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Sahara : le retour du guerrier

29 octobre 2002 - 19h31
Sahara : le retour du guerrier

Pour la première fois depuis son ralliement au Maroc, Lahbib Ayoub, l’ancien chef militaire du Polisario, parle. « C’est, de loin, le ralliement le plus important que nous ayons obtenu depuis le début du conflit du Sahara. Le Polisario a perdu son Giap. »

Le général marocain auteur de ce commentaire sait de quoi il parle : en quatorze ans de combat, contre l’armée mauritanienne d’abord, contre les Forces armées royales ensuite, Lahbib Sid’Ahmed Lahbib Aouba, alias le commandant Ayoub, est devenu une sorte de mythe que la dernière décennie - celle du cessez-le-feu, l’arme au pied, de part et d’autre du mur - n’a que très partiellement dissipé.

Il y a trois mois, le cofondateur du Polisario aux côtés d’el-Ouali, l’homme qui dirigea la plupart des grandes batailles sahariennes des années soixante-dix et quatre-vingt, celui qui investit Tan Tan et Zouérate, attaqua Nouakchott et infligea de lourdes pertes aux troupes marocaines, a déserté le camp d’Aousserd, non loin de Tindouf, en Algérie. Avant de gagner le royaume, le 20 septembre. Pour les services spéciaux marocains, avec qui il était en contact depuis le début de 2001 et qui ont procédé à son « exfiltration » dans le plus grand secret, via l’Espagne, le Portugal et la France, il s’agit là d’un coup de maître. Pour le Polisario, en revanche - et pour son chef, Mohamed Abdelaziz, tout particulièrement - c’est une très mauvaise affaire.

Contrairement à bien des ralliés qui l’ont précédé (environ cinq mille Sahraouis ont rejoint le Maroc au cours des quinze dernières années), Lahbib Ayoub n’était ni un pestiféré ni un cadre en disgrâce. Membre depuis toujours du bureau permanent du secrétariat national du Polisario - l’instance dirigeante suprême - et ministre des « Territoires occupés » de la République arabe sahraouie démocratique (RASD), ce quinquagénaire craint et respecté pour ses faits d’armes possédait tout ce qu’il faut à un homme du désert pour être heureux : véhicules tout-terrain, troupeau de dromadaires, argent et même passeport diplomatique algérien lui permettant de se rendre avec sa famille à l’étranger, notamment pour y subir des soins médicaux. Autodidacte intelligent - il parle le hassaniya et comprend l’espagnol -, il entretenait avec Mohamed Abdelaziz une relation quasi égalitaire, due à la fois à son prestige de combattant et à son rang de chef de file des Reguibat lebouihat, la plus importante fraction tribale du Polisario, la plus engagée dans la guerre contre le Maroc et la plus authentiquement sahraouie. Qualifiée de « trahison » par un communiqué laconique du Front, la défection du commandant Ayoub, suivie de son allégeance au roi, le 23 septembre au palais de Marrakech, est donc, en première analyse, difficilement explicable. Et c’est peu dire qu’elle a profondément troublé la population des camps de réfugiés. Lui-même l’explique par la « rupture » du « pacte » qui l’unissait à Mohamed Abdelaziz : se considérant comme plus légitime que le président de la RASD, il reconnaissait néanmoins son autorité tant que ce dernier n’avait pas commis l’irréparable à ses yeux : sacrifier les intérêts de son peuple sur l’autel de la raison d’État (algérienne). Le jour où, explique-t-il, il a « senti » qu’Abdelaziz avalisait la proposition onusienne soutenue par Abdelaziz Bouteflika (et refusée par Mohammed VI) d’une partition du Sahara entre un territoire sous souveraineté marocaine et un État sahraoui indépendant, sa décision fut aussitôt prise. Mieux valait accepter l’autonomie interne dans le cadre du royaume que de « perpétuer à jamais la division du peuple sahraoui ».

