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Ahmed Cherkaoui

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4 août 2005 - 10h50 - Artistes et peintres

Le destin d’Ahmed Cherkaoui bute accidentellement en 1967 à l’âge de 33 ans alors, qu’en pleine maturité de sa peinture, il semblait promis à l’aboutissement d’une œuvre des plus signifiantes, riches et autonomes de la confrontation dynamique de ses intérêts plastiques, nourris aussi bien par la tradition arabe et berbère que par les exigences d’une peinture moderne. Il meurt au coeur du débat Orient-Occident, identitaire, en traçant les voies du dépassement.

Depuis, Ahmed Cherkaoui est considéré, avec J. Gharbaoui, comme le précurseur de la peinture contemporaine au Maroc et incarne un des moments les plus importants de son histoire. Une notoriété qui dépasse les frontières, acquise d’abord au sein de l’École de Paris durant les années cinquante et soixante. Son œuvre y prend une valeur symbolique par son apport original et son travail de symbiose. Il trouve dans l’exil un terrain stimulant qui lui permet de déchiffrer sa propre mémoire et de donner forme à sa résonance créatrice dans une quète lucide, passionnée et propre à son temps.

1934

Ahmed Cherkaoui naît le 2 octobre 1934, à Boujad, petite ville de la plaine de la Chaouia. Issu par son père de la grande famille Cherkaoui, dont un des aïeux, Mohamed Cherki, est un soufi célèbre, et par sa mère d’un village berbère du Moyen-Atlas, Ahmed Cherkaoui garde l’idée d’une enfance heureuse et libre à Beni-Mellal.

Au m’sid, il s’initie à la calligraphie arabe et étudie le Coran. Sa mère meurt alors qu’il est encore jeune, ce qui laissera en lui une blessure profonde. Il poursuit des études secondaires à Casablanca. L’adaptation à la vie citadine est difficile et il se réfugie souvent dans le monde du rêve, monde qui déterminera en partie sa vocation artistique future. Un maître réputé poursuit son apprentissage de la calligraphie, « la géométrie de l’âme énoncée par le corps », une source d’inspiration qui restera inépuisable. Pour gagner sa vie et préparer son départ pour Paris, il exécute différents travaux calicots, panneaux publicitaires, affiches, peintures murales d’enseigne.

1956

Arrivée à Paris. Il s’inscrit à l’École des Métiers d’Art, section arts graphiques, où il étudie les techniques de la lettre, de la décoration et de l’affiche. Ses dessins d’atelier témoignent déjà de sa sensibilité artistique et de la liberté de son trait. Dans sa chambre du Foyer des Étudiants Maghrébins, rue des Écoles, il a l’idée secrète de peindre sans vouloir céder à la facilité d’un modernisme mal assimilé.

1959

Ahmed Cherkaoui obtient son diplôme. Il est embauché par la maison Pathé-Marconi pour dessiner les maquettes des pochettes de disques du département oriental et entreprend ses premières recherches en peinture. Il réalise des compositions figuratives de paysages marocains, malgré tout fort éloignées du style académique de certains peintres au Maroc. Progressivement, il s’oriente vers un travail plus abstrait. Sous l’influence de Paul Klee et Roger Bissière, il fait le choix du support de la toile de jute. La peinture de Bissière, découverte au Musée d’Art Moderne de Paris, produit en lui un véritable choc : « Lorsque j’ai vu Bissière pour la première fois, j’ai été tellement ému que j’ai pleuré. J’ai éprouvé un choc terrible devant ses ceuvres. J’avais devant moi la beauté incarnée ».

Encouragé par Monique de Gouvenain, alors responsable du Foyer des Étudiants Maghrébins et par la suite directrice de la Galerie Solstice, il expose pour la première fois ses toiles à Paris, aux Ateliers de l’imprimerie Lucienne Thalheimer.

1960

Cherkaoui entre à l’École des Beaux Arts de Paris dans l’atelier d’Aujame et ne tarde pas à être associé au groupe de l’École de Paris. Il conçoit l’ambition d’être un grand peintre marocain et tente la difficile synthèse entre les traditions et l’art populaire de son pays et la modernité artistique européenne. Ahmed Cherkaoui commence à élaborer un style personnel qui va s’affirmer au fur et à mesure de sa carrière et ouvre ainsi la voie de l’abstraction à l’école marocaine dès le début des années 60.

II expose pour la première fois au Maroc, au Salon de la jeune Peinture à Rabat - Le but de cette exposition est de mettre en valeur toute. une génération de peintres qui prend conscience d’elle-même et qui tente d’affirmer sa personnalité à travers un langage universel.

1961

Dans le cadre des échanges Maroc Pologne, Cherkaoui obtient une bourse d’un an pour étudier à l’Académie des Beaux-Arts de Varsovie, où le peintre Stajewski, un des maîtres de l’abstraction géométrique, s’intéresse à ses recherches et l’encourage. Sa peinture évolue au contact des recherches graphiques polonaises alors à l’avant-garde. Il laisse apparaître dans ses premières toiles la leçon de Paul Klee et de Mondrian, leçon reçue par tous les artistes de sa génération. Mais dans les tableaux suivants, toujours exécutés avec la technique mise au point à Paris, son vocabulaire de signes s’enrichit. En juin, juste à la fin de son séjour polonais, il expose ses nouvelles œuvres à la Galerie Krzwe-Kolo à Varsovie.

En août, de retour au Maroc, Ahmed Cherkaoui traverse une période de doute et d’interrogations sur « la culture nationale, sur la quête d’un Art rendu à sa question radicale, celle de reprendre racine et d’indiquer un cheminement différent » partagée avec Khatibi. Son frère lui offre Les Quatre Saisons de Vivaldi dont il fera quatre toiles qu’il intitule « Les Quatre Saisons ». L’Institut Goethe les achète pour les exposer dans ses salons. Cherkaoui remarquant les signes inscrits dans ses précédents tableaux, se penche sur le monde des signes et se consacre à l’étude du graphisme des tatouages, des traces sur les poteries et autres objets dont il cherche à découvrir la signification secrète. Dans un premier temps, il les reproduit fidèlement. Puis il franchit le pas, brise la structure de ces signes et commence à les intégrer consciemment dans ses compositions. Il cherche ainsi à constituer son langage propre. Le signe prend une importance croissante sur les toiles de jute qui lui permettent de fixer la lumière et d’exalter les couleurs.Toute allusion figurative disparaît.

En octobre, il est présent à la IIème Biennale des Jeunes, à Paris. Cherkaoui, Gharbaoui et Melehi y représentent le mouvement de l’abstraction marocaine. En novembre, Cherkaoui fait une exposition personnelle à la Galerie du Goethe Institut à Casablanca. En décembre il participe au Salon d’Automne - à l’École des Beaux-Arts de Casablanca - qui regroupe 90 œuvres marocaines et étrangères, toutes représentatives des tendances contemporaines. Il est vivement encouragé par Gaston Diehl, président fondateur du Salon de Mai et attaché culturel auprès de l’Ambassade de France au Maroc.

A la fin de l’année, Cherkaoui s’installe à Paris pour y préparer une exposition. Il travaille tout l’hiver à une série de gouaches et de grandes toiles qui représentent la synthèse de son séjour à Varsovie. Le jute, le cartouche, le vert et le rouge caractérisent cette série de toiles.

1962

En mars, une exposition personnelle à la Galerie Ursula Girardon à Paris, rencontre un franc succès tant auprès du public que des critiques d’art. En avril, Gaston Diehl organise au Théâtre National Mohammed V à Rabat l’exposition « Peintres de l’École de Paris et Peintres Marocains », à laquelle Cherkaoui est présent parmi une cinquantaine d’artistes de ce mouvement pictural - Picasso, Braque, Chagall...

En mai, il est invité au Salon de Mai à Paris, ce qui marque une étape importante dans sa vie personnelle et professionnelle. En effet, par l’intermédiaire d’un ami peintre vénézuélien, Oswaldo Vigas, il y rencontre Ludmilla - qui deviendra sa femme l’année suivante - et expose avec des peintres déjà renommés, ce qui constitue pour lui une consécration et en fait un des espoirs de la peinture moderne internationale. A ce salon, il choisit de présenter « Les Rêves de la Princesse », une toile d’un format inhabituel, étroite et haute, qui le force à organiser de manière rigoureuse et ascétique sa composition. Tout de suite après, il participe à l’exposition « Options », à la Galerie Ursula Girardon, qui regroupe divers peintres et sculpteurs. Il obtient une bourse de l’Unesco qui lui permet d’effectuer des recherches sur la calligraphie arabe et d’approfondir le monde du signe berbère.

En octobre et novembre, quelques-unes de ses œuvres sont présentées à la Galerie La Hune. Il fait partie de la manifestation automnale de la Galerie Charpentier, Paris, « École de Paris 1962 », qui regroupe cent toiles d’artistes d’origines très diverses, mais qui ont en commun, pour la grande majorité, de ne pas être des peintres figuratifs. Ce mois de novembre est riche en récompenses : 2e mention du Prix Manguin, Galerie de Paris, médaille de bronze au Xe Salon Interministériel de Paris auquel six peintres marocains sont invités.

1963

Cette année marque le début d’une période de transition qui prendra fin en 1964. Cherkaoui utilise une gamme sombre dominée par le bleu, le vert et le rouge ; il crée des huiles sur toile où la peinture, épaisse et pâteuse, est travaillée en tant que telle, et où le signe est transcendé en une gestuelle ferme et pure.

De nombreuses expositions lui sont consacrées en France et au Maroc : en janvier par le Centre Culturel Français de Rabat sur l’initiative de Gaston Diehl, puis ensuite à Tanger et Casablanca. Ce dernier fait paraître une plaquette préfacée par Georges Boudaille. En mars, il figure parmi les « Vingt Peintres Étrangers » au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris et expose à l’Atelier de reliure de Lucienne Thalheimer.

Le 14 mars, Ahmed Cherkaoui épouse Ludmilla.

Il est de nouveau invité au Salon de Mai, et participe ensuite à l’exposition des États Généraux du Désarmement au CercleVolney. Fin mai, Pierre Gaudibert organise à Paris, Galerie du Gouvernail, « Peintres du Maghreb », la première exposition entièrement consacrée à des peintres maghrébins contemporains non figuratifs. Dix peintres sont invités. La peinture d’Ahmed Cherkaoui y est remarquée pour son art des signes comme porteur d’univers poétique.

En juin, il expose à Paris, Galerie Charpentier à l’exposition « 2000 Ans d’Art au Maroc » où sont présentés des peintres marocains contemporains dont l’audience dépasse le cadre national. En juin encore, il est à Casablanca, pour « Formes et Couleurs ». En août, toujours à Casablanca, la Galerie Rue de Seine lui consacre une exposition. En octobre, il participe à la Ille Biennale des jeunes à Paris, en novembre, « Autour du jeu », Galerie Ursula Girardon et en décembre à l’exposition « Rencontre Internationale » à Rabat parmi 19 artistes marocains qui offrent un bref aperçu de la peinture marocaine contemporaine, replacé dans le contexte pictural international, grâce à la présentation de toiles venues de l’École de Paris, d’Allemagne, de Pologne, de Jordanie, du Sénégal, d’Inde, etc...

1964

En janvier, ses tableaux sont accrochés avec ceux de Masson, Michaux et d’autres à la Galerie Le Fleuve à Paris, dans le cadre de l’exposition « Tendances ».

Le 14 février 1964, heureux jour de la Saint-Valentin, naît son fils Noureddine.

En avril, dans « Action et Réflexion » il expose avec Bissière et Hartung à la Galerie A à Paris. En juin, Jean-Clarence Lambert organise l’exposition « Du Labyrinthe à la Chambre d’Amour » à Tokyo, japon et le Musée d’Alger invite Cherkaoui à l’Exposition Internationale. En septembre-octobre, George Waldemar préface son exposition personnelle, Galerie Jeanne Castel, Paris.

Cherkaoui choisit d’y exposer une suite d’encres de couleurs et une vingtaine de toiles. « Le Couronnement », est achetée par le gouvernement français, à l’initiative d’André Malraux, pour être exposé au Musée d’Art Moderne de Paris. La peinture de Cherkaoui s’est imposée dans le milieu des Arts : l’influence de Bissière et de Klee s’estompe tandis qu’une inspiration spirituelle s’empare de ses toiles, comme en témoignent quelques titres : Noé, La Prière, Mont des Oliviers ou Signe au ciel. Enfin, en décembre, le Docteur Gay invite Cherkaoui à son exposition « L’Art au Village » à Saint-Jeoire-en-Faucigny puis à Lyon.

1965

Cherkaoui commence la série des « Miroirs » :peintures en acrylique sur contreplaqué, de petit format. Les signes structurent un espace dominé par des couleurs vives et puissantes qui confèrent aux « Miroirs » un caractère aérien et translucide. En mai, Cherkaoui prend un poste de professeur de dessin d’art au collège d’enseignement technique de Beaumont-sur-Oise. Il expose à la Galerie Jeanne Castel à Johannesburg, Afrique du Sud. En mai, il est invité à nouveau au Salon de Mai à Paris. En juin, il est présent dans trois pays différents : en Suède pour une exposition personnelle à Karlstad ; au Maroc, au Goethe Institut de Casablanca et à Rabat, à la Galerie Bab Rouah pour l’exposition collective « Peintres marocains » ; en Espagne, à Madrid, au Palacio del Cristal del Retira pour « L’Art actuel au Maroc », et pour l’exposition « L’Oeil-de-Boeuf » organisée par Cérès Franco.

1966

A partir de 1966, il entame des recherches sur de nouveaux supports, dont le cuir. Les taches blanches prennent de l’ampleur, les couleurs se concentrent, donnant la primauté au signe qui se détache ainsi du fond. Au mois d’avril, il participe au Festival International des Arts Nègres de Dakar et à l’exposition « Six Peintres du Maghreb », Galerie Peintres du Monde à Paris. En juin, il est présent dans une exposition de groupe à la Galerie Solstice, Paris. En juin et juillet, le critique d’art G. S. Whittet choisit dix de ses toiles inspirées du vocabulaire des signes berbères, pour les présenter aux côtés des œuvres de deux artistes brésiliennes, à l’Alwyn Gallery à Londres.

1967

Avril : « Six Peintres du Maghreb » à la Galerie des Arts à Tunis. En mai, il présente une vingtaine d’huiles sur toile à la Galerie Solstice à Paris et participe aux États Généraux pour le Vietnam, Salle Pleyel et à « L’Age du jazz » au Musée Galliéra, à Paris. Cette année-là, il se met à travailler à un projet d’illustration du Dîwân d’El Hallaj, le grand mystique soufi. Il envisage de rentrer s’installer au Maroc dans le double but de poursuivre son travail dans son pays natal et contribuer à la formation des générations futures : « Je cherchais à Paris la célébrité, j’y renonce, je rentre au Maroc, je veux former les enfants de chez nous ; si nous voulons sortir du sous-développement, il nous faut tous mettre la main à la pâte ».

Le 17 août 1967 Cherkaoui meurt à Casablanca d’une banale crise d’appendicite suivie de complications. Il allait avoir 33 ans.

Les hommages se succèdent dans les mois qui suivent son décès. En octobre, la Ve Biennale des jeunes de Paris expose trois ceuvres du peintre en « Hommage à Cherkaoui » ; en novembre, sous le même titre, c’est le Salon de l’Art Sacré au Musée d’Art Moderne de Paris.

1968

FÉVRIER : Hommage à Cherkaoui à la Biennale de New Delhi, exposition des aquarelles à la Galerie Solstice à Paris.

AVRIL : 24 peintres marocains rendent hommage à Cherkaoui autour d’une quinzaine de ses œuvres représentatives de sa carrière à la Galerie Nationale de Bab Rouah à Rabat.

MAI : Salon de Mai de Paris « Hommage à Cherkaoui ».

JUIN :Jean-Jacques Lévêque présente « Analogies et Résonances », Galerie Vercamer à Paris.

1969

JANVIER : « Interférences Poètes-Peintres » à la Galerie Daniel Templon à Paris, présente une aquarelle de Cherkaoui accompagnée du poème « Talisman » de Jean Guichard-Meili.

MARS : L’Hiver et L’Automne, deux des toiles des « Quatre Saisons », exposées au Goethe Institut à Casablanca, sont volées et ne seront jamais retrouvées.

1970

OCTOBRE : exposition collective « Le jardin de Matisse », organisée par Raoul-Jean Moulin au Festival des Arts de Châtillon.

1971

FÉVRIER : « Techniques de l’Estampe », rue de la Cossonerie aux Halles de Paris présentée par Monique de Gouvenain et Jean-Marie Serreau.

1974

AVRIL : « La peinture marocaine dans les collections privées » à la Galerie Nadar à Casablanca, « Les Flamboyants », Galerie L’Oeil-de-Boeuf à Paris.

1980

AVRIL : Musée des Beaux-Arts de Grenoble dans son exposition collective consacrée aux arts et traditions populaires berbères.

1985

AVRIL : Dans le cadre de « Présences artistiques du Maroc » au Centre National d’Art Contemporain de Grenoble, exposition « 19 Peintres du Maroc » reprise au Musée des Arts Africains et Océaniens à Paris, en juin.

1988

DE FÉVRIER À MAI : exposition « Peinture Contemporaine au Maroc » à Bruxelles, au Musée des Beaux-Arts d’Ixelles, au Musée d’Ostende et à la Salle Saint-Georges de Liège.

1991

JUIN : « Peintres du Maroc : Belkahia, Bellamine, Cherkaoui, Kacimi », exposition présentée à l’institut du Monde Arabe à Paris.

1993

NOVEMBRE : Centre Culturel La Visitation de Périgueux.

1995

DÉCEMBRE : exposition « Regards Immortels » réunissant plusieurs artistes marocains. Forum Espace Congrès du Riad Salam à Casablanca.

1996

OCTOBRE : rétrospective « Cherkaoui ou la passion du signe » Institut du Monde Arabe, Paris et Fondation Wafabank à Casablanca.

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