
« Cela fait vingt-cinq ans que je fais les récoltes en Espagne. Et regardez où j’en suis arrivé : à faire l’aumône et à dormir comme un clochard ! » Ahmadi, un Marocain de 50 ans au crâne dégarni, ouvre le sac plastique que vient de lui distribuer la Croix-Rouge : un bout de pain, une boîte de thon et une orange. En face de la route nationale, en contrebas de la bourgade de Baena, accrochée à flanc de colline, il montre le talus où il passe ses nuits depuis un bon mois, avec un carton comme matelas et son anorak comme couverture.
A côté de lui, cinq Algériens font un mini-méchoui ; des Guinéens jouent aux dames avec des puzzles ; d’autres Subsahariens se réchauffent au soleil, immobiles pendant des heures. Ils sont environ 200 immigrants, Africains pour la plupart, occupés à tuer le temps, entre la résignation et la rage. Il n’y a pas de travail pour eux. « Rien de rien », répètent-ils tous.
Dans d’autres villages andalous, où l’olive est quasiment une monoculture, c’est le même scénario. Au total, plus de 5000 immigrants attendent en vain qu’on les embauche. Comme chaque année, ils sont venus pour les récoltes. Un travail qui dure six bonnes heures par jour (sans pause ou presque) et qui rapporte entre 35 et 45 euros. Mais aujourd’hui, la donne a changé. D’abord parce que la floraison n’a pas été bonne. Ensuite parce que les récentes pluies ont obligé à reporter la récolte des olives. Et surtout, parce qu’avec la crise et le chômage qui frappent l’Espagne, les autochtones se rabattent sur le travail des champs.
Chômeurs
José Luis Fernández possède une finca (propriété) de taille moyenne avec 120 hectares d’oliveraies. « Cette année, j’ai douze hommes pour la récolte, tous Espagnols. Auparavant, il y avait une majorité d’immigrants. Jusqu’ici, une bonne partie des gens de Baena travaillait dans des chantiers sur la Costa del Sol. Or, tout est à l’arrêt, on débauche à tour de bras. Alors, l’olive, c’est toujours ça de pris. Et moi, je suis comme les autres : je donne d’abord du travail aux Espagnols, c’est normal, non ? » Le constat n’est qu’en partie vrai. Certes, Baena, 20 000 habitants, compterait 1 500 chômeurs, environ 10 % de plus que l’an dernier, et voit de nombreux « locaux » retourner aux champs. Ainsi Miguel Angel, 21 ans, qui s’enfile un énorme sandwich, après une grosse journée de travail : « J’ai cherché du boulot partout dans la région. Il n’y avait que ça. »
« Bus »
Mais la main-d’œuvre préférée des entrepreneurs, ce sont de loin les Roumains. Non seulement ils sont membres de l’UE, mais ils ont été recrutés via les syndicats agricoles locaux et le consulat espagnol à Bucarest. A Nuñez de Prado, une fabrique d’huile d’olive familiale, on emploie trente Espagnols et autant de Roumains. « Tous les matins ou presque, on voit passer des bus de Roumains. Pourquoi les faire venir, alors que nous, on est là, disponibles ? » se plaint Baba, un Sénégalais de 31 ans, arrivé à Malaga en 1999, et mis à la porte de son entreprise de plomberie en septembre. Son cas est représentatif. Car, contrairement aux préjugés, ces immigrants ne sont pas des clandestins. La majorité ont des papiers en règles et travaillent depuis des années, alternant emplois dans le BTP et l’agriculture. Baba a cette formule qui résume bien la situation : « Avant, j’avais du boulot mais pas de papiers. Maintenant, c’est l’inverse. La crise, c’est nous qui en souffrons, pas les Espagnols. » Au premier semestre 2008, 40% des nouveaux chômeurs sont des étrangers.
Omar, Abderrahmane et Mustafa, Algériens, entre 22 et 28 ans, sont arrivés à Madrid en 2004 et dorment dans leur voiture. Ils sont dans la même situation. « Il n’y a plus un seul chantier dans la capitale, on a cherché partout, plus rien ! » Comme les autres, ils partiront d’ici deux semaines à Huelva, pour les fraises. Au cas où.
Source : Libération.fr - François Musseau
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