Cette noble attitude cache sans nul doute des blessures moins avouables : une rivalité profonde avec Mohamed Abdelaziz, qu’Ayoub a toujours considéré comme un usurpateur et un apparatchik, des querelles de tribus et de fractions tribales - ce mal congénital du Polisario -, une évidente habileté marocaine aussi, à accueillir avec pudeur et tout le respect dû à son rang un homme qui avait pourtant la réputation de ne guère faire de prisonniers sur les champs de bataille. L’oeil brillant, le vainqueur de la terrible bataille de Lemseied, en août 1983, raconte ainsi comment un colonel des Forces armées royales, le rencontrant pour la première fois à la fin du mois de septembre, l’a salué d’un impeccable garde-à-vous...

Dans le camp d’Aousserd, Lahbib Ayoub a laissé sa mère et trois de ses frères : « Je ne suis pas inquiet pour eux, ils n’oseront jamais les toucher », dit-il. Par précaution pourtant, son épouse et ses enfants l’ont rejoint discrètement, via la Mauritanie, avant l’annonce de son ralliement. « Je vais faire revenir un maximum de réfugiés ici, au Maroc, car je me considère comme responsable de leur exil », assure Lahbib Ayoub. Selon lui, Mohamed Abdelaziz se serait vu reprocher sans ménagement, par une délégation d’officiers supérieurs algériens venus lui rendre visite, le fait de n’avoir pas su le retenir : « Compte tenu du vide que je laisse derrière moi, les Algériens vont devoir s’impliquer directement dans la refonte de ce qui reste de l’armée du Polisario ; mais, croyez-moi, ils savent eux aussi à quoi s’en tenir. »

Personnage rude et ombrageux, parlant peu, sans fioritures ni rodomontades, le commandant Ayoub enchaîne les cigarettes et les verres de thé du désert. Sûr de sa légitimité et du rôle de premier plan qui fut le sien dans une société sahraouie où l’on respecte avant tout le guerrier, il ne se croit pas obligé de donner, comme tant d’autres transfuges du Polisario, des gages d’antialgérianisme primaire pour complaire à ses hôtes. À l’évidence, l’homme que nous avons rencontré, début octobre, dans une discrète villa du bord de mer, quelque part entre Casablanca et Rabat, ne regrette rien de son passé et de ses combats. « Mon ralliement n’est pas une reddition », précise-t-il. Un point de vue qui, on l’imagine, n’est pas partagé par tous ceux qui, dans les camps de Tindouf, croient encore au mirage d’un État sahraoui indépendant...

L’indépendance du Sahara, ce fils d’un éleveur de chameaux, né en 1951 à Tifariti, au sud-est de Smara dans ce qui était alors le Rio de Oro espagnol, y a cru très jeune. Dès la fin des années soixante, il adhère à la Harakat Tahrir, l’organisation pour la libération de la Seguiet el-Hamra et de l’Oued ed-Dahab (les deux provinces constituant le Rio de Oro) fondée par le reguibi Mohammed Bassiri, ancien étudiant au Caire et à Damas. À la suite d’une manifestation organisée à Laayoune, en juin 1971, Lahbib Ayoub est arrêté par la Policía territorial et emprisonné pendant près d’un an, alors que Bassiri meurt sous la torture. Quelques mois après sa libération, il rejoint le petit groupe clandestin constitué autour d’un ex-étudiant en droit de l’université de Rabat, el-Ouali Mustapha Sayed, natif de Bir Lahlou, non loin de la frontière mauritanienne. Le but de l’organisation est d’engager la lutte armée.

Le 10 mai 1973, Lahbib Ayoub est de la réunion historique au cours de laquelle est fondé le Front Polisario. Outre el-Ouali Mustapha Sayed (qui sera tué trois ans plus tard, lors d’une attaque contre Nouakchott), figurent à ses côtés Omar Hadrami (rallié au Maroc en 1989 et actuel gouverneur de Sidi Kacem), Brahim Ghali (actuel représentant du Polisario à Madrid), Mohamed Lamine Ahmed (conseiller de Mohamed Abdelaziz), Lamine Bouhali (actuel ministre de la Défense du Polisario) et Mahfoud Ali Beiba (aujourd’hui chef d’un camp de réfugiés à Tindouf).

