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Maroc : où en est-on par rapport à la modernité ?

30 septembre 2003 - 07h42 - Culture

Miroir et instrument de mesure de la santé et de la prospérité d’une nation, la culture est le moyen qui permet à la société de se doter d’une solide base identitaire (langue, valeurs) avec une capacité de donner et de recevoir, d’être soi-même tout en étant universel.

La culture est même l’élément central de la vie de la société, son coeur palpitant qui irrigue de son sang tous ses autres organes et tissus, et dont le bon fonctionnement ou les déficiences se reflètent immédiatement sur toutes les formes de son activité, suivant M. Abdesselam Cheddadi, auteur de " Education et culture au Maroc : le difficile passage à la modernité "

Le Maroc, comme la plupart des pays arabes, a intégré la modernité suivant un processus marqué par les conflits et la domination étrangère. D’où une attitude entachée d’ambiguïté, avec une méfiance, voire un rejet à l’égard de la culture moderne. C’est à ce niveau que, situe l’auteur, les origines du blocage et du dysfonctionnement du Maroc.

La culture marocaine vit, selon l’auteur, une triple illusion dans ses relations avec son passé,avec ses adversaires et avec l’universel. Face au passé, la culture marocaine développe l’idée d’une continuité immédiate avec son histoire passée. Elle se refuse à se reconnaître simplement moderne, en mettant toujours l’accent sur sa spécificité (arabe, islamique). Son rapport à l’universel est ambigu. Cette situation contribue à la figer dans une situation stérile et dépendante.

D’ailleurs, les causes profondes de la faiblesse marocaine à l’égard de l’Occident depuis le 19ème siècle étaient avant tout de nature culturelle, affirme A. Cheddadi. L’échec des réformes entreprises par les sultans Abd Al-Rahman, Mohamed IV et Hassan Ier était dû principalement à leur rejet par un milieu culturel conservateur.

Avec la colonisation, les Français vont dresser devant les Marocains toutes les barrières possibles pour les empêcher d’avoir un accès réel à la culture industrielle. L’enseignement qu’ils dispensèrent pour les Marocains visaient principalement la formation de techniciens ou de fonctionnaires subalternes et reposait en outre sur de multiples discriminations, entre notables et masses du peuple, entre Arabes et Berbères et entre Musulmans et Juifs.

Au terme de cette période, les Marocains héritent une culture moderne tronquée, structurellement bloquée et en opposition avec leur propre culture figée et déformée.

Après l’indépendance, nous sommes restés prisonniers de l’idée simpliste de " prendre le meilleur " chez l’ennemi et de " rejeter ce qui est incompatible avec notre civilisation ", nous dit l’auteur. Ainsi, ajoute-t-il, nous nous obstinons à nous situer à l’extérieur de la grande transformation que vit le monde et en dehors du temps présent. Mais, nous ne pouvons pas échapper aux assauts généralisés de la modernité et nous les subissons d’une façon impuissante ! De la sorte, notre dépendance vis-à-vis de l’Occident acquiert des bases inébranlables. En conséquence, au lieu de se résorber progressivement, le fossé culturel avec les pays développés s’est davantage creusé !

En posant le problème de l’éducation-formation de manière radicale et en érigeant le système éducatif " en priorité nationale, après l’intégrité territoriale ", la Charte nationale de l’éducation et de la formation est un événement majeur de l’histoire du Maroc.

Toutefois, du fait du non-respect rigoureux de la transparence et de la participation, l’applicabilité de cette charte, quelle que soit sa pertinence, se trouve, selon l’auteur, gravement handicapée.

L’éducation est une réalité d’une extrême complexité qui s’enracine dans le passé et engage l’avenir des générations futures. Or, la connaissance disponible actuellement sur le système éducatif étant déficiente et fragmentaire, ne permet pas de mener une politique éducative efficace.

Si l’on peut reconnaître au système éducatif marocain d’avoir pu absorber sans s’écrouler une multiplication de ses effectifs entre 1971 et 1998 allant de 300% au premier cycle de l’enseignement fondamental à 1000% au secondaire et à 1700% au supérieur, c’est au prix d’une dégradation constante de son rendement et de sa qualité, souligne M. Cheddadi.

Le problème du système éducatif ne pouvait être posé correctement en faisant abstraction de la langue, sans laquelle aucun progrès de l’enseignement n’est concevable, et de la culture, celle à laquelle il était emprunté, et celle dans laquelle il devait s’inscrire.

