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Madani Ali : la poésie, l’électronique et un cadavre

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14 octobre 2003 - 11h36 - Maroc

C’est une histoire différente de toutes celles que nous avons écrites sur le couloir de la mort de la Prison centrale de Kénitra et sur ses locataires à vie. Madani Ali n’est pas un criminel comme les autres. Il a fait des études, a un diplôme universitaire, parle d’art et de poésie...

Il a occupé des postes plus au moins importants au sein de la Direction des télécommunications au Maroc, possède femme et enfants et se dit, lui aussi, innocent. Condamné à mort pour viol (peut-être post-mortem), meurtre et défiguration d’un cadavre, il purge la prison à vie et semble avoir adopté une attitude arrogante vis-à-vis de tout et de tous. Pointilleux, voire maniaque, il a le sens du détail, aime jouer avec ses interlocuteurs et les braver pour avoir de l’ascendant sur eux et surtout marquer leurs impressions. Nerveux aussi,
il multiplie les gestes, semble constamment tendu et prêt à tout faire sauter en éclats.
Madani Ali ne fait pas partie des prisonniers du couloir de la mort dont on va se rappeler facilement. Il n’a pas la carrure des autres condamnés qui ont installé leur réputation sur un coup de gueule, de gros bras, des bagarres répétées, des tempéraments drôles ou encore un sens aiguisé pour l’entourloupe. Non, Ali fait partie de ceux qui rasent les murs, circulent discrètement, se font tous petits, naviguent dans ce monde clos comme s’ils étaient de simples ombres capables de disparaître au premier ordre. Il est d’apparence fragile, le corps noueux, les veines saillantes sous un pouls effréné qui bat à faire éclater ses artères. Une petite tête, très dure qui bouffe un visage émacié à l’expression très agressive. Le sourire est rare, inexistant. Quand il parle, il laisse voir une dentition ravagée par le mauvais alcool et les bouffées du tabac très noir. Rien en lui n’est accessible, ni la parole qu’il rend hachée et saccadée à dessein, ni la bonhomie de mise dans ce genre de rencontres et qui fait que la glace se brise. Il est hermétique à tout. Une huître fermée jusqu’au jour du jugement dernier. Et quand il détaille sa vie, il livre des dates précises et des postes qu’il a occupés au fil des ans sans jamais laisser passer la moindre émotion. Qui est-il ? Pourquoi une telle dureté, un telle distance de soi et des autres ? Est-ce le crime qui pèse lourd ? La honte ? La famille qu’il a laissée meurtrie derrière lui ? Est-ce le souvenir de cette nuit d’horreur où il devait cohabiter avec un cadavre putride ? Ou est-ce sa volonté de se croire innocent ? Sa haine de la prison, sa fragilité, sa peur qui le rendent comme une bête féroce qui a perdu son élan mais qui a les crocs bien ancrés pour assaillir quiconque se présente sur son chemin ?

