Abderraouf, le clown éternel

- 15h39 - Maroc - Ecrit par : L.A

Même en “civil”, Abderrahim Tounsi a du mal à passer inaperçu. Silhouette voûtée, crâne dégarni et sourcils broussailleux, le géniteur du personnage de Abderraouf sillonne ce jour-là une artère casablancaise. L’homme ne sait où donner de la tête : jeunes et moins jeunes se retournent sur son passage, des automobilistes ralentissent pour l’interpeller… "Ba Abderraouf, Ba Abderraouf", hurle ce gamin
accompagné de son père, tout aussi emballé par la rencontre impromptue.

"Que Dieu te préserve, Si Abderraouf", lui lance à son tour un gardien de parking. Aux nombreuses sollicitations, Tounsi répond, presque gêné, avec un sourire ou un simple geste de la main. “C’est toujours comme ça, chaque fois que je mets les pieds dehors, depuis une quarantaine d’années”, commente, avec fierté, ce septuagénaire qui a fait vibrer des générations de zygomatiques marocaines.

Le rire, par hasard

“Abderraouf est bien plus qu’un comique. Au Maroc, il a été le précurseur de l’humour individuel dans sa forme moderne. C’est un peu le parrain de tous les humoristes d’aujourd’hui”. Le commentaire, pour le moins dithyrambique, est de Hassan El Fad. Le concerné l’aurait certainement trouvé exagéré, lui qui a embrassé le métier de comédien moins par vocation que par hasard. Ce natif de Casablanca en 1936 était plutôt promis à une brillante carrière professionnelle, loin des planches et des plateaux télé. Après l’apprentissage du Coran dans la mosquée du quartier de la vieille médina, il fait partie d’une poignée d’élèves marocains habilités à intégrer une prestigieuse école, réservée aux fils de notables. Il y partage les bancs avec quelques figures politiques comme feu Maâti Bouabid et Abdellatif Semlali. Mais l’élève Tounsi n’a rien du boute-en-train. C’est plutôt un garçon studieux, qui met un point d’honneur à se classer parmi les trois premiers de la classe. Mais son parcours scolaire est brutalement interrompu, lorsqu’il doit abandonner ses cahiers pour se trouver un travail et aider financièrement son père.

Au début des années 50, comme beaucoup d’autres jeunes de son âge, il attrape la fièvre du nationalisme. Au nom de la lutte pour l’indépendance, il se retrouve très vite derrière les barreaux, d’abord au commissariat central, puis à la prison civile de Casablanca. Et c’est là, ironie du sort, qu’il fait la rencontre de sa vie : le théâtre. “Des résistants emprisonnés avaient constitué une troupe de théâtre, qui jouait des pièces sur le thème du nationalisme, se souvient-il. Ils avaient besoin d’un jeune pour jouer le âaroubi. Comme j’étais là, ils m’ont pratiquement forcé à monter sur scène”. Et c’est le coup de foudre !

Lorsqu’il quitte la prison, Abderrahim ne rêve alors que de planches. En parallèle à son travail de conservateur du cimetière des Chouhada, puis d’ouvrier à la Somaca, il monte avec quelques-uns de ses anciens camarades d’infortune une troupe de théâtre, qui “joue dans des cafés des adaptations marocaines de Molière”. Chaque fois que c’est nécessaire, Abderrahim n’hésite pas à ruser pour faciliter les choses à sa troupe : “En quittant la prison, je suis parti avec une carte du Parti de l’Istiqlal et une autre de son frère ennemi, le Parti de la Choura. Et lors de mes déplacements, je sortais celle dont le parti était le plus influent dans la région. Immédiatement, toutes les portes s’ouvraient”.

