Politique, associations, famille : 1.139 jeunes en parlent

- 16h59 - Maroc - Ecrit par : L.A

Les jeunes Marocains ne rêvent pas que d’émigrer, pour peu que l’on s’intéresse à eux. Loin de porter un regard défaitiste ou désespéré sur la réalité de leur société, ils s’inscrivent dans une démarche constructive et, au-delà des clichés sur le fait qu’ils dénigrent les institutions de leur pays, leur volonté d’adhésion et d’engagement dans cette réalité est patente. C’est l’une des conclusions d’une enquête menée conjointement par l’Unicef et le Fonds des Nations Unies pour la population (Fnuap), dans le cadre d’un projet intitulé « Jeunes en action », dont un rapport synthétique vient d’être finalisé et dont La Vie éco a pu obtenir copie en avant-première.

Objectif de l’enquête : mesurer le degré d’implication des jeunes dans les différents domaines les concernant directement ou indirectement : la vie sociétale d’une manière générale, à commencer par l’institution de base qu’est la famille, la politique, la vie syndicale, l’éducation et la formation, le tissu associatif, la vie culturelle...

L’enquête est d’autant plus instructive qu’elle a pris comme échantillon une population de 1.139 jeunes et adolescents dont l’âge varie de 13 à 25 ans, soit la même tranche d’âge que quelque 7 millions de Marocains (51 % des enquêtés sont des filles et 49 % des garçons).

Originalité : les enquêteurs sont eux-mêmes des jeunes de la même tranche d’âge que la population étudiée. En effet, ce sont quatre équipes de 21 jeunes chacune qui sont allées collecter l’information dans quatre villes, à savoir Marrakech (commune Sidi Youssef Ben Ali), Tahannaout, Témara et Tanger.

Les résultats de la synthèse sont riches en enseignements à plus d’un titre. Pour commencer, sur le plan de la perception de la participation des jeunes et des adolescents d’une façon générale, les enquêtés jugent l’implication de leurs pairs dans la société suffisante (64%) tandis que 22% la jugent faible au regard des attentes développées envers cette jeunesse. A cette indifférence, beaucoup avancent plusieurs explications : manque d’information, manque de transparence, opposition des parents, manque de temps et manque de motivation. Mais le vœu de voir cette participation plus importante est partagé par tous les enquêtés. L’un d’eux, un Tangérois, l’exprime ainsi : « Actuellement, les jeunes s’intéressent de plus en plus aux problèmes de la société mais ce n’est pas encore suffisant. Ils sont l’espoir de demain et doivent être plus actifs... Les études, le contact avec les gens, le travail dans les ONG... les poussent à prendre conscience qu’il faut agir et ne pas rester spectateurs ».

Leurs centres d’intérêt ? Cinq en tout où la politique vient en dernière place. En tête de liste on trouve les associations, les clubs scolaires, les maisons de jeunes, suivis par les syndicats et, enfin, les partis politiques. Les jeunes filles ne sont pas en reste. Elles semblent, en effet, « investir de manière déterminée et volontaire les mécanismes et espaces de participation, dénotant ainsi une ouverture affirmée et prononcée », conclut le rapport de synthèse.

Autre constat : alors que l’on attendait de Marrakech qu’elle arrive en tête des quatre sites en terme de participation des jeunes en raison de l’ampleur de ses projets de développement, notamment touristiques, c’est Tanger qui détient la palme. En fait, ceci n’est pas surprenant lorsqu’on sait le rayonnement de la société civile dans la ville du détroit, et l’extraordinaire dynamisme du développement enclenché à partir de 2000, lequel « a insufflé une participation plus active des jeunes assoiffés d’espaces de proximité ».

Seul hic : les jeunes enquêtés se désolent de l’absence d’espaces, dans certaines villes, où ils pourraient « décompresser », « décongestionner », « déstresser ». Des termes qu’utilisent les jeunes interviewés et qui expriment, si besoin était, les pressions vécues au quotidien. « Les jeunes ont besoin d’espaces pour apprendre des choses nouvelles et développer leurs compétences. Avec la pression, il faut trouver des moyens d’évacuer le stress », explique un jeune interviewé de Témara. Il fait également remarquer qu’il y a effectivement « particulièrement plus de pression sur les filles qui n’ont pas d’espaces où pratiquer les loisirs et se détendre. Notre ville n’offre pas de possibilités à ses jeunes et les parents ne sont pas toujours d’accord pour les laisser faire ». Cela dit, une des raisons majeures évoquée par les jeunes pour expliquer leur non-participation à la vie sociale réside dans le manque d’information et de fluidité dans sa circulation. Un gros effort de communication s’impose donc.

Ils proposent des solutions à la désaffection vis-à-vis de la politique

Et la politique dans tout cela ? Si les dernières élections législatives ont été une preuve de plus, l’enquête a permis, tout de même, d’interpeller les jeunes sur les véritables motivations quant à leur « indifférence ». L’on ne peut pas dire, en effet, que nos jeunes portent la politique dans leur cœur. Ainsi, si tous les jeunes enquêtés souhaitent que leurs pairs investissent plus amplement les différents espaces de la société marocaine, ils sont très sceptiques quant au champ politique. Ce n’est pas que leur connaissance de ce domaine soit médiocre, puisque les répondants ont pu citer au moins trois partis politiques (par ordre de fréquence, il y a le PJD, l’USFP, l’Istiqlal), mais plus parce qu’ils diabolisent majoritairement la politique à travers les politiciens. Les témoignages recueillis versent tous dans la critique des manœuvres politiciennes, de la gestion des partis, de leur manque de transparence ou encore de l’absence de liberté d’expression en leur sein.

« Pour moi, les partis politiques sont juste des marionnettes que les présidents manipulent comme ils veulent. Il ne faut pas croire à leur bonne foi. En plus, les membres des partis sont des parents, des proches ou des amis. Ce qu’ils savent le mieux faire, ce sont les discours. Si tu es dans un parti et que tu n’es pas d’accord, on te maudit. Ou tu es d’accord ou tu t’en vas... ». Ce témoignage d’une jeune de Marrakech en dit long sur l’ampleur du travail que doivent réaliser nos politiciens pour regagner la confiance des jeunes.

Connaissance ou non du paysage politique, observe le rapport, la majorité des répondants (72%) estiment que ces mécanismes restent opaques et hermétiquement fermés à la participation des jeunes et des adolescents. Cette suspicion à l’égard de l’espace politique n’empêche pourtant pas les jeunes enquêtés de proposer des solutions pour remédier à cette désaffection. Ils sont 48% à proposer une action de coaching et d’accompagnement en vue de l’émergence d’une classe politique jeune et porteuse de nouveaux projets de société, d’une nouvelle vision d’avenir tandis que 19 % souhaitent une révision des programmes partisans et leur adaptation tant en matière de discours que de contenu.

Pour le volet syndical, les jeunes enquêtés font preuve d’une méconnaissance flagrante : 12 % déclarent connaître certains syndicats ouvriers (la CDT est la plus citée) contre 9 % pour les syndicats étudiants.

Plus de participation dans le scolaire et l’associatif

Par ailleurs, l’univers scolaire et universitaire semble séduire les jeunes enquêtés plus que l’univers politique. D’abord, 52 % d’entre eux connaissent ses mécanismes de participation contre 44 %. Les plus connus de ces mécanismes (46% déclarent y adhérer) sont les clubs scolaires (club de santé, de l’environnement, des droits...). Outils importants dans la promotion des activités parascolaires et de l’éducation à la citoyenneté, ces clubs, frileux et non généralisés, sont l’œuvre des enseignants/encadrants qui les animent et les gèrent avec la participation des élèves. L’engagement des filles en leur sein (33%) est plus important que celui des garçons (19%). Au second rang, on trouve à égalité les conseils de classe et les conseils de gestion de l’institution, tous deux cités par 12% des enquêtés comme étant un organe de participation. Viennent ensuite les coopératives scolaires, les équipes sportives, les troupes de théâtre, citées par 9% des enquêtés.

En effet, en l’absence d’autres espaces de loisir, les élèves se rabattent souvent sur ces espaces pour se changer les idées et se divertir. Comme l’explique ce jeune de Témara, « les programmes sont trop chargés, c’est difficile d’être assidu dans les clubs scolaires. Malgré tout, j’essaye de trouver le temps car j’apprécie les activités que nous y pratiquons, surtout le théâtre ». Quelques handicaps sont cependant cités comme entravant la participation des élèves à ces activités : l’engagement, l’assiduité et le niveau élevé exigés rendent des structures plutôt sélectives voire, pour certains jeunes, non démocratiques. Ce qui va l’encontre de la philosophie qui sous-tend leur raison d’être, à savoir l’égalité des chances. Ce jeune de Tanger s’insurge : « Je ne suis pas dans le club scolaire car c’est la prof qui choisit les élèves. Il faut être bon élève et avoir de bons rapports avec elle... Elle préfère travailler avec les élèves qu’elle connaît ».

Mais c’est incontestablement le tissu associatif qui reste l’espace le plus connu des jeunes de 13-25 ans (63% disent le connaître et des associations comme Zakoura et Adrar son souvent citées), preuve que le travail associatif et de proximité est payant et que son rayonnement auprès des jeunes ne laisse aucun doute. Par ordre de préférence on trouve les associations de développement (29%), de quartiers (29%), des droits humains (14%), les associations thématiques (handicapés, enfants des rues...), culturelles (10%) et féminines (7%).

Cela dit, connaître le tissu associatif est une chose, y adhérer en est une autre : 34% seulement adhèrent (entre 17 et 23 ans) à des ONG locales, à Tanger plus que dans les autres villes, les garçons (63%) plus que les filles (37%). Les motifs de la non-adhésion ? Le manque de communication et de sensibilisation (35%), l’éloignement géographique (17%) et, surtout, la mauvaise image (38%) des associations aux yeux des enquêtés qui considèrent la crédibilité et la transparence comme des préalables à toute adhésion active.

Les présidents des associations, accuse un jeune de Marrakech, « s’enrichissent grâce à l’argent des projets. Je connais quelqu’un comme ça, et tout le monde est au courant. Il n’avait rien et du jour au lendemain il est devenu riche. Il continue de présider son association sans être interpellé ou poursuivi ». Reste que l’évaluation de l’action du tissu associatif par les répondants est plutôt positive dans 52% des cas. Avec une bonne communication, un effort de proximité, et plus de diversité dans leur travail, les jeunes n’en seront que plus sensibles.

Idem pour leur participation aux espaces culturels : les maisons de jeunes (84%), les équipes sportives (10%), et les