Jusque-là tout va bien

Dans une famille simple vivant à Oujda, par une nuit semblable à toutes les autres, naît un enfant chez les Madani. Nous sommes le 26 janvier 1958. Sur le calendrier grégorien, cette date a une signification et le futur étudiant en littérature française finira un jour par le savoir. Pour le moment, il a juste un prénom, Ali, que les parents lui donnent avec fierté. Ali, le gendre du prophète, Ali, l’homme droit , Ali le courage et la détermination. Pourquoi pas ? Toutes les familles projettent leurs souhaits et leurs rêves dans des prénoms plein de sens que l’on voudrait voir fleurir sur l’arête du temps. Il grandit à Oujda tout près du cinéma Colisée. Une enfance ordinaire au sein d’une famille qui rame pour tirer son épingle du jeu corsé de l’existence. “Rien à signaler sur mon enfance. Et en quoi pourrait-elle être intéressante pour qui que ce soit ? J’ai grandi comme tout le monde avec ce que j’avais en tête. La vie de quartier, les copains d’école, les jeux, oui tout cela ... et après ?”. Ali est du genre qui coince à chaque fois qu’on lui pose une question. Il n’aime pas être sous pression et surtout dans la position de celui qui doit répondre pour clarifier quoi que ce soit dans son parcours. “Parlons d’autre chose” tranche-t-il sans appel, décidé à se lever pour aller regagner sa cellule. Encore une fois, une question nous taraude : pourquoi cet homme a tant de rage dans le geste et le propos ? Pourquoi veut-il à tout prix en arriver avec nous au point de rupture ? Dès le début de la conversation, il est aux aguets, aux prises avec une volonté certaine de nous envoyer paître, mais quelque chose qui n’est ni la peur , ni la crainte de représailles, mais comme une décision contraire émanant de son refus même qui lui impose de rester assis pour parler de lui-même. Le dilemme dans toute sa cruauté. Un homme qui est constamment tiraillé entre ce qu’il veut faire et ce qu’il ne peut pas faire. Et son vouloir contrecarre systématiquement son pouvoir et l’inverse est tout aussi vrai. Et cela, Ali le sait, sait aussi que certains de ses interlocuteurs le détectent, et quand la gêne atteint son comble, il devient comme une boule de feu, un nœud de nerfs qui se tordent et brûlent son corps. Ali fait l’impasse sur l’enfance et l’adolescence. Encore pourquoi ? “Ce n’est pas important”. Mais on saura qu’il a fait toute sa scolarité à Oujda. Les années du primaire se sont écoulées à l’école Belkhatib tout doucement. Le collège Bekri a vu le jeune Ali grandir, entrer dans des joutes verbales avec ses collègues avant d’aller au Lycée Omar pour décrocher un baccalauréat en Lettres modernes. Connaissait-il des filles comme tous les lycéens qui découvrent le désir et la passion ? On ne le saura jamais : Ali n’est pas non plus du genre à faire des confidences ne serait-ce que pour briser la glace et détendre l’atmosphère. Ali aimait la poésie, il ira en fac de lettres à l’Université Mohammed 1er. “Oui, j’aime la poésie, j’aime Baudelaire”. Le spleen d’Oujda prenait alors possession du jeune homme féru des belles lettres qui se voit déjà grand poète sur les rivières du temps. La gloire, les livres, les récitals, et tant d’autres chimères qui très vite s’évaporent comme une traînée de poudre. La famille déménage, change de décor pour la vie. Nous sommes alors dans le quartier Lazaret qu’il quittera bientôt pour un poste après son Deug à Kénitra. C’est là que la valse des dates précises fait son apparition. C’est à ce moment précis de son récit qu’Ali veut parler et tout dire : “j’étais célibataire. J’ai été recruté exactement le premier octobre 1979 à Kénitra en tant que technicien après un passage à l’Institut national de la poste et des télécommunications à Rabat. Je touchais environ 2.000 dhs, ce qui était beaucoup à l’époque. Si on fait le calcul à valeur d’aujourd’hui, cela me ferait 7.000 dhs tous ronds. J’y suis resté deux années pleines avant de passer un examen en interne pour accéder à un autre grade. C’était en 1981 exactement. C’était au lycée Hassan II de Rabat où j’ai réussi le concours pour revenir à l’institut avant d’aller occuper un nouveau poste. Nous sommes toujours en 1981, notez bien. J’y suis resté encore deux ans juste après j’ai été muté à Al Hoceima en 1983 exactement. Entre temps mon père est mort, en 1982 exactement. Je reste dans le nord-est pendant deux et demi avant que l’administration ne me mute pour un besoin administratif à Guercif en 1985”. A Al Hoceima, il est maintenant chef du personnel, mais très vite il y a eu un clash avec l’un des supérieurs qui “était plongé dans une affaire de corruption. Il intervient parce que j’étais de ceux qui protestaient. Et c’est là que je suis parti ailleurs.” L’ailleurs en question n’est pas très loin. Il est désormais en poste à Berkane pas très loin d’Oujda, de la famille et de ce frère aîné, qui est surveillant général dans un hôpital de la ville. Nous sommes en 1986 : “j’ai menti, j’ai rempli un dossier médical comme tant d’autres le font pour des raisons de santé. J’avais prétexté des palpitations et d’autres soucis de santé pour partir de Berkane et c’est au bout de deux ans exactement que j’ai pu partir à Oujda”. Entre temps, Ali se marie à Guercif en 1984. C’était un 15 août. “le 13 octobre 1985 j’ai eu un fils qui est mort au bout de cinq mois et demi de déshydratation. A l’époque il n’y avait pas de soins et on s’y était pris avec beaucoup de retard”. Là il est amer, coléreux, presque en furie. Mais on comprendra plus tard la raison d’une telle rage... Ali aura encore une fille le 14 janvier 1987 : “C’est Wafaa”, annonce-t-il. Il aura une autre fille, Amal, le 11 février 1989 : “Les choses étaient dures. J’avais mes habitudes, mais je n’étais pas heureux”. Ali était basketteur avec les benjamins et les espoirs. Il était aussi fou de lecture : “je lisais tout ce qui me tombait sous la main. Et quand je n’avais rien, je lisais le dictionnaire. Sinon je faisais ma prière, mais je n’étais pas tout à fait heureux.”. C’était l’administration qui le minait, le boulot qu’il ne pouvait supporter à la délégation des PTT jusqu’en 1990.

