Jamel Debbouze : Je suis exubérant et profondément timide

27 août 2008 - 20h13 - Culture - Ecrit par : L.A

Écouter Jamel, c’est du bonheur en barre. Tout est bon, il n’y a rien à jeter. L’intelligence, la drôlerie, l’émotion brute qu’il balaye vite parce qu’il ne se reconnaît pas le droit de se plaindre. Respectueux du travail de l’autre, il ne demandera pas à relire son entretien. Glissera juste une petite supplique à la fin : « Réécrivez mieux que je parle, et rajoutez des subjonctifs et des conditionnels, s’il vous plaît. » Pas besoin, c’est parfait tel quel.

On vous connaît comme un trublion bourré de talent, qui parle comme une mitraillette et s’agite à la télé. Dans Parlez-moi de la pluie, on vous découvre posé, intense, profond. Ça correspond à une évolution intérieure ?

Je me dirige doucement vers l’« adultariat ». Chaque film que je fais, chaque spectacle que je joue m’amène ailleurs. Je suis humain, intérieur… et comédien. C’est notre travail à nous autres troubadours d’embarquer les gens. On exprime sur scène tout ce qu’on n’ose pas exprimer dans la vie. Il reste tout ce qu’on essaye de mettre en exergue. Gardez « exergue » s’il vous plaît, c’est bien comme mot, « exergue ».

Je le garde, c’est mieux qu’« adultariat ».

Gardez quand même « adultariat ». J’y tiens. Je ne suis pas que ludique. Il faudrait être débile. Évidemment, je ne fais pas autant de fautes de français, je ne parle pas aussi vite ni de manière aussi saccadée, je ne suis pas aussi dispersé que mon personnage, mais je suis cela aussi. Je suis tout à la fois. J’espère en tout cas être complexe, comme nous le sommes tous, comme le sont les personnages de Parlez-moi de la pluie. Je me sers de ma profondeur quand j’en ai besoin, quand des metteurs en scène comme Agnès Jaoui savent la traduire sur l’écran. La profondeur dont vous parlez a toujours été là. Je suis profondément timide et profondément exubérant.

Vous savez d’où vient cette exubérance, ce besoin de vous faire remarquer ?

C’est parce que je n’intéressais pas beaucoup de monde que j’ai fait autant de bruit. Je ne veux pas vous faire Cosette, mais quand on vient des zup, des zep, des zones franches, on est mis au banc de la société et on crie à qui veut bien entendre. Et rares sont les gens qui veulent bien entendre.

Parlez-moi de la pluie évoque l’humiliation ordinaire que chacun peut vivre, et en particulier les immigrés qui vivent en France. Certaines scènes vous ont évoqué des souvenirs personnels ?

On la vit tellement au jour le jour, cette humiliation ordinaire, qu’on l’a intégrée : le tutoiement, le fait, à la boulangerie, de servir la petite dame blanche avant la Sénégalaise, ou lorsqu’on nous dit : « La France, aimez-la ou quittez-la. » J’ai envie de répondre à ce monsieur : « La France, je l’aime et je la quitte pour partir en vacances. » J’ai grandi ici, comment peut-on me demander de m’intégrer ?? Cette humiliation ordinaire, je l’ai vécue dès la cour de récréation. Quand il y avait des sorties, jamais on n’a demandé à ma mère de nous accompagner. Pourquoi ?? J’aurais adoré que ma mère soit là. Cramer des voitures, c’est le même cri que n’importe quel manifestant, sauf que leur banderole c’est des Fiat Punto qui brûlent. Demandez à ces gamins quelles sont leurs revendications, ils vous diront : « Nous sommes français, avec les droits et les devoirs que ça implique. » Je voudrais monter un mouvement qui serait le « considérationisme » : considérez-nous ?! Non, ce serait une façon de se sentir encore victime. Le « comme-voussionisme », être comme vous. Je suis français et je m’appelle Rachid. J’adorerais voir un million de jeunes des banlieues dehors avec le drapeau français comme banderole.

Vous avez vécu un vrai drame. Vous vous faites faucher par un RER au moment où vous traversez les voies et vous perdez le bras droit. Vous aviez 13 ou 14 ans…

13 ans je crois. Je ne m’en souviens plus.

Il y a eu un avant et un après l’accident ? Tous vos rêves ont été stoppés ?

… Je ne sais pas. Non. Rien n’a été stoppé. Mais c’est difficile de vous en parler, je n’ai jamais voulu analyser cet accident. Je suis fier, je n’ai pas besoin d’aide, et je n’ai pas eu envie qu’on m’en apporte. Je n’ai pas voulu m’accrocher à quelqu’un parce que je me sentais diminué. J’ai horreur de la pitié. Tout de suite, j’ai repris le train, tout de suite, j’ai retraversé des rails. Quand on m’a dit que je ne pourrais plus bouger le bras droit, la première chose que j’ai demandée, c’est un stylo, et j’ai appris à écrire de la main gauche. J’ai pris ma douleur à crédit. Ça servait à quoi de hurler « Je suis dans la merde » ? J’ai continué à avancer. [Il s’étend de tout son long sur le canapé.] Ça ne vous ennuie pas que je prenne mes aises ? De toute façon, je suis chez moi ?! [Il rit.] Je ne sais pas ce que cet accident a changé. Probablement tout, probablement rien, probablement rien du tout… Je vous dois combien, docteur ? [Rires.]

Dans vos projets, il y a celui d’une famille nombreuse ?

Une famille énorme. Je voudrais la même famille que Charles Ingalls, trois filles, une charrette, une ferme, un grand chapeau et des bretelles, et une maison pas loin d’une prairie pour voir ma fille rouler, rouler, rouler d’une colline tous les jours.

Le petit Jamel de Trappes est aimé de la France entière, fait un métier qu’il adore, a épousé une des plus belles femmes de la télé…

La plus belle du monde !


Vous redoutez parfois que tout s’arrête ?

Je ne me pose pas cette question. Je suis très heureux, je rafle la mise, j’encaisse le kif. Je ne fais pas le bilan. Je ne devais pas être là, je ne trouve pas ça normal ni naturel, mais j’ai travaillé pour, je savais ce que je voulais. J’avais une envie à casser les pierres de monter sur scène. Ma vie est géniale, mais si ça s’arrête demain, on ne pourra pas m’enlever ce que j’ai déjà vécu. C’est encaissé.

Est-ce qu’il y a des gens qui vous ont fait du mal et à qui vous ne pardonnez pas ?

La vie est tellement belle pour moi que je n’ai pas le temps d’être rancunier. C’est trop fatigant d’en vouloir à des gens. Personne n’a réussi à me faire vraiment du mal à part ce train. Et encore… je ne sais pas s’il m’a fait vraiment du mal.

Source : Psychologies Magazine - Hélène Matthieu

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