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Bigg, le plus fort

18 septembre 2006 - 07h46
Bigg, le plus fort

Bigg porte bien son nom : avec Mgharba ’tal mout, premier album sorti avec fracas en avril dernier, le rappeur au parler cru a pris une grosse place dans l’univers rap marocain. Rencontre avec un artiste qui fait le poids.

Tee-shirt XXL, barbe de plus de trois jours, un faux diamant planté dans chaque oreille, Bigg balance son imposante silhouette dans les rues de Roches noires. C’est son fief. Ici, un vieux embrasse le môme du quartier ; là, un môme apostrophe le rappeur respecté : “Bigg ! Khouya !”

Sous une chaleur de plomb, Bigg éponge son crâne perlé de sueur. Il est déjà 16 heures, il vient de se lever, un peu plus tôt que d’habitude : un coup de fil à passer à Casa FM. “C’est là où j’ai été élevé”, dit-il en dépassant, sur la droite, la maison où la sœur de sa grand-mère s’occupait de lui quand il était petit. “Si on s’arrête, on n’est pas près de sortir”, justifie-t-il en laissant derrière lui l’océan et lmoun, “la jetée” version arabe, là où tu te fais dépouiller si t’es pas du quartier !” Hilare, Bigg rectifie : “Enfin maintenant, ça va mieux, toute ma promo est à Oukacha”.

Au carrefour, une vieille Volkswagen bordeaux attend sur le bas-côté. C’est celle de Réda. “Le mec que je vois plus que mon père et ma mère, lance Bigg en s’installant à côté de lui. Il est parmi les premiers qui y ont cru, et aujourd’hui, il gère les scènes, les featurings…” Les deux ne se quittent plus depuis la fac de droit (section française). Aujourd’hui, l’étudiant Taoufik Hazeb, 23 ans, est en licence à Mohammedia, espérant la décrocher l’an prochain après s’être arrêté à la fin du premier semestre, pour une très bonne raison.

Elle tient en trois mots : Mgharba ’tal lmout. Sorti en avril dernier à grand renfort de système D, c’est l’album évènement de la scène marocaine 2006. Vingt-quatre titres bruts de décoffrage, écrits avec virtuosité et crachés avec rage, appuyés par des featurings complices pour appuyer là où ça fait mal : années de plomb, corruption, islamisme… Un décor dans lequel mieux vaut avancer armé. “C’est la moindre des choses d’avoir une licence, si jamais ça marche pas…”


Leader mais pas dictateur

Mais pourquoi diable s’engouffrer dans une filière de diplômés chômeurs ? “La fac en général, c’est par défaut… T’as vu mon quartier, pas besoin de te faire un dessin”, lance le fils d’employé ONCF, qui, quand il n’était pas sur les bancs du lycée Imam Malik, se débrouillait CD et micro en refourguant “au plus riche” des jeans 501 achetés à 250 DH. “Le container en face de chez moi avait été fauché, je ne faisais rien d’illégal…”, assure Bigg, que les flics ont longtemps laissé tranquille jusqu’à ce qu’il leur balance, sur scène, deux trois vérités à la face.

“La chose contre laquelle j’ai vraiment la rage, c’est l’abus de pouvoir”. D’où le droit français : “C’est le seul moyen d’avoir légalement un poste de pouvoir et essayer de changer les choses, passer bezzez à travers le système”, s’énerve-t-il. D’où, aussi, le rap : “Le seul moyen d’exprimer cette colère sans casser des voitures ou faire des émeutes”.

Méfiant envers le pouvoir, friand de leadership : cette équation est un peu le fil directeur de la trajectoire de Bigg dans l’univers rap : six groupes en neuf ans, dont les noms évoquent tous la scène East Coast américaine, bien qu’il “n’aime pas le mot influence”. D’un groupe à l’autre, Bigg a sauté pour mieux affirmer ses idées. D’abord Thug Gang, celui du premier concert à Sidi Belyout. “On était trois gosses de 16 ans et on s’est débrouillé de A à Z. On a même fait 250 balles de bénéfice par tête”. Puis vint la préparation du Boulevard des jeunes musiciens à la FOL, “y en a qui voulaient répéter, d’autres non…” Bigg quitte le groupe avant la compétition.
Ensuite, Cash Money, “c’est-à-dire tout ce qu’on n’avait pas”, puis X-Side, dont le chanteur “rappait à la Snoop (Doggy Dog)”. Germe alors l’idée du rap en arabe. “Mais c’était un groupe avec trop de têtes pensantes”, tranche Bigg. “Je suis ouvert à toutes les propositions, mais j’aime pas qu’on me dirige”. Pour se changer les idées, le rappeur fait un break avec Snipers, un duo de hard core “juste pour le kif”, mais dans lequel il continue de parler, en anglais, de politique et de “streetlife”.
Enfin, c’est en tant que MC solo qu’il joue pour la première fois avec Mafia-C, avant de rejoindre le groupe pour quatre ans. “Ils avaient peut-être besoin d’un leader”, suggère Bigg, sourire en coin. Le groupe balance dix-sept titres sur le Net, se concocte un public, joue au BJM 2001 et dans des concerts de l’association Original Hip Hop fondée par DJ Key. Après une petite tournée, Bigg repense à se produire en solo. “Eux n’ont pas trop assumé que je fasse les deux en parallèle”, résume-t-il pour expliquer cette dernière rupture.

Une chose est sûre, Bigg ne regrette rien. “Au festival de Casa, je risquais le tout pour le tout en jouant en dernier. Finalement, la place Rachidi était pleine jusqu’à deux heures du mat’. ça m’a appris que je peux tenir sur scène plus d’une heure”, se rassure notre homme qui, habitué à mettre en boîte ses morceaux très rapidement, a dû se faire violence pour apprendre ses propres paroles par cœur.

Il a fait du chemin, le gosse natif de Hay Mohammadi, dont les parents écoutaient Abdelhalim, Whitney Houston et les Beatles. C’est l’anglais qui l’a mené au rap bien plus que le rap à l’anglais. “J’avais un prof très direct, MTV”. Neuf ans plus tard, même s’il assure être bercé de soul et ne pas écouter de rap chez lui, Bigg arbore fièrement son total look hip hop. Dans le parking souterrain des Twins, il kiffe se prendre en photo avec son portable, bras écartés et air de pitbull.


Vulgarité ou réalité ?

En haut se trouve Saber, “le meilleur spot de fringues hip hop du Maroc. Fnaïre et H-Kayne descendent ici”. C’est aussi un des dix points de vente de Mgharba ’tal lmout. Ici comme ailleurs, le stock est épuisé. Deux cents albums au total, soit pas grand-chose. “J’avais sorti une série de mille, mais j’en ai distribué 800 “favor” à la presse, aux festivals…” En sortir mille de plus coûterait 10 000 DH. “Je ne les ai pas”, avoue le rappeur dont les récents cachets ont épongé les crédits. Malgré cela, Bigg évoque la marque qu’il cherche à lancer : “AlKhasser wear”, reprenant le surnom provoc’ qu’il s’est lui-même donné. “C’est eux qui m’appellent comme ça”.

Eux ? Tous ceux que choque son parler cru. Jusqu’à certains potes. “Je lui ai suggéré de faire des versions plus clean, pour la distribution, la radio ou certaines scènes. Si ma mère vient nous voir à Agadir quand je scratche avec lui, je serai gêné”, reconnaît Khalid Douache, aka DJ Key, qui a étroitement collaboré sur Mgharba ’tal lmout, tant aux platines qu’à la post-prod, via sa boîte Funky Noise.

Voilà un débat qui semble blaser l’intéressé autant qu’une session parlementaire. Il faut dire que la darija de la rue ne fait pas dans la dentelle. Pour preuve, “warma”, charmant néologisme issu du mot tumeur pour évoquer “une meuf bien calibrée”. En tout cas, rien qui effraie Imad, l’animateur de “Ze Kotbi Show” sur Casa FM, dont Bigg était l’invité deux semaines plus tôt. Cet après-midi, le rappeur revient en studio pour enregistrer un jingle. Plié en deux, s’éventant avec une pochette de DVD, Bigg dégaine sa voix caverneuse.

Débit de parole extralarge, truffé de vannes finissant sur un rire sonore, c’est un bon client pour la radio. D’autant que, khasel ou pas, Bigg ne parle pas pour ne rien dire. Personne de sa famille n’a été directement touché par les années de plomb, “mais ça ne m’ôte pas le droit d’en parler. Je condamne l’abus de pouvoir”. S’il n’achète pas la presse, il a lu Derb Moulay Cherif et vu La Chambre noire, le film de Hassan Benjelloun qui l’a inspiré pour composer et écrire son titre phare “El Khouf” en moins d’une nuit.

Sa peur, à lui ? “Mourir avant de concrétiser ce que j’ai dans la tête”. Soit, à court terme, de nouveaux titres, dont “Sirou sawtou” pour contrer les islamistes en 2007, et un morceau confidentiel, pour lequel il rêve d’un clip innovant, tel un court-métrage en 35 mm que tournerait un cinéaste confirmé. A moyen terme, mettre sur pied Bigg Production. Et, à long terme, pourquoi pas aborder la scène américaine ? “Je veux surtout leur montrer qu’on peut débarquer du Tiers monde et se débrouiller”.

“Heureusement ça prend forme”, poursuit-il en évoquant les studios de Fnaïre (où il a enregistré une partie et mixé l’intégralité de Mgharba ’tal mout) et de Casa Crew, Funky Noise, la boîte de prod’ de DJ Key et DJ Kamaz, l’EAC L’Boulvart, qui lui a prêté 10 000 DH pour Mgharba ’tal mout, ou encore Raptivite.net, le portail hyperinteractif grâce auquel s’est constituée la majorité de son public. “Des mineurs pour la plupart, qui pourront grandir inchaâllah avec ma musique”.

Bigg a eu ses déceptions : refus de visa pour la France, où il devait jouer le 16 avril dernier à Montpellier ; arnaque du label français UNI’SONS, dont la compil’ Au-delà de J-Bralt-art a sollicité le labeur de nombreux rappeurs marocains - Aminoffice, Loubna, Mafia C, Masta Flow, Fnaïre, DJ Van, DJ Key - sans qu’aucun en voie la couleur ou l’argent. “Je les remercie pour un truc, c’est de nous avoir tous réunis”. Deux ans plus tard, la “family” - Fnaïre, Masta Flow, 9mm, DJ Key, Colonel, Loubna, Y-Cine, Caprice, Lotfi, Muslim, Skizo - est largement présente sur l’album de Bigg.

Au dos de la pochette, le rappeur a pourtant préféré remercier tous ceux qui ne l’ont pas aidé… “J’avais peur d’oublier quelqu’un dans les vrais remerciements, donc j’ai préféré m’adresser à ceux qui m’ont emmerdé”. Mais parmi toutes ses gueulantes, Bigg s’en réserve une pour lui-même : “Mon gros défaut, c’est que je suis fainéant. Je suis capable de louper un job ou un concert si mon réveil n’a pas sonné”. Ironie du sort, pour qui veut “réveiller” les Marocains...

Cerise Maréchaud - TelQuel

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