Ali change de casquette

“J’ai tout laissé tomber et j’ai décidé de travailler pour mon compte. Comme je suis fort en électronique, j’ai commencé à réparer des téléphones pour des particuliers, avocats, médecins...etc. Mais j’avais pris la ferme décision de ne jamais travailler le matin. Les matinées étaient pour moi-même. Je lisais, je prenais mon café habituel de 8 heures à 11 heures. Le travail débutait dans l’après-midi vers 14 heures 30 et se terminait vers 18 heures 30. J’étais réglé comme une horloge suisse, et rien au monde ne pouvait me faire changer de routine”. Ali coulait des jours tranquilles gagnant beaucoup d’argent. C’est lui qui le dit et qui affirme que son choix de ne travailler qu’une demi-journée était son luxe à lui puisqu’il subvenait très bien à ses besoins. “J’étais roi le matin et esclave l’après-midi”. C’est cela sa devise qu’il appliquera pendant des années. Pourtant, il a aussi travaillé avec la société de cosmétique Oriflame : “oui je touchais jusqu’à 500 dhs par jour.”. Il a aussi fait le guide pour touristes à Fès où il a vécu loin de sa famille pendant des mois : “il m’est arrivé de passer jusqu’à un an loin de ma famille à Fès. Je vivais dans des hôtels et de temps à autre, j’allais voir la belle famille. Faites un tour à Fès, les gens me connaissent. Ils vous diront tous que j’étais un type bien, propre et au comportement honnête. J’ai laissé derrière moi une belle réputation. Allez à Boujloud et demandez d’après l’Oujdi. On ne vous dira que du bien des moments que j’ai vécus là-bas”. Mais les années de miel à Boujloud au milieu des touristes restent tout de même une parenthèse incomplète. On n’a jamais réussi à savoir pourquoi il avait quitté femme et enfants pour aller faire le guide, lui qui gagnait bien sa vie et ne travaillait que les après-midi comme un richard repu qui se suffit à lui-même. On n’a jamais pu savoir non plus pourquoi il a quitté Oriflame alors qu’il y touchait jusqu’à 500 dhs par jour. Tant de mystères, tant de non-dits et toujours la même faculté d’esquiver, de faire en sorte que la conversation aille là où il voulait la mener. Quoi qu’il en soit, Ali regagne Oujda pour ouvrir “un local de réparation de téléphones fixes et de fax. Je n’ai jamais voulu toucher aux portables parce que ce n’était pas du fiable pour moi.”. Mais quand Ali trouve un local, il choisit un hôtel, le Ménara, comme quartier général pour réparer des téléphones ! Impossible à croire mais c’est vrai et c’est surtout faisable : “Imaginez un loyer de plusieurs milliers de dirhams, c’est beaucoup pour ma petite entreprise. Alors qu’une chambre dans un hôtel à 600 dhs le mois, c’est du donné.” Et c’est comme ça qu’il dit avoir fait des affaires. Mais comment vivait-il entre l’hôtel et chez lui ? Pourquoi lui arrivait-il de dormir à l’hôtel. Ali avait-il coupé les liens avec les siens ? L’affaire et la chambre à l’hôtel servaient- elles aussi de lieu de beuverie et d’orgie ? Ali affirme le contraire, mais les indices sont multiples et à l’hôtel même le silence qui suit l’affaire depuis le 17 janvier 2002 est très parlant.

