Sécheresses, famines, peste : comment le XVIIᵉ siècle a bouleversé la culture au Maroc
Une étude publiée par Cambridge révèle comment les sécheresses, les famines et les épidémies du XVIIᵉ siècle ont poussé des savants marocains à quitter les grandes villes. Ce déplacement aurait durablement renforcé la culture rurale et la littérature en langue amazighe.
Les catastrophes environnementales qui ont frappé le Maroc au XVIIᵉ siècle n’ont pas seulement provoqué des famines et des milliers de morts. Elles auraient profondément transformé la géographie du savoir dans le pays, en renforçant les zaouïas et les centres d’enseignement établis dans les campagnes.
C’est la thèse développée par Jonas Burkhard, chercheur à l’université Yale, dans une étude publiée le 22 septembre par l’International Journal of Middle East Studies. Pour reconstituer cette évolution, il a croisé les biographies de savants marocains, les chroniques de l’époque, des données tirées des cernes des arbres et une analyse informatique des textes.
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Les résultats montrent une augmentation de l’activité des savants dans les zones rurales parmi les générations décédées après 1631. Ce basculement intervient pendant une période exceptionnellement difficile : les données climatiques utilisées par le chercheur font apparaître une longue succession d’années de sécheresse entre 1607 et 1663, avec des épisodes particulièrement sévères en 1613, 1625, 1631 et 1661.
Fès frappée par la famine et la peste
Dans les villes, les conséquences auraient été dramatiques. Une chronique judéo-marocaine rapporte que la famine de 1613-1614 aurait causé la mort de 7 000 musulmans à Fès. Une autre source historique avance le chiffre de 4 600 décès durant les premiers mois de 1614, dans une ville qui comptait alors environ 100 000 habitants.
La pénurie provoquait aussi des affrontements. En 1650, en pleine sécheresse, les habitants de Fès Jdid auraient coupé l’eau à ceux de Fès el-Bali, déclenchant de violents combats. La famine commencée en 1661 aurait été encore plus destructrice. Une chronique citée par le chercheur affirme que, dans un quartier de Fès, 670 hommes sur 700 seraient morts. Ces chiffres anciens doivent être considérés comme des estimations historiques, mais ils témoignent de l’ampleur attribuée à la catastrophe par les contemporains.
Aux famines s’ajoutaient les épidémies. Fès et Marrakech auraient connu plusieurs épisodes de peste en 1605, 1606, entre 1625 et 1627, en 1636, en 1662 puis entre 1677 et 1680. Une précédente étude citée par Jonas Burkhard estime que l’épidémie de 1625-1627 aurait pu tuer jusqu’à 30 % de la population marocaine.
Les grandes villes, reliées aux principales routes commerciales, étaient particulièrement exposées à la propagation des maladies. Les régions montagneuses ou désertiques bénéficiaient, à l’inverse, d’un climat plus froid ou plus sec et d’un isolement ralentissant les contaminations.
Les zaouïas rurales disposaient également de terres, de troupeaux, de sources et du soutien des communautés environnantes. À Tamegroute et dans la vallée du Drâa, les dattes constituaient une ressource résistante aux périodes de sécheresse. Les établissements de Dila, d’Iligh, du Jbel Ayachi et de Tamegroute offraient ainsi aux étudiants et aux savants une sécurité que les villes ne pouvaient plus garantir.
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Ce déplacement aurait laissé une empreinte durable sur la culture marocaine. L’analyse des biographies et de la poésie de l’époque révèle une présence croissante des paysages, des communautés et des références rurales. La littérature en langue amazighe se serait également développée dans ce nouveau réseau de centres d’enseignement.
Pour Jonas Burkhard, les campagnes n’ont donc pas simplement servi de refuge en période de crise. Elles ont participé à la transformation d’une culture savante auparavant dominée par les élites urbaines, en ouvrant davantage la production intellectuelle marocaine aux territoires ruraux et à la culture amazighe.