura peu de choses. Son mari trône en majesté, les timbres portent son effigie, le protocole est d’une pesanteur effarante. Lalla Fatima Zorah fait de son mieux pour s’adapter à ses obligations, confinée aux réceptions de femmes. Et elle piaffe. Elle ne pourra rien révolutionner, mais elle leur dit, à ces femmes qu’elle rencontre, que l’éducation est leur chance, que le Coran leur donne des droits, qu’elles ne sont pas subalternes, que la résignation serait défaite. Elle a de l’influence, la princesse. Elle est "chérifa", autrement dit descendante du Prophète, et garante du respect de l’islam.

Mais le harem, la cour et l’étiquette ne font pas son affaire. "Je m’échappais tout le temps à Tanger retrouver ma famille." Après la proclamation de l’indépendance tant attendue du Maroc, le califat est supprimé et l’ancien vice-roi nommé ambassadeur en Grande-Bretagne, et puis en Italie. Lalla Fatima Zohra part donc en Europe. C’est à son retour au Maroc, en 1969, que le roi Hassan II, avisé de sa passion pour la cause des femmes, lui propose de créer l’Union des femmes marocaines. Qu’avait-il alors en tête, lui qui n’admettait pas qu’on prononce les mots de pauvreté du peuple et dont le harem ne cessait de s’étendre ? La princesse en tout cas saisit l’occasion de faire de l’émancipation des femmes son combat. Oh, sans éclat. Sans scandale. Sans le moindre dérapage verbal qui puisse susciter l’inquiétude du souverain ou des religieux. Mais avec une efficacité qui fait dire à une avocate, qui l’observe depuis près de trente ans, que la princesse "menait résolument la guerre, mais en douce".

Elle va en effet sillonner le Maroc, visiter les villages, foncer avec sa voiture dans les endroits les plus reculés dépourvus d’eau, découvrir, stupéfaite, la misère et l’analphabétisme, le manque d’hygiène, de soins, les grossesses multiples, l’incroyable mortalité maternelle. Elle écoute la détresse des femmes battues, répudiées, divorcées sans pension. Elle passe au crible chaque région, arpente les marchés, étudie les coutumes propres à chacune afin de faire des propositions socialement acceptables par tous. Elle quadrille le pays d’associations féminines, incitant les femmes à se regrouper, s’informer sur leurs droits, unir leurs forces. Elle les supplie d’envoyer leurs filles à l’école, de reculer l’âge du mariage et de créer elles-mêmes les conditions de leur autonomie financière. Elle se déplace avec des femmes médecins, pharmaciennes, juristes, crée des centres d’information et d’écoute, initie écoles, ateliers et formations, installe des centaines de coopératives, prône les microcrédits. Et, plus tard, pousse les femmes à se présenter en masse aux élections. D’une voix limpide, elle dit les mots réputés inconvenants : "pauvreté", "contraception", "sida", "émancipation". Parlons-en, dit-elle. Ce n’est pas seulement l’affaire des femmes. C’est l’affaire de la famille et de toute la société. Son statut de princesse ouvre toutes les portes et désamorce les critiques. Quel homme oserait interdire à sa femme d’aller entendre la cousine du roi ? Et qui lui reprocherait à elle, la chérifa, consultée par les oulémas, de contredire le Coran ?

"Quel visage odieux donne-t-on aujourd’hui de l’islam ! Que de contre-vérités, de détournements, de falsifications ! Ce Ben Laden a fait un mal fou ! Et c’est une honte de tirer du Coran un message de violence, de fanatisme et d’intolérance. Savez-vous que le roi Hassan II avait qualifié Khomeiny de voyou ? Quant aux femmes... Il suffit de lire le Coran pour voir qu’elles n’y sont jamais en retrait. Celle du Prophète elle-même s’exprimait, prêchait, et tenait un commerce. La femme est l’égale de l’homme, doit jouir de la même éducation et doit prendre une part identique à la vie sociale et économique du pays. Les hommes, bien sûr, ont toujours eu tendance à abuser du pouvoir. C’est pour cela que toutes les femmes doivent conquérir leur autonomie financière. Les hommes les en respecteront davantage et elles-mêmes gagneront en assurance, en dignité, en liberté aussi. Le voile ? Allons ! Aucun texte n’a jamais obligé une femme à se voiler ! Je porte la djellaba, travaille avec de jeunes femmes en minijupes, et ma petite-fille adore les pantalons. Chacun sa liberté, bien sûr !"

Pas une militante qui ne sache combien la polygamie et la répudiation répugnent à la princesse. Et combien elle recommande aux femmes de prendre les devants en faisant inscrire dans leur contrat de mariage un maximum de clauses. Elle reste pourtant discrète quand on aborde le thème, au grand regret des féministes marocaines. Pas question de choquer les oulémas ou de donner aux islamistes matière à s’enflammer. Mais bien des femmes comptent sur son influence pour faire évoluer leur statut. "Hassan II la recevait, dit une proche, le jeune roi va la voir. Nuance."C’est vrai. Et la manière dont elle se félicite que le mariage de Mohammed VI ait été annoncé officiellement et qu’il ait choisi une jeune femme ingénieur et de milieu modeste montre qu’elle croit ouverte une nouvelle ère. Persuadée que "la femme est l’avenir du Maroc". Et que "Sa Majesté, adorable, en est pleinement consciente".

Source : Le monde

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