Et Abderraouf est né

À l’époque, Abderrahim Tounsi est un comédien amateur, campant des rôles assez classiques. Le personnage de Abderraouf est encore tapi dans les recoins de son imagination. “Après une représentation, j’avais gardé chez moi les costumes de la troupe. Au milieu de la nuit, je ne sais pas ce qui m’a pris : j’en ai essayé un et je me suis amusé à mimer, devant la glace, un ancien camarade d’école qui s’appelait Abdelghafour”. C’est ainsi qu’est né, en 1967, un certain Abderraouf, stéréotype de l’idiot lucide. Signes particuliers : voix nasillarde, chéchia rouge vissée sur la tête, jabador et seroual colorés, et une capacité innée à tourner ses interlocuteurs en bourrique. Le personnage trouve vite son public, qui s’élargira avec son passage au petit écran. Et une nouvelle fois, le hasard fit bien les choses. Lors d’une représentation au défunt Théâtre municipal de Casablanca, un membre de la maigre assistance n’en finit pas de se tordre de rire. Il s’appelle Mohamed Belkass. “Il a été agréablement surpris par notre prestation, se souvient Tounsi. À la fin du spectacle, il est venu nous proposer son aide”. C’est le sésame tant attendu. Quelques semaines plus tard, Abderraouf et ses compagnons font leur première apparition télévisée. Le succès est immédiat. “Tout s’est rapidement enchaîné, raconte ce dernier. Les sollicitations pleuvaient de partout, nos spectacles se jouaient à guichets fermés et nos cassettes se vendaient par milliers. Des petits malins se sont même mis à vendre des répliques de mon costume de scène”. La Abderraoufmania dépasse même les frontières du royaume, s’étendant à la communauté maghrébine à l’étranger. “Lors d’un voyage aux Pays-Bas, j’ai rencontré un juif marocain qui connaissait par cœur les sketches de Abderraouf, déclare Hassan El Fad. C’est dire à quel point il était populaire”.

Traversée du désert

La communion entre Abderraouf et son public durera plus d’un quart de siècle. Mais dès le milieu des années 90, il va progressivement disparaître de la scène. Plus de passage télé, très peu de spectacles, si ce n’est quelques rares représentations destinées aux enfants. “Subitement, tout le monde l’a laissé tomber, se souvient l’un de ses proches. Il s’est retrouvé quasiment dans la misère”. Pour expliquer cette traversée du désert, l’humoriste accuse pêle-mêle “des organisateurs malhonnêtes, des salles de spectacle devenues trop chères et, surtout, un sérieux problème avec la RTM”. Le contentieux en question date d’un incident, encore dans les esprits. “Il avait piqué une colère en direct, parce qu’on l’avait empêché de finir son spectacle comme prévu”, se souvient ce proche, qui ajoute avec un sourire : “C’était en tout cas un grand moment de télévision !”. Pour autant, beaucoup pensent que cette mise à l’écart est d’abord due à l’usure du personnage de Abderraouf, qui n’a pas évolué d’un iota : “À la longue, c’était devenu lassant, souligne ce journaliste culturel. Le personnage était devenu trop prévisible, alors que le public avait besoin de nouveautés”.

Il faudra attendre 2005 pour revoir Abderraouf. Devant l’insistance de quelques journalistes et de nombreux nostalgiques, des hommages lui sont consacrés ici et là. Même Jamel Debouzze, icône moderne du rire, le cite dans les médias internationaux, à l’occasion du Festival du cinéma de Marrakech. Et consécration suprême, Mohammed VI lui accorde une décoration. Sa carrière semble alors relancée : comme par enchantement, les deux chaînes nationales lui ouvrent à nouveau leurs portes, notamment durant le ramadan. Avec des résultats mitigés. “Espérons seulement qu’il aura appris quelque chose de ses erreurs, fait remarquer un humoriste de la place. Son personnage, qui est un symbole du théâtre marocain, pourrait encore plaire, pour peu qu’il évolue”. Mais une icône peut-elle évoluer ?

Zoom : Le bouffon du Makhzen

Dès le lendemain de son premier passage télévisé, Abderrahim Tounsi est devenu très populaire… même auprès du Makhzen. “Il était tout le temps invité à jouer lors des cérémonies officielles et bénéficiait d’un soutien inconditionnel des autorités”, rappelle ce journaliste. Et d’ajouter : “D’ailleurs, même les militaires lui ont ouvert leurs portes”. En effet, durant de longues années, Abderraouf s’est produit au Sahara, en plein conflit armé avec le Polisario, histoire de divertir les troupes et de leur remonter le moral.

Abderraouf avait également ses fans au sein de la famille royale. Hassan II d’abord, qui le faisait souvent convoquer et qui prenait le temps de discuter un moment avec lui après ses représentations au Palais. “Il me répétait : remets ton chapeau, mon ami. Comme ça, je te reconnaîtrai mieux”, raconte Abderrahim Tounsi. Mais c’est feu Moulay Abdellah qui était son premier fan : “C’était un grand monsieur, très simple, qui nous invitait à tous ses anniversaires. Il lui arrivait même de jouer en notre compagnie. Le regretté était un sacré farceur !”.

TelQuel - Mehdi Sekkouri Alaoui

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