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Saïd Taghmaoui : "J’ai toujours revendiqué mes origines"

8 septembre 2008 - 19h23
Saïd Taghmaoui : "J'ai toujours revendiqué mes origines"

Depuis quelque temps, l’acteur franco-marocain se fait de plus en plus présent sur le grand écran, enchaînant les rôles dans les productions américaines. Retour, au fil d’une interview, sur l’ascension irrésistible de Saïd Taghmaoui, qui l’a mené d’une cité parisienne jusqu’à Hollywood.

On se souvient encore de son regard dans La Haine, film “coup de poing” sur les ghettos français sorti en 1995, qui marqua toute une génération. La Haine, où le quotidien de trois amis issus de la banlieue
parisienne (un juif, un arabe et un black) reflétait la réalité d’une jeunesse oubliée, tentant de tuer l’ennui sur le bitume du périphérique. On oublie souvent que, nominé à l’époque aux Césars en tant que meilleur espoir masculin, Saïd Taghmaoui avait également co-écrit le scénario du film avec Mathieu Kassovitz, récompensé par le Prix de la mise en scène à Cannes.

Depuis, le gamin d’Aulnay-sous-Bois s’est construit, petit à petit, une carrière brillante. Et depuis quelques années, il enchaîne les superproductions hollywoodiennes, côtoyant les plus grands, de Dustin Hoffman à George Clooney, de Sigourney Weaver à Mark Wahlberg.

Comment ce fils de la banlieue a-t-il gravi les marches du succès, jusqu’à s’ouvrir les portes de Hollywood et devenir bientôt, avec son rôle dans la trilogie GI Joe (dont le premier épisode sortira en 2009), “le premier super héros américain interprété par un arabe ?”. Et ce après avoir reçu la Pyramide d’Or du meilleur acteur, en 2005, au Caire, des mains de Omar Sharif, son idole de toujours.

Entre la France, les Etats-Unis et le Maroc

Taghmaoui quitte l’école à quatorze ans, pour se consacrer à la boxe anglaise, dont il devint vice-champion de France. Il officiait également dans le virulent (et défunt) collectif de hip hop Assassin, jusqu’à ce que la passion du 7ème Art le happe : “Le cinéma m’est tombé dessus sans crier gare, et m’a rapidement sorti de la délinquance”, confie-t-il aujourd’hui. Après La Haine, les portes du cinéma hexagonal lui étaient ouvertes. Il préfère aller voir ailleurs si la caméra est plus verte : “Je ne voulais pas me cantonner aux rôle d’épicier, de l’arabe du coin”. Rien de cela aux Etats-Unis, où il choisit de poursuivre sa carrière. “Lorsqu’un black présente le JT, c’est un événement en France. Aux Etats-Unis, l’animatrice télé la mieux payée est noire justement. La comparaison parle d’elle-même”, confiait-il récemment au magazine français Rapmag, qui consacrait sa couverture à une conversation sur l’islamophobie entre l’acteur et le rappeur Médine. “J’aime son travail, il parle de l’islam de façon éclairée”.

Faite d’allers-retours entre l’Hexagone et Hollywood, la vie de Saïd Taghmaoui comporte également la case Maroc. On voit en effet de plus en plus souvent l’acteur (qui vient de tourner un nouveau spot de sensibilisation à la sécurité routière) dans le pays de ses origines. Il aimerait d’ailleurs y acquérir un pied-à-terre, une maison pour ses parents “qui rêvent de passer leurs vieux jours près d’Essaouira”. Essaouira où nous l’avons justement rencontré, pour une interview dans laquelle il revient sur ses débuts, son travail, et ses projets au Maroc. Silence, on tourne !

Ce n’est pas la première fois qu’on vous croise à Essaouira. Vous êtes un habitué ?