Quatre mois plus tard, le 30 septembre 1973, Ayoub, à la tête d’une colonne hétéroclite armée de fusils dépareillés, lance une attaque couronnée de succès contre un poste espagnol, du côté d’Amgala. Il fait des prisonniers et, du jour au lendemain, se retrouve propulsé, lui qui, en dépit de son âme de guerrier, n’a reçu aucune formation militaire, commandant de région et membre de l’état-major du Front.

Au début de 1975, les Espagnols administrent encore le territoire. Le conflit du Sahara n’éclatera que six mois plus tard. Avec cent cinquante-deux de ses camarades sahraouis, Lahbib Ayoub reçoit secrètement, dans un camp algérien près de Béchar, une instruction militaire. En décembre, il organise un raid éclair contre l’un des premiers bataillons marocains chargés de « récupérer » le Sahara, du côté de Haouza. Puis, en accord avec el-Ouali, il se tourne vers la Mauritanie, alliée du Maroc, et dirige, seul, les opérations contre ce maillon faible - ou réputé tel. Dès le début de 1976, le président Mokhtar Ould Daddah a engagé son pays dans une guerre impopulaire, ingagnable militairement, indéfendable diplomatiquement et catastrophique pour son économie. En juillet 1978, sa chute, à laquelle Ayoub n’a pas peu contribué, en sera la conséquence. « L’armée mauritanienne nous était supérieure en nombre et en logistique, mais inférieure en combativité et en organisation », explique-t-il.

Pour venger el-Ouali, tué au combat devant Nouakchott le 6 juin 1976, il organise, en juillet, deux attaques meurtrières contre la capitale mauritanienne. Descendu de la région de Nouadhibou, à 400 km plus au nord, ses Land Rover équipées de canons sans recul prennent position dans les faubourgs de la ville et bombardent la présidence. Au retour, il est accroché par un bataillon sous les ordres du colonel Khouna Ould Haïdallah, le futur tombeur de Mokhtar Ould Daddah, et le taille en pièces. Pendant toute l’année 1977, comme dans un western, il multiplie les attaques contre le train-minéralier blindé qui évacue vers l’Atlantique le fer de la Snim, perturbant gravement son fonctionnement. En mai, c’est lui qui dirige l’assaut sur la cité minière de Zouérate, défendue par quinze cents hommes et où vivent plusieurs centaines de coopérants français et leurs familles. Ses kataeb (« unités ») motorisées franchissent les tranchées, écrasent les troupes mauritaniennes, se ruent sur l’aéroport et occupent la ville. Deux techniciens français sont tués et six autres pris en otages. À un contre quatre, la razzia du commandant Ayoub a fait d’énormes dégâts.

Dès cette époque, l’Armée de libération du peuple sahraoui (ALPS) n’a plus rien à voir avec ce qu’elle était en 1973. La Libye lui fournit de très importantes quantités d’armes, de munitions et de véhicules blindés - ces livraisons dureront jusqu’en 1983 - et l’Algérie de Houari Boumedienne intervient directement dans la conduite des opérations. Ayoub fait la connaissance de plusieurs officiers supérieurs algériens, notamment un certain colonel Liamine Zéroual (futur président de la République), avec lesquels il entretient d’excellentes relations. « Ce sont eux qui ont insisté pour que je mène l’opération sur Zouérate et pour que je prenne des otages français, dit-il aujourd’hui. Ensuite, je leur ai rendu compte du déroulement de la bataille. »

Blessé, un peu plus tard, lors d’une attaque sur la localité de Bir Gandouz, le commandant reçoit des soins à Tindouf, puis repart au combat. Dans l’intervalle, le Polisario a changé de chef, lors de son troisième congrès, en août 1976. Un collaborateur d’el-Ouali, Mohamed Abdelaziz, est élu secrétaire général. Pourquoi lui et pas l’un des six fondateurs du Front, ou encore Béchir Mustapha Sayed, le frère du défunt ? « Les Algériens l’avaient choisi et nous ne pouvions rien leur refuser : ils nous donnaient tout, ou presque », commente Ayoub. Né par hasard à Marrakech, au Maroc, Abdelaziz appartient en effet à la fraction minoritaire des Reguibat fokra, les Reguibat algériens, qui nomadisent entre Béchar et Tindouf. « Contrairement à nous, qui venons du Sahara, il s’est toujours considéré comme leur homme. S’il n’en reste qu’un, ce sera lui », ajoute-t-il.

