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Entrez dans la transe des nuits marocaines

2 octobre 2007 - 00h18
Entrez dans la transe des nuits marocaines

On la connaissait techno, traversée de beats hypnotiques et de lumières aveuglantes, voire de substances psychotropes. La transe induite par les sons n’est cependant pas une exclusivité occidentale. Loin s’en faut. De Tanger à Fès, entre les plages atlantiques et celles, assaillies de touristes, de la Méditerranée, le Maroc aussi a ses nuits d’extase.

Il y a, bien sûr, celles que l’on vit à Tanger, où la jeunesse locale s’éclate dans les bars à tapas inspirés de l’Espagne voisine, juste de l’autre côté du détroit de Gibraltar. Pour faire parler les corps, ici les musiques sont celles que l’on retrouve partout ailleurs dans le monde globalisé.

Mais plus loin, bien plus loin dans l’imaginaire culturel local, parfois à deux pas derrière une lourde porte de bois, ou dévoilée dans un salon privé, il est une autre musique, bien plus ancienne, qui résonne. Celle des soufis. A l’intérieur du royaume, à Chefchaouen, petite cité montagnarde vivant du commerce du haschich, et, plus au centre encore, dans la splendide ville de Fès, nous avons rencontré ces hommes et ces femmes que le public genevois pourra découvrir dès jeudi au Théâtre du Loup dans le cadre du festival Les Nuits du Maroc, organisé par les Ateliers d’Ethnomusicologie.

Adolescentes en prière

Hadra, Lila ou Nouba arabo-andalouse. Autant de styles pour décrire l’univers musical des soufis du Maroc, autant de gammes et de rythmes dans lesquels ces musiciens du XXIe siècle se plongent sans retenue. Faire s’envoler les âmes sur les percussions traditionnelles, au fil de la viole rebab ou des poèmes chantés ? Les transes soufis peuvent être sacrées ou profanes. Il y est question d’élévation, de prières, mais aussi de plaisir des sens, de couleurs et de cadence entêtantes.

A l’image des femmes de Chefchaouen. Elles sont jeunes, 16 ou 17 ans. Certaines vont passer le bac. La plupart sont fiancées. Dirigées par Rahoum Bekkali, musicienne dépositaire d’une longue tradition de chant soufi, ces « Soeurs de l’art traditionnel » sont d’abords amateurs. Leur première motivation : la dévotion pour la religion musulmane.

La nuit est tombée. Le repas de ftour, rupture du ramadan, est consommé. Une quinzaine de jeunes femmes, jeans et T-shirt sous leurs djellabas, s’est réunie autour de Rahoum pour répéter. Des mouvements lancinants, d’avant en arrière, les mains frappées en cadence, répondent au chant aérien de la soliste, suivi par un choeur presque dissonant et les sons lourds des tambours. Toute l’agitation adolescente a disparu. Place aux mélodies ivres de spiritualité de la Hadra.

« Le mot signifie « présence », explique Rahoum. C’est comme une prière. Une sorte de prosternation. Durant le chant, les filles sont hors d’elles. » Une transe ? « Absolument. » La Hadra de Chefchaouen, celle que l’on entendra jeudi au Théâtre du Loup, aurait bien pu disparaître. L’ensemble de jeunes femmes, sorte de conservatoire mis sur pied il y a trois ans, entend promouvoir une tradition qui s’était « volatilisée » depuis cinq siècles.

Soigner les fous

Transes. Le mot est lâché, bien que la plupart en parlent à demi-mot. Comme Saïd Berrada, leader de cette confrérie Aïssawa, également soufi, rencontrée à Fès. On dit même que leur musique guérit les fous. Courante jadis, la pratique des concerts donnés à l’asile avait pour vertu d’apaiser les malades.

« Je ne suis pas médecin, corrige Saïd. Mais quelqu’un qui se sent mal à l’aise ira mieux en écoutant cette musique. Pas besoin de comprendre les textes pour être touché. » Islam de la spiritualité, le soufisme pratiqué par Saïd ne peut se départir de la musique, jouée pour les mariages, les naissances, les fête religieuses.

« Une phrase du Coran, un poème d’amour dédié au Prophète, a déjà sa musique. » Déclinée en cinq phases - entrée avec drapeau, chant seul, puis instruments, des plus légers au plus puissants, voici la Lila. « On rentre dedans comme un vieux, on en sort comme un jeune. » Et la transe ? Son neveu, 23 ans, étudiant en droit venu traduire les propos de Saïd, se souvient de ces hommes plutôt âgés qui récitent tous les textes par coeur durant les concerts. Des dévots. Et les femmes ? « Lorsqu’elles s’y mettent, elles deviennent... bizarres ».

Tribune de Genève - Fabrice Gottraux

Les Nuits du Maroc, du 4 au 13 octobre. La Hadra des femmes de Chefchaouen, jeudi 4 octobre à 20h30. Théâtre du Loup à Genève



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