Cela fait quatre ou cinq ans que je viens au Festival d’Essaouira. C’est un moment culturel fort, proche de la ville d’origine de mes parents. Il y a comme un retour aux sources, du bien-être, de la légèreté, de la simplicité. Je me sens bien et je ne me pose pas trop de questions : des concerts et des gens intéressants, de l’échange culturel, de l’ouverture, de la tolérance… C’est le Maroc que j’aime.

On dit que vous envisagez d’ouvrir une école destinée aux jeunes acteurs à Casablanca…

Je voudrais développer des stages privés, avec un concours d’entrée, pendant une période précise : un mois, deux mois, plus peut être… On est en train de travailler là-dessus. Pour essayer de former - le mot est un peu prétentieux -, de transmettre un peu de ce que j’ai appris, de mon expérience. J’ai la chance d’avoir un carnet d’adresses international assez garni, on pourrait imaginer des ateliers, des master classes, etc. Mais ce ne sera pas vraiment une école, il y aura deux ou trois sessions dans l’année pour une trentaine de personnes sélectionnées sur concours. Une formation payante, mais accessible. Je pense qu’il faut sélectionner à l’entrée, pour transmettre à des gens qui sont capables de recevoir. Beaucoup veulent devenir acteurs, mais ce n’est pas à la portée de tout le monde. Le concours permettra d’épurer pour aller à l’essentiel.

Depuis deux ans, vous enchaînez les tournages. C’est le retour de la baraka ?

C’est surtout le fruit d’un travail acharné. Cette année est sorti Les Cerfs-volants de Kaboul, adaptation du roman du même titre. Un film dont je suis très fier, réalisé par Mark Forster, un de mes amis qui est d’ailleurs en train de diriger le prochain James Bond. Il y eut ensuite Angles d’Attaque, un gros film d’action avec Forest Whitaker, Dennis Quaid et Sigourney Weaver. Le prochain à sortir est Traitor. C’est un film qui me paraît important, parce que j’y accède finalement aux rôles principaux, après toutes ces années. J’y joue aux côtés de Don Cheadle et Kate Pierce. C’est un film très politique, sur l’espionnage international. Un vrai thriller, tourné dans quatre ou cinq pays différents, dont le Maroc, qu’on a d’ailleurs fait passer… pour le Soudan.

Après Les Cerfs-volants de Kaboul, film qui évoquait l’Afghanistan, vous apparaîtrez bientôt dans une fiction sur la vie de Saddam Hussein. Ce sont des sujets brûlants…

Effectivement. J’y interprète le frère de Saddam Hussein, Barzan Al Tikriti, dans une mini-série pour HBO et la BBC. La dernière fois que ces deux chaînes s’étaient associées, elles avaient fait Rome. C’est dire la qualité de leur travail. Le titre original est Saddam House et le concept est de le voir à l’intérieur de sa maison. C’est très polémique parce qu’on dit pas mal de vérités, et qu’on le présente sous un jour beaucoup moins diabolique que ce qu’on pensait… C’est une autre vision du conflit. Et de l’histoire.

Vous passez d’un film comme Saddam House à celui d’une superproduction très “entertainment” comme GI Joe…

On a tourné pour l’instant le premier des trois épisodes de GI Joe, célèbre bande dessinée déjà adaptée en dessin animé. C’est réalisé par Stephen Sommers, qui a entre autres signé La Momie et Van Helsing. Dans le casting, il y a Dennis Quaid, que je retrouve après Angles d’Attaque, Sienna Miller, Marlon Wayans et des jeunes acteurs américains qui sont en train de percer, comme Channing Tattum. Pour mémoire, les GI Joe sont les meilleurs soldats du monde, ils sont quatre, et chacun représente quelque chose de très fort. ça se passe dans le futur, ce sont les forces du bien contre les forces du mal, avec des super-pouvoirs, des soucoupes volantes et des vaisseaux spatiaux. Du cinéma grand spectacle, quoi ! C’est super, comme un rêve de gosse qui se transforme en réalité, tous ces gadgets, la combinaison… Et puis, jouer un super-héros positif, ça fait du bien. J’ai joué pas mal de rôles de méchants. C’est bien de changer un peu.

