Médinas, qu’est-ce qui fascine les étrangers ?

- 00h03 - Maroc - Ecrit par : L.A

De plus en plus désertées par leurs habitants, les médinas marocaines ont toujours attiré les étrangers, particulièrement les écrivains, qui viennent rêver sous leurs remparts. Sans doute par nostalgie d’un ordre ancien. Témoignages.

Pendant le Festival Gnaoua d’Essaouira, on pouvait observer un curieux manège : alors que les habitants de la médina quittaient leur territoire pour aller respirer le large, les non-Souiris boudaient la plage et préféraient s’enfoncer derrière les remparts. Juste pour le plaisir de flâner. Car la médina d’Essaouira, comme toutes les médinas marocaines, ne possède aucun attrait visible. Elle consiste en un entrelacs de rues et de venelles et, de ce fait, présente une structure labyrinthique que les colons européens considéraient comme chaotique et anarchique. En apparence, bien sûr. Historiens et géographes s’accordent à dire que, derrière cette forme anarchique des rues et des ruelles, se cache une structure très identifiable, régie par un certain nombre de règles.

Les Marocains vivent dans les médinas par nécessité et non par choix
La plupart des Marocains ne vivent pas dans la médina par choix, mais plutôt par nécessité. A Fès, par exemple, on n’y trouve plus ceux qui y avaient pignon sur rue. Ils l’ont tous quittée, ce qui a provoqué des effets désastreux. Dans Fès El-Bali, que l’Unesco a inscrit au patrimoine mondial de l’humanité et que l’on restaure peu à peu, la plupart des 350 palais privés sont abandonnés ou menacent ruine. A Rabat, les notables ont commencé à déserter, dès l’indépendance, la médina et ont installé leurs pénates à l’Agdal, au Souissi ou à Bir Kacem. A Casablanca, les bourgeois, qui se sentaient sous-valorisés dans un lieu « archaïques », sont allés s’installer dans la ville européenne, quadrillée, qui représentait l’ordre, la rationalité, la « supériorité » de la civilisation européenne. Leurs maisons dans la médina ont été récupérées par des ruraux chassés de la campagne par la sécheresse. Conséquence : « La situation est devenue alarmante du point de vue du patrimoine et des conditions sociales.Une maison qui était occupée par une seule famille hier est à présent occupée par plusieurs. Chaque pièce est devenue un appartement, avec sa cuisine, occupée par une famille n’ayant aucun lien avec les autres personnes habitant les autres parties de la maison », s’indigne Serge Santelli, architecte, spécialiste de l’urbanisme arabe. Avec la vogue des riads qui s’empare de Marrakech et d’Essaouira, ce sont ces anciens immigrants qui, alléchés par l’odeur de l’argent, n’hésitent pas à céder leurs demeures vétustes aux étrangers.

Pour le plaisir de s’oublier, affirme Juan Goytisolo

Alors que les Marocains, à l’exception de quelques artistes, n’ont aucun égard pour leurs médinas, les étrangers s’y plaisent, en raffolent, et parfois y prennent racine. Ainsi Denise Masson. Cette infirmière issue d’un milieu cossu vécut quarante ans au cœur de la médina de Marrakech, dans un fastueux riad, mais entre la misère quotidienne et les risques de choléra. Ou l’écrivain espagnol Juan Goytisolo qui, fasciné par Marrakech, s’y implanta en 1976, élisant domicile dans un quartier de la médina, qu’il ne quitte jamais. « Pour aller à Guéliz, j’ai l’impression qu’il me faut mon passeport ! ». Goytisolo n’est pas le seul écrivain à avoir cédé à l’appel des médinas, d’autres n’y ont pas résisté, à l’image des frères Tharaud, André Gide, Agatha Christie, Elias Canetti, Henri Bosco…Tous estiment que celui qui a vécu dans une médina ne s’en déprend jamais, tant elle se présente comme un livre qu’on ne se lasse pas de feuilleter.

Si Juan Goytisolo est le scribe attitré de la médina de Marrakech, il n’en est pas moins sensible aux charmes des autres médinas marocaines. Tout particulièrement celle de Fès, dont il dit dans Juan sans terre (Seuil, 1977) : « Accordez peu à peu votre rythme intérieur à la palpitation de la médina sonore. Marchez, marchez toujours. Et quand, vaincu par une délicieuse fatigue, vous ignorerez soudain qui vous êtes, où vous êtes et, surtout, le pourquoi du parcours, ouvrez une porte à l’aventure. Prononcez le salut rituel. Avancez en tâtonnant le long des murs. Rendez-vous sur les fourrures et les tapis comme les occupants qui reposent ».