En juillet 1978, le retrait de la Mauritanie du conflit permet au Polisario de concentrer ses forces contre l’armée marocaine - laquelle s’est empressée d’occuper la partie méridionale du Sahara avant que les Sahraouis ne s’en emparent. Jusqu’au cessez-le-feu de 1991, Ayoub dirigera la plupart des grandes batailles contre les Forces armées royales (FAR). En son absence, c’est Lamine Bouhali qui commande les opérations. En janvier 1979, il attaque au Nord, au-delà de la frontière du Sahara, à Lemseied, puis à Tan Tan, qu’il occupe pendant cinq heures avec mille sept cents hommes. En février, il s’en prend aux garnisons de Zag et de Jdiriya. En mai, à celle d’el-Khaloua, puis, trois mois plus tard, à celles de Bir Anzaren et de Lebouirate, où il fait 111 prisonniers et détruit 37 chars T 54. Ces meurtrières opérations reçoivent le nom de code d’« offensive Houari Boumedienne », puis, l’année suivante, d’« offensive Grand Maghreb ». Une façon comme une autre, explique-t-il aujourd’hui, de ne pas mettre en avant le nom de celui qui les dirigeait.

L’état-major algérien, qui fournit à l’ALPS des Sam 6, des chars T 55, des canons de 122 mm et tout le carburant nécessaire (les Libyens livrent, eux, des transporteurs de groupes blindés BMP et des milliers de kalachnikovs), est de plus en plus présent. Certes, aucun conseiller militaire algérien ne participe aux combats, mais « toute grande bataille devait avoir leur aval », se souvient Ayoub. « En août 1983, lorsque, pendant un mois, j’ai assiégé à nouveau la localité de Lemseied, ce sont eux qui m’ont donné l’ordre de me retirer : ils craignaient que Hassan II n’exerce un droit de poursuite. Leurs radars de Tindouf et de Béchar nous informaient lorsque des avions marocains se dirigeaient vers nos colonnes. Parfois, lorsqu’ils interceptaient des conversations radio entre certaines unités des FAR, ils nous en transmettaient le contenu. Sans eux, nous aurions été aveugles et sourds. »

Cet appui décisif permet à celui qui apparaît rapidement comme le véritable patron de l’ALPS de mener d’autres opérations, encore plus audacieuses. En 1980, à Ras el-Khanfra puis dans le djebel Ouarkziz, il inflige de lourdes pertes aux immenses colonnes blindées Ohoud, Larak et Zellagha, qui, venues du Nord, tentent de reprendre le contrôle du Sahara et de le sécuriser. L’échec de l’opération Iman (« foi ») lancée par les FAR, sous le commandement des colonels Dlimi, Abrouk et Ben Othman, est l’une de ses plus belles victoires.

En mars 1981, à Guelta Zemmour, les Sam 6 d’Ayoub abattent un C 130, deux bombardiers F 5 et un hélicoptère. « Mes hommes, dit-il, ont toujours été de purs Sahraouis ; j’ai toujours refusé d’intégrer dans mes bataillons des mercenaires touaregs, toubous ou autres, même lorsque j’étais à court d’effectifs. » Au total, en quatorze ans de guerre, Ayoub estime avoir perdu moins de mille combattants : un taux de pertes à la fois faible et très élevé par rapport à la population des camps (environ cent cinquante mille personnes). D’autant qu’Ayoub ne fut pas le seul à mener des combats...