Le cachet doit être confortable, et certaines rumeurs vous présentent comme l’un des acteurs européens les mieux payés… Alors, combien pour un film ?

C’est indécent de parler de tout ça. Les gens savent que ça va plutôt bien pour moi. Après, ça devient pervers de sortir des chiffres. C’est quelque chose du domaine du privé. Je gagne bien ma vie, mais cela me ferait bien plus plaisir qu’on me qualifie de meilleur acteur que d’acteur le mieux payé. Mais bizarrement, quand tes cachets s’envolent, tu deviens le meilleur aux yeux de certains, comme si l’argent était un gage de qualité ! En fait ce n’est pas l’argent qui fait l’acteur, c’est plutôt l’acteur qui fait l’argent.

Oublions un peu le cinéma, et parlons musique. Vous avez connu les débuts du hip hop en France. C’était la belle époque ?

C’est vrai, j’ai grandi et évolué avec cette musique, qui m’a donné beaucoup de force. J’estime qu’elle éduque les gens. C’est comme une colonne vertébrale, qui nous a apporté énormément d’amour et de force quand on était jeunes, parce que ça parlait de nous et que ça sublimait un peu le malheur. Le hip-hop reste ma musique de prédilection et je pense que c’est la musique qui a fait de moi ce que je suis. Aujourd’hui, je suis proche de Mac Tyer, de La Fouine, qui est d’origine marocaine. Il y a aussi Nessbeal, d’origine marocaine aussi. Un rappeur que j’adore, très talentueux, et qui est en train d’exploser.

Vous dites être resté dans cette identité du ghetto. Pourtant, on a plutôt l’impression qu’en général, les gens qui sortent de ces quartiers et réussissent ont parfois vite fait de se la jouer jet-set…

J’ai toujours revendiqué mes origines, je viens d’une banlieue parisienne, d’une cité assez dure, à Aulnay-sous-Bois, appelée les 3000. J’ai grandi très pauvre dans une famille qui se battait tous les jours. Grâce à Dieu, on n’a jamais manqué de rien et encore moins d’amour. Il y avait peu de choses, mais l’amour était là, et c’était le plus important. Et puis j’ai eu la chance d’être pris par une passion, le cinéma, alors que rien ne me préparait à entrer dans ce monde et cet univers-là ! Je suis un autodidacte et, depuis, j’ai tenté de rattraper le temps perdu. J’étais un cancre à l’école, et comme tout les cancres, quand tu commences à travailler, c’est sans répit, pour combler cette espèce de déficit. J’ai mis les bouchées doubles. Quand on commence à sortir la tête de l’eau, effectivement, on a tendance à oublier un peu d’où l’on vient, parce que c’est un monde un peu particulier. Mais mon identité et ma personnalité ont toujours été fortes, parce que ma culture à moi, mes références, mes bases, mes racines, c’est le ghetto français. J’ai grandi avec ses valeurs, qui sont à la fois immigrées, prolétaires… C’est une identité à part entière.

Vous revendiquez les valeurs d’un univers qu’on nous présente plutôt comme sans foi ni loi…

Bien sûr, je revendique des valeurs.

Le monde sans foi ni loi, c’est plutôt la politique que le ghetto. Que pensez-vous de la politique actuelle en France, comment est-elle perçue dans ces quartiers ?

Je pense que ce n’est plus un problème d’intégration mais plutôt un problème d’acceptation. Tant que les gens en France auront du mal à accepter que des gens un peu différents soient des Français à part entière, tant qu’on n’acceptera pas cette France plurielle, on aura toujours le même problème. Il faut enrayer cette discrimination latente. Le mépris est une arme de destruction massive. Une mère qui n’élève pas ses enfants de la même façon est une mère indigne, et la République devrait élever tous ses enfants, en son sein, sur un même pied d’égalité.

Source : TelQuel - Jean Berry

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