Tout en soulignant la gravité de la situation qui est la conséquence de la prévalence chez les responsables d’un souci idéologico-politique identitaire et de considération pragmatique de l’efficacité de l’Etat et de l’économie, A. Cheddadi estime qu’un sursaut reste possible à une double condition : assainir le climat en reconnaissant notre héritage linguistique pluriel et faire un choix sur une base consensuelle ( en promouvant l’amazigh en tant que seconde langue nationale après l’arabe) et dépasser les hésitations et demi-mesures en élaborant un plan de développement à long terme.

Par ailleurs, la question de l’intégration à la modernité pose le problème de la rupture. La rupture, le monde arabo-musulman la vit dans la douleur depuis plus de deux siècles. Ce monde est complètement subverti de l’intérieur, bouleversé de fond en comble dans son organisation sociale, son mode de pensée et d’être et même dans sa langue. Or, il a refusé de voir et de comprendre cette modernité qui s’était imposée à lui. La rupture avec le passé ne signifie pas le rejet de ce passé, mais au contraire sa ré-appropriation active. Il existe aujourd’hui un ordre qui s’étend à toute la planète. Personne ne peut prétendre le changer d’un seul coup : on peut seulement y apporter une sensibilité particulière. Mais, même là, la condition pour survivre en tant qu’entité distincte, originale, c’est de se penser dans un cadre universel.

Abordant le point de la morale publique, l’auteur distingue tout d’abord deux aspects : l’un tourné vers l’éducation, l’autre lié au fonctionnement et à la régulation de la société comme un tout. Dans les deux cas, il serait plus exact, estime-t-il, de parler d’un "ensemble éthico-politique" que de morale au sens strict. Pour lui, c’est le second aspect, celui qu’il a appelé "veille éthico-politique", qui est le plus fondamental et le plus caractéristique de la société moderne.

Au Maroc, comme dans le monde musulman, un ordre légal adapté aux conditions du monde moderne a de grandes difficultés à se mettre en place, à se préserver et à évoluer selon les exigences de la modernité. Outre les difficultés liées au sous-développement, l’obstacle majeur demeure, aux yeux de l’auteur, celui qui découle des rapports non résolus entre religion et sécularisation. Il est normal que dans ce contexte, une moralisation de la vie publique ait du mal à émerger.

A ce niveau, une "veille éthico-politique" peut jouer un rôle moteur et dans le renforcement du système démocratique et dans tout le processus de développement et de modernisation de la société. Aux conditions suivantes : créer les bases d’un véritable débat national en garantissant la liberté de pensée et d’expression et en accordant aux femmes un statut égal à celui des hommes ; consolider la société civile dont les associations ont encore une vie précaire faute de moyens financiers et de compétences ; renforcer l’indépendance de la justice et la doter des moyens qui lui garantissent le maximum d’efficacité et engager un processus permettant à moyen terme la résolution sur une base claire des relations entre la religion et la sécularisation.

Au coeur même de la modernité, il y a la liberté de penser et de créer. En conséquence, la tolérance est devenue un élément structurant de la société moderne. Si dans les sociétés occidentales, sont assurées les conditions de la négociation en vue d’une plus grande tolérance, dans les pays islamiques celles-ci font cruellement défaut. La méconnaissance profonde des problèmes qui secouent les sociétés musulmanes dans leurs rapports avec l’Occident, les frustrations sociales et politiques et l’encouragement de l’inculture ont favorisé l’émergence des courants islamistes, qui ont été d’abord la création des Pouvoirs. Si ces derniers les considèrent dangereux en tant que concurrents politiques potentiels, en réalité, ils trouvent en eux des complices dont ils se contentent de neutraliser certains excès.

Outre leurs multiples faiblesses au niveau du contenu de leurs doctrines, de leur connaissance limitée de l’Islam, de leur quasi ignorance de la pensée et de la culture modernes, la marque de ces mouvements islamistes est l’intolérance. Ils érigent contre les libertés fondamentales des barrières d’autant plus infranchissables qu’elles sont revêtues d’un voile de sacralité et, tournant le dos à la dynamique d’universalisme de la culture humaine, consciemment ou inconsciemment, veulent réduire leurs sociétés à l’enfermement et à l’auto-exclusion.

Cet ouvrage, fruit d’une analyse profonde et lucide, et emprunt d’un courage intellectuel rare de nos temps, interpelle toutes les personnes du monde arabo-musulman qui veulent être des citoyens actifs, responsables et acteurs de leur devenir.

Note de présentation du livre de Abdesselam Cheddadi :

"Education et culture : le difficile passage à la modernité",Editions Le Fennec, 2003.

(*) Enseignant-chercheur

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