Les années difficiles

Commence pour le professionnel dégoûté, doublé du mari blasé, une longue vie d’errance, de laisser-aller qui durera trois ans, le temps d’en découdre avec la vie et de finir dans l’apothéose du crime. Des années pendant lesquelles il redeviendra Ali le “célibataire”, plongeant dans l’insouciance d’une famille effacée de sa mémoire, d’enfants et d’épouse qui ont disparu magiquement de son horizon pour ne plus l’importuner. Il rompt avec ses attaches, vit dans des hôtels qui lui procurent un certain sentiment de liberté, ne visite presque plus son foyer qu’il entrevoit maintenant comme un boulet lourd dont il serait bon de se débarrasser... Quand on lui demande pourquoi il a choisi de quitter sa petite famille pour vivre dans une chambre à poux à Oujda, dans un hôtel minable, ses yeux louchent et s’éteignent le temps de trouver une réponse laconique comme dans une énigme qui dévoilera à moitié son mystère : “je suis parti car je voulais être tranquille pour boire le soir”. Derrière cette parole qui sonne faux, que le prévenu ponctue d’un sourire et d’un geste de la main pour mimer la beuverie, Ali laisse entendre qu’il avait besoin tout bonnement d’oublier qu’il était père et mari, qu’un autre en lui, un double plus sombre et monstrueux se réveillait lentement pour s’accaparer de sa personne et de sa volonté, le menant par le bras jusqu’au fond de l’abîme du cœur, là où se mélange le bien et le mal, la conscience et l’inconscience, la raison et la folie des hommes... Sa vie avait un côté pile, et un côté face, rythmés par une certaine organisation, certains rites qui lui donnaient l’illusion de maîtriser le temps et de dominer l’existence qui s’écroulait autour de lui. Ali n’a pas de travail fixe mais réussit quand même à se débrouiller quelques sous pour payer la pension miteuse où il loge. Chaque jour, il consacrait à sa vie publique et professionnelle quelques heures, selon un schéma immuable : “je prenais mon poste dans un café à partir de 15 heures où j’attendais mes clients. Je réparais les installations téléphoniques et les combinés défectueux. Je finissais autour de 19 heures. C’était comme ça toute la semaine...”. Avec fierté, il revient sur son travail “surtout avec des avocats, des médecins, des étrangers vivant à Oujda” qui lui faisaient confiance en faisant appel à ses services. Mais que faisait Ali pendant la matinée, puis le soir lorsque le rideau de la vie se baissait et que les démons de la nuit surgissaient ? Selon l’homme, “la matinée était pour moi, jamais je n’aurais accepté de travailler avant 15 heures, c’était sacré... Et le soir, à deux pas de mon hôtel, je faisais une halte dans un café jusqu’à 20 heures trente avant de regagner ma chambre. C’était comme ça”. L’autre vie d’Ali Madani se développait dans cette tranche de la journée, entre la nuit où son corps, harassé de plaisirs interdits, se livrait à des jeux pervers et à des imaginations de scènes d’orgie, et la matinée qu’il passait à dormir pour se refaire une santé. Le réel de cet homme a commencé à se confondre avec son monde angoissant. Que s’est-il passé entre Fès et le retour à Oujda ? Pourquoi Ali a-t-il viré de bord après les épisodes à Al Hoceima, Berkane, Fès et Oriflame ? Pourquoi cette chambre d’hôtel miteux où il plombait des jours et des nuits face à la solitude et l’ennui ? Ali ne dira jamais rien sur cette transition et son entourage ne comprend pas encore ce qui s’était réellement passé pour qu’Ali plonge d’un coup.