Quand Goytisolo exalte les vertus amnésiantes (jusqu’à l’oubli de soi) de la médina, Jérôme et Jean Tharaud, eux, chantent le sentiment d’angoisse qu’elle suscite : « Tout vous trouble : cet épais silence ; cette obscurité de velours, où de loin une ampoule électrique se bat péniblement avec l’ombre ; ces rues étroites, enchevêtrées, tortueuses et profondes ; ces portes bardées de fer, qui ferment l’entrée des quartiers et vous barrent le passage ; puis ces coups qu’il faut frapper pour qu’on ouvre, et qui résonnent si fantastiquement […] Cette inquiétude, cette angoisse, c’est la poésie même de Fès qui vous met la main sur le cœur » (Fès ou les bourgeois de l’Islam, Plon, 1933).

Pour le poète sévillan Vicente Aleixandre, la médina, celle de Tétouan en l’occurrence, évoque le Bagdad des Mille et une nuits. Dans une lettre adressée à son amie Trina Mercader, il écrit : « Quand j’étais enfant, je lisais, comme tout le monde - et plus tard dans sa version beaucoup plus complète - les volumes des Mille et une nuits. Comparaison facile, me direz-vous ? Eh bien non, chère amie. Que pensez-vous de Tétouan ? me demandait un curieux l’autre jour. La ville musulmane ? Que déambuler dans ses rues, c’est se replonger en même temps, par une voie simple et magique, dans la Bagdad de notre enfance. »

Anaïs Nin hantait les médinas pour admirer la lenteur des Marocains
Anaïs Nin était une écrivaine dépressive, égarée dans des explorations intérieures. Lors de son séjour à Fès, elle atteignit à une paix de l’esprit et du corps jamais trouvée. Elle aimait à flâner dans la médina, où elle observait et appréciait la lenteur des Marocains. « Déambuler dans le labyrinthe des rues, des rues comme un intestin, deux mètres de large, dans le gouffre de leurs yeux sombres, dans la paix. C’est d’abord par le rythme que l’on est impressionné. La lenteur. Foule dans la rue. Coude à coude. Ils vous soufflent au visage, mais avec un silence, une gravité rêveuse. Seuls les enfants crient et rient et courent », écrivait-elle dans son Journal (1934-1939) (Stock, 1970).

Par fidélité à la médina d’antan, Louis Gardel ne va plus dans celle de Marrakech

Le romancier espagnol Rafaël Chirbes a longtemps résidé à Fès, qui sert de théâtre à son premier roman, Mimoun (Anagrama, 1988). En voici un extrait : « Avant le dîner, j’allais me perdre dans les ruelles de la médina, au-delà de Bab Boujloud, et je restais jusqu’à l’heure où les lampes à pétrole des boutiques commençaient à projeter une lumière blafarde, qui sifflait sur les objets de cuivre et ceux de cuir, sur l’argent et les montagnes d’épices. Je pensais encore que Fès était la ville la plus belle du monde, même si je ne savais pas alors en expliquer la raison. C’est comme si une mer de tristesse avait inondé ce labyrinthe lumineux, et les objets et les gens y étaient restés noyés, et, petit à petit, déteignent en laissant de lamentables traînées de couleurs ».

Si les écrivains confessent leur passion pour les médinas, ils ne peuvent rationnellement l’expliquer. Souvent, ils mettent en avant le mystère qui les enveloppent, qu’elles exhalent. A l’image de ces façades aveugles qui dérobent au regard les êtres et les vies qui occupent la maison. A croire certains écrivains, les médinas ne sont plus ce qu’elles étaient, ne ressemblent pas à leur passé. Ainsi la médina de Marrakech, qui a offert des souvenirs d’enfance émerveillés à Louis Gardel : « Un demi-siècle a passé. Pour retrouver la magie des jours anciens, je dois me réfugier tout au fond des jardins de l’Agdal, près d’un bassin pas encore restauré, où les grenouilles accompagnent le coucher du soleil. Car je réprouve aussi, en vrai Monsieur Jadis qui ressasse ses déceptions, les trop beaux jardins, des trop belles maisons, des gens très riches qui, depuis une décennie, ont colonisé mon paradis ». Par fidélité à la médina d’antan, Louis Gardel n’y va plus, mais il y pense, comme quoi on ne peut se déprendre des charmes de la médina.

