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Le mariage de Mohammed VI conforte l’image d’un monarque social

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15 avril 2002 - 16h27 - Maroc

La nouvelle princesse du Maroc, Salma Bennani, 24 ans, est issue d’un milieu modeste de Fès et diplômée en informatique. Elle est l’héroïne d’un conte de fées à résonance politique.Cachée au fond du campus universitaire de Rabat, l’Ecole nationale supérieure d’informatique et d’analyse des systèmes (Ensias) rompt avec l’anonymat d’antan.

Dossier sécurisé

"Non, aucun lien de famille entre nous !", proteste-t-il. "Vous savez, c’est un nom très commun. " Avec un petit sourire complice, quand il précise que celle qui, depuis, est devenue la femme du roi, avait choisi l’option "Système de gestion et aide à la décision", c’est tout ce qu’il y a de personnel dans son souvenir d’une jeune femme, qui a fréquenté son établissement pendant trois ans.

Dans la salle de conférence de l’Ensias, on comprend pourquoi : sur un mur s’y succèdent, encadrées, les photos de promotion : 1997, 1998, 1999... 2001. Le "trou" sera comblé dès que la photo de Salma Bennani aura été remplacée par le cliché officiel de "Son Altesse Royale".

Le dossier d’inscription, avec ses notes et son rapport de fin de stage, a également été "sécurisé" par le palais. En intégrant la famille royale, l’étudiante issue d’un milieu modeste, rarissime succès d’un système d’éducation qui produit des diplômés chômeurs sans venir à bout de l’analphabétisme - 65 % - chez les femmes marocaines, ne laisse derrière elle que les traces de sa future hagiographie, d’une légende naissante. Belle, travailleuse et intelligente, la fille du peuple a rencontré le prince charmant. Elue de son cœur, elle est devenue la reine du Maroc. Pour briser l’icône, des anciens condisciples de Salma Bennani ont mis sur Internet deux portraits de groupe, qui montrent, aux côtés de ses camarades de classe, une fille mince, habillée à l’occidentale, d’une rousseur flamboyante.

"Elle ne fréquentait que sa grande sœur", dit d’elle son ancien coiffeur, fier de lui avoir "fait la frange depuis qu’elle était toute petite". Apercevant des policiers en civil, il coupe court à la conversation : "On la voyait prendre le taxi pour aller à l’université, c’est tout." Rue Qbibat, dans un quartier de la classe moyenne à Rabat, le silence recouvre un passé qui n’est plus simple. Dans son épicerie, où l’odeur du pain frais et de la menthe se mêle à celle de l’huile d’olive, le vieux Kacem se frotte la manche du burnous. "Ah là, non ;vraiment désolé." Pas plus que lui, le pharmacien d’à côté ou le tenant du café du coin, le concierge de l’immeuble, dans lequel l’épouse de Mohammed VI a vécu pendant vingt ans, n’ont rien à dire.

"De toute façon, elles sont parties", se défausse ce dernier. "Elles", ce sont Salma Bennani et sa grand-mère, qui l’a élevée. Orpheline de mère à trois ans, malheureuse dans le foyer, à Fès, de son père, un enseignant qui s’était remarié, l’enfant est venu vivre à Rabat. Toute sa scolarité s’y est déroulée, jusqu’au bac, avec mention bien, et l’entrée à l’Ensias, après deux années préparatoires pour le concours national.

Diplômée, elle est embauchée par l’Omnium nord-africain (ONA), le plus grand holding du Maroc, dont la famille royale est un important actionnaire. Le 12 octobre 2001, le palais annonce ses fiançailles avec Mohammed VI. Des serviteurs du roi viennent vider le petit appartement dans la HLM aux couleurs pastel, hérissé de paraboles : tout est déménagé dans la villa, à l’autre bout de la ville, qu’emménage "Lalla Salma" - la "princesse" qui jouit du même titre que les trois sœurs du roi, celui de "reine" n’existant pas officiellement au Maroc.

Revu et corrigé par des intimes du palais, le conte de fées perd de son halo romantique. "D’autres filles au profil similaire - présentables, instruites et méritantes - avaient été repérées", confie l’un d’eux. "La rencontre avec Salma Bennani n’a pas été fortuite", prétend un autre. "Elle a eu lieu chez le Dr Berbich -le médecin personnel du roi-, dont elle est une parente." L’apesanteur sociale n’existant pas, Salma Bennani est également, par la famille de sa mère défunte, une cousine d’un homme du sérail, Nourredine Bensuda, ancien condisciple de Mohammed VI au collège royal et, à présent, directeur des douanes.

Casting géopolitique

La stratégie matrimoniale n’empêche pas des sentiments. Mais il n’est sans doute pas un hasard que le père et le grand-père de Mohammed VI avaient épousé des filles de grandes tribus berbères du "dar el-siba", le pays longtemps insoumis. De même, comme l’a relevé un fin connaisseur du Maroc, le journaliste François Soudan, les beaux-frères du roi sortent d’un "casting géopolitique" : jusqu’à son divorce de Lalla Meryem, Fouad Fillali représentait la vieille bourgeoisie fassi originaire du Tafilalet, le berceau de la dynastie alaouite ; le mari de Lalla Asma, Khalid Bouchentouf, incarne le capitalisme populaire de Casablanca ; le conjoint de Lalla Hasna, Khalil Benharbit, la haute fonction publique, originaire de la partie limitrophe de l’Algérie, l’Oriental.

A 38 ans, le célibat prolongé de Mohammed VI posait problème. D’abord sur le plan dynastique, pour la pérennité du trône. Hassan II ne s’était-il pas marié, le 26 février 1961, quelques heures après la mort accidentelle de son père ? Ensuite, sur le plan religieux. Pour tout bon musulman, et d’autant plus pour le "commandeur des croyants", se marier c’est "parfaire sa foi". Enfin, ayant inauguré son règne comme "le roi des pauvres", Mohammed VI assoit son image de monarque social : en élevant à ses côtés Salma Bennani, dont le destin fait rêver le royaume, il renouvelle l’alliance entre le roi et le peuple.

Le Monde

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