La nuit du crime

“Je passais toujours devant la maison d’une jeune fille avec qui j’avais déjà parlé et qu’il m’arrivait d’envoyer faire des courses. Son père réparait des pneus dans le quartier. Ce jour-là, je revenais vers l’hôtel en écoutant de la musique. J’avais un walkman. La petite est venue vers moi pour me demander de le lui donner. Je lui ai dit qu’il était hors de question de le lui donner parce qu’il me servait et surtout qu’il était cher. Elle était très malheureuse. Cela se voyait qu’elle allait pleurer. Alors je lui ai dit que j’avais autre chose à lui offrir mais pas le walkman parce que j’en avais besoin. Je voulais lui donner un calendrier et un porte-clés que des clients m’avaient offerts. Elle marchait à côté de moi vers l’hôtel, puis je ne sais pas comment elle est montée à l’étage. Moi, j’étais pressé parce que je voulais faire pipi, alors je n’ai pas fait attention. J’ai ouvert la porte de ma chambre et je me suis dirigé vers les toilettes dans le couloir. Je me rappelle qu’il y avait sur la table deux mille-feuilles et du lait. Je lui en ai donné une part et je me suis dirigé vers les W.C. Il y avait aussi de l’acide chlorhydrique que j’avais utilisé pour déboucher les toilettes dix jours avant l’affaire. J’en avais utilisé une petite quantité qui était suffisante et le reste je l’avais partagé entre une vieille bouteille de Coca Cola et un verre en plastique que j’ai posé sous le lavabo. Mais ce jour-là, j’avais fait un peu de ménage dans la chambre, alors j’avais tout déplacé et dans le tas, il y avait ce verre rempli d’acide que j’avais déplacé et qui était resté sur le lavabo. Pris de court, j’ai oublié de le remettre à sa place. Quand la fille a fini de manger son gâteau, elle s’est dirigée vers le lavabo pour boire. Et c’est là qu’elle a pris le verre avec l’acide chlorhydrique qu’elle a avalé d’un trait. J’étais encore dans les toilettes quand j’ai entendu des cris et des gémissements. J’ai couru pour voir, j’ai trouvé la fille allongée, en convulsions sous le lavabo. J’ai cru que c’était une crise d’épilepsie ou quelque chose de semblable, je lui ai alors mis des clefs dans la main comme on fait dans ce cas, mais rien n’y faisait. Ce n’est qu’après que j’ai compris qu’elle avait bu l’acide qui était dans le verre.” Ali Madani raconte sa version des faits. Il affirme sans jurer, parce qu’il n’est pas homme à répéter que c’était un accident. Soit. Mais il y a eu la suite qui est très révélatrice d’un crime horrible. On aurait pu croire Ali s’il avait hurlé, crié et ameuté l’hôtel pour que l’on sauve la fille. On aurait pu le croire si la suite s’était déroulée comme dans n’importe quel accident où un homme se trouve confronté à une situation difficile qu’il faudra bien gérer. Mais rien de cela n’a eu lieu. “Après, elle est morte dans mes bras. Le visage et la bouche étaient brûlés par l’acide chlorhydrique qu’elle avait bu. Je ne savais pas comment réagir. Tout ce que j’ai pu faire était de lui mettre mon cache-col sur la bouche pour éviter que ses crachats ne me brûlent aussi le visage alors que j’essayais de la sauver.” La fille qui s’appelle Loubna Mahjoubi était morte. Ali était là, ne sachant pas comment s’en tirer sans grabuge. Il regarde par la fenêtre, il voit que la famille de Loubna est affolée, que les recherches avaient commencé et que la situation était alarmante. Sortir ? Aller leur dire la vérité ? Revenir vers la fille, la remuer, voir si son cœur recommençait à battre ? Ali perd le nord, devient fou. Il réalise que le cadavre est là, que la fille était bel et bien morte. Ali ne bouge pas, il reste à côté d’elle jusqu’à cinq heures du matin. Un homme, père de deux fillettes qui passe la nuit devant un cadavre d’une gamine de 9 ans, sans réagir. “J’étais comme dans un état second, sous le choc, je ne savais plus où j’étais”. Quand l’aube