La vie éco - Et-Tayeb Houdaïfa

  • Une étude sur la démographie des médinas

    Les Cahiers du Plan, édité par le Centre national de documentation, a consacré son numéro de septembre/octobre aux médinas du Maroc. Les experts-rédacteurs du Haut-commissariat au plan (HCP) ont choisi la thématique des médinas du Maroc, autour de deux problématiques majeures : « Un déploiement qui s'accélère et une gentrification marginale » ou encore « Conséquences du dépeuplement sur les conditions d'habitation des ménages ». D'autres thèmes sur les « Caractéristiques du tissu économique des anciennes médinas », le « Profil de la population active » ou encore un état des lieux sur le parc logement composent les chapitre du magazine…

  • Ces étrangers qui "adorent" les riads de Fès

    Sur les 52 riads et maisons d'hôtes recensés actuellement dans la médina, 8 sont tenus par des étrangers, si l'on en croit les responsables du Conseil régional du tourisme (CRT-Fès). Et la tendance est à la hausse, puisque tous les jours des riads continuent de se vendre auprès d'une population française, espagnole, anglaise, belge…

  • Fès prisée par les investisseurs étrangers

    Selon les chiffres officiels, sur les 52 riads et maisons d'hôtes recensés (d'autres sources font état de 250 maisons d'hôtes) actuellement dans la médina, 8 sont tenus par des étrangers. Et la tendance est à la hausse puisque tous les jours, ces demeures continuent de se vendre auprès d'une population très melting-pot ?

  • Essaouira au centre d'une exposition de photos à Perpignan

    L'architecte-artiste marocain Rachid Haloui expose actuellement ses photos sur Essaouira à la galerie de l'Olympe à Perpignan. Les remparts, la mer, les paysages, la médina et les personnages de la ville des Alizés sont savamment mis en scène lors de cette exposition.

  • Au Maroc, la ruée sur les riads

    A vendre. Riad à rénover à Marrakech dans la médina, 236 m², 118 364 euros. Villa de 110 m² sur 2 000 m² de terrain, à douze minutes du centre de Marrakech, 180 200 euros..." En dix ans, le Maroc est devenu l'une des destinations phare des Français et de nombreux Marocains qui retournent au pays ou prévoient de le faire.

  • 150 établissements hôteliers ouvriront à Marrakech d'ici 2008 !

    Un peu plus de 8,7 milliards de DH ! C'est le montant des investissements touristiques engagés à Marrakech et dans sa région et qui donneront lieu à des ouvertures en 2007 et 2008. Cette enveloppe paraît énorme, et pourtant, si l'on additionne le coût des 150 projets en cours de réalisation ou annoncés, qui vont de la petite maison d'hôtes au grand complexe hôtelier, les faits sont têtus. Et encore, il s'agit seulement des constructions touristiques dont l'ouverture est prévue pour 2007 et 2008.

  • Maroc Telecom : Les étrangers hors-jeu

    La privatisation express de 4% du capital de Maroc Telecom aura surpris plus d'un. Cette opération inédite pour la place casablancaise n'a pas profité aux investisseurs étrangers, puisque la quasi-totalité des allocations est allée aux institutionnels marocains.

  • Marocaines, elles ont décidé d'habiter seules

    De plus en plus de femmes célibataires et financièrement indépendantes font le choix d'habiter seules. Selon le recensement de 2004, 3,5 millions de femmes de 15 ans et plus et 530 000 femmes de 25 à 29 ans étaient célibataires. Un facteur qui a sans doute encouragé ce choix. Malgré l'évolution des mœurs, le regard porté sur ces femmes reste négatif.

  • Maroc : l'immobilier haut de gamme attire

    Le Maroc et sa perle Marrakech ne manquent pas d'atouts pour séduire : médinas classées au patrimoine mondial de l'humanité, et villes gorgées de joyaux architecturaux. Le marché immobilier est, avec le tourisme, un des piliers de l'expansion économique du Maroc. « La progression de la demande s'étend à toutes les villes, explique Laurence Vernet, directrice de l'agence Vernet Immobilier. Chaque année, nous sommes de plus en plus sollicités pour des biens situés à Tanger, Fès, Agadir… Même les villes qui n'intéressaient pas les étrangers il y a quelques années, comme Ouarzazate, Dakhla, Oujda, El Hoceima, ont aujourd'hui la cote. »

  • Le palais Soltan s'installe au Maroc

    C'est la 1re maison d'hôtes à voir le jour dans la toute nouvelle zone touristique de l'Agdal, à Marrakech. Il s'agit d'une zone touristique sise derrière les remparts de l'ancienne médina, dont l'objectif est de créer près de 3.000 lits. Elle a été lancée en 2001 pour un investissement de 324 millions de DH. Outre 17 hôtels, résidences, et galeries commerciales, 5 grandes maisons d'hôtes sont au programme.