Entre 1980 et 1985, la construction par l’armée marocaine, sur le conseil d’officiers israéliens, d’un mur de défense change le cours du conflit. Le commandant Ayoub et ses hommes opèrent tout d’abord dans les zones non encore sécurisées par le remblai (en 1983 et 1984, des attaques ont lieu à Guelta Zemmour, Lemseied, Lahraicha et Zmoul Nirane), puis, jusqu’en 1989, directement contre celui-ci. La formation reçue par plusieurs centaines de jeunes recrues du Polisario, en Algérie, bien sûr (notamment à l’école militaire de Cherchell), mais aussi à Cuba et en Yougoslavie, aide le Polisario à s’adapter à ces batailles d’un type plus traditionnel. Ayoub opère par concentration de blindés (jusqu’à cinquante à la fois, lors de la bataille de Guelta Zemmour, en octobre 1989) et apprend à « percer » le mur avant de faire demi-tour sous le feu de l’aviation marocaine. Il faudra attendre août 1991 pour que les combats cessent et que s’installent les Bérets bleus de la Minurso. « Nous n’avons jamais cru pouvoir vaincre militairement l’armée marocaine. C’est une armée combative, avec de grands chefs. Mais, sans combats, nous n’aurions pas existé sur le terrain diplomatique », assure aujourd’hui Ayoub.

Une drôle de paix s’instaure de part et d’autre du mur et le commandant se retire sous sa khaïma (« tente ») du camp d’Aousserd, à une trentaine de kilomètres de Tindouf. Couvert de gloire et ne manquant de rien, il commence à s’intéresser de près au « système Abdelaziz » et à la façon dont est gérée la RASD. Certes, personne ne lui fait de l’ombre - Hamada Mohamed Ouali, le seul autre militaire charismatique, est mort au combat en 1984 -, mais il est devenu une icône, pas un acteur. Sa position de chef de file des Reguibat lebouihat lui donne une prééminence politique de fait sur les Reguibat fokra de Mohamed Abdelaziz, à qui il reproche d’avoir consenti un effort de guerre minimal et de s’aligner systématiquement sur les positions du protecteur algérien. De plus en plus mal à l’aise mais toujours convaincu de la justesse de la cause indépendantiste, Ayoub se tait pourtant et se consacre à son troupeau.

Le héros de Zouérate ne consentira à sortir de son ombrageuse retraite qu’en septembre 1996. Il fait en effet partie de la petite délégation qui se rend au palais royal de Marrakech pour une discussion informelle, une « prise de contact » dont rien ne sortira, avec les autorités marocaines. Avec ses compagnons, tous triés sur le volet, il est reçu par le prince héritier Sidi Mohammed, flanqué du ministre de l’Intérieur Driss Basri. « Basri sortait souvent du sujet, mais le prince héritier l’y faisait revenir avec autorité. Il dirigeait très intelligemment les débats. L’idée que j’avais de lui a complètement changé ce jour-là », raconte Ayoub. Une fois de plus, les Algériens ne sont pas loin. Avant son départ d’Alger, la délégation, que dirigeait Béchir Mustapha Sayed, a reçu les instructions de Mohamed Attaf, le ministre des Affaires étrangères, accompagné de plusieurs officiers supérieurs. À son retour, elle a dû se soumettre à un long debriefing .

Insensiblement, en même temps que s’éloigne comme un mirage la perspective de l’indépendance, Ayoub se met à douter. La rencontre de Marrakech a-t-elle joué un rôle dans ce glissement psychologique ? Sans doute pas, beaucoup moins, en tout cas, que la lassitude et cette désagréable impression de tourner en rond sans espoir dans le désert, sous des abris de fortune, au sein d’un Polisario qui n’est plus qu’une coquille vide, et qui, surtout, ignore superbement la démocratie interne. L’armée ? Elle s’est ossifiée, effritée, et ne compte plus que deux mille hommes opérationnels, contre vingt mille dans les années quatre-vingt. « Abdelaziz se méfie de tout le monde, accuse Ayoub, il vit entouré d’une garde prétorienne de quarante personnes et ne compte plus que sur ses services de renseignements et sur une gendarmerie à sa dévotion. » Le secrétariat national ? « Il ne se réunit que tous les six mois, pour entériner les décisions prises par le président. Jamais, depuis qu’Abdelaziz est au pouvoir, la question du financement du Polisario n’a figuré à l’ordre du jour. L’argent, c’est son secret. Le tabou des tabous. »

Même s’il n’y a plus de prisonniers politiques dans les camps, en sortir pour se rendre en Algérie ou en Mauritanie relève de l’impossible pour qui n’est pas muni des autorisations nécessaires. « Aujourd’hui encore, révèle Ayoub, deux cercles entourent à distance les quatre camps de réfugiés : le premier contrôle est assuré par la gendarmerie du Polisario, le second, plus éloigné, par l’armée algérienne elle-même. Pour passer à travers, il faut le faire de nuit et parfaitement connaître le terrain. Il faut du courage aussi : si vous êtes découvert, on vous tire dessus. »

En ce début d’année 2002, alors qu’il a noué des contacts secrets, indirects et encore hésitants avec les services marocains, à l’initiative de ces derniers, Ayoub peut compter ses amis sur les doigts de ses deux mains. Brahim Ghali et Béchir Mustapha Sayed, deux « historiques » dont il est proche, ont été éloignés, l’un à Madrid et l’autre au camp de réfugiés de Dakhla, à 160 km de Tindouf. Les membres du secrétariat national qui trouvent grâce à ses yeux - Mohamed Lamine Ahmed, Abba Mohamed Mouloud, Abdellahi Lahbib, Mansour Omar... - ont été écartés de l’entourage d’Abdelaziz au profit d’apparatchiks sans assise tribale, pour lesquels il n’a aucune estime. Ses rares relations non sahraouies, comme le colonel mauritanien Ould Boukreiss ou le général algérien Gaied Salah, le chef d’état-major de l’armée de terre, qui fut longtemps son « officier traitant », ne peuvent rien pour lui. De plus en plus, le commandant songe à faire le grand saut. À la fin du mois de mars, Abdelaziz, pressentant peut-être sa défection, lui rend humblement visite dans sa khaïma du camp d’Aousserd. « Il est venu prendre de mes nouvelles et me parler de ce qu’il appelle la situation générale. Sans jamais évoquer clairement le projet de partition du Sahara que M’Hamed Khaddad, son représentant auprès de la Minurso, venait pourtant d’approuver, il m’a fait comprendre que telle était la volonté des Algériens, et que nous n’y pouvions rien. Il voulait, aussi, se réconcilier avec moi, car il savait bien que j’étais contre sa politique. Je l’ai écouté, et puis il s’est retiré. Ce jour-là, j’ai su que j’allais regagner le Maroc. »

Dehors, derrière la baie vitrée de la villa, la mer scintille et des enfants jouent sur la plage, en ces derniers beaux jours d’automne. Le Sahara est loin. « Là-bas, dans les camps, il reste une minorité de gens convaincus, déterminés, qui croient encore à l’indépendance, confie Ayoub. Mais les vrais Sahraouis, ceux qui, comme moi, sont originaires du Sahara, sont au bout du rouleau : ils veulent en finir et l’autonomie interne constitue une chance inespérée. » Et si c’était à refaire ? S’il pouvait, par un coup de baguette magique, revenir vingt-sept ans en arrière et empêcher tous ces morts pour rien, qu’ils soient sahraouis, marocains ou mauritaniens ? Lahbib Ayoub se ferme, avale une gorgée de thé brûlant, et laisse tomber ces mots : « Je ne sais pas quoi vous répondre, mais non, je ne regrette rien. On ne regrette pas sa vie. Aujourd’hui, comme hier, je fais ce que ma conscience me dicte. »

Qu’on le veuille ou non et quelles que soient les critiques acerbes formulées par la direction du Front Polisario à son encontre, cet homme-là n’est pas un rallié comme les autres. Si la plupart de ceux qui l’ont précédé ont vécu cette repentance comme une fin en soi, acceptant leur destin de fonctionnaires du royaume avec la résignation des supplétifs, lui se veut à la fois partenaire des autorités chérifiennes et porte-parole de la majorité silencieuse des camps. « Mon retour est un recommencement », dit-il. Du coup, alors qu’elle n’était, au départ, qu’une simple manoeuvre dilatoire, l’idée d’une autonomie interne du Sahara, telle que la formule le plan Baker avec le soutien du Maroc, devient crédible.

L’intelligent

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