arrive, Ali est dérangé par une très mauvaise odeur : “J’ai senti une odeur nauséabonde dans la chambre. C’était la fillette qui avait libéré ses selles. Je me suis levé et je suis allé voir de près. Et c’est là que j’ai réalisé qu’elle avait saigné et qu’elle avait fait ses besoins sous l’effet de l’acide qui lui a brûlé les intestins et l’estomac. Alors je lui ai lavé l’anus et le derrière et je l’ai laissée nue parce que je n’avais rien à lui mettre. Vers huit heures du matin, je suis sorti de l’hôtel en laissant la fille allongée, nue, dans la chambre.” Plus de douze heures après la mort de la petite Loubna, Ali marche dans la ville, le cadavre est toujours dans la chambre de l’hôtel. Une fillette nue, les fesses encore mouillées et Ali qui tergiverse : “je pars, non, je reste”. Vers midi, il revient à l’hôtel. Ali ne fait rien. La famille cherche toujours la fillette, les gens parlent, le quartier est sous pression. Lui, Ali, revient comme si de rien n’était. Il a eu la nuit pour réfléchir, mais la fille est toujours là, raide morte, le visage défiguré et le derrière éclaté. Il passe encore plus de deux heures avec le cadavre, comme s’il était habitué aux corps inanimés, puis ressort vers 14 heures. Et Ali a encore le courage d’aller travailler. Oui, il y a un cadavre dans la chambre, une fillette qui aurait pu être la sienne, morte, les tripes en feu, nue comme un ver, à moitié décomposée, et lui, Ali, va au travail !!! Incroyable, mais c’est la stricte réalité. Il va voir deux clients, deux avocats, empoche l’argent, prend un café et revient à l’hôtel à cinq heures de l’après-midi. Le cadavre est toujours là. Ali ne fait rien. Il passe devant, ne le regarde même plus, ramasse ses affaires et décide d’aller au hammam. Oui, Ali va au bain pour se laver et il laisse le corps de Loubna presque putride au milieu de la pièce. Ali pense à se purger l’âme, à s’astiquer la conscience et peut-être à enlever les traces du crime : le liquide, les empreintes et pourquoi pas encore le sperme et les restes des selles de la fillette sur sa culotte et son ventre ? Ali sort à 6 heures et passe trois bonnes heures au bain pour racler toute la saleté du monde qui collait à sa peau. Au retour, il trouve l’hôtel investi par la police qui a découvert le corps. Au premier coup d’œil, les policiers reconstituent le drame : Ali a fait monter la fillette dans sa chambre en lui promettant de lui offrir des friandises. Elle mange le gâteau et boit du lait et c’est là qu’il l’étrangle d’où les traces trouvées sur son cou par la police. La fameuse écharpe dont avait parlé Ali avait servi à étrangler la fillette qui devait hurler de peur devant le corps rigide de cet homme qui l’assaillait. C’est là qu’il décide de la prendre, de la violer post-mortem en choisissant de ne pas la dépuceler pour ne pas laisser de traces. Alors, il lui éclate l’anus et c’est là que la fillette saigne et “chie dans son froc” comme il avait dit au départ. Il dira ensuite, devant nous, le regard allumé que ce sont : “les policiers qui lui ont mis un gourdin dans l’anus parce que la fillette avait un énorme trou béant entre ses cuisses.” Vous imaginez, des policiers, devant le corps putride d’une fillette qui vont s’amuser à lui mettre des choses dans le derrière ? C’est ce que Ali voudra nous faire croire et c’est ce qu’il a essayé de dire devant le juge. Mais la réalité, c’est qu’après la strangulation, la mort et le viol, il a lavé le corps et il a défiguré le visage de la fillette et son derrière avec de l’acide chlorhydrique pour masquer le crime et il comptait certainement se débarrasser du corps, le jeter quelque part, avec la certitude qu’il deviendrait méconnaissable et surtout que l’acide effacerait toutes “preuves” contre lui.

ABDELHAK NAJIB
13 Octobre 2003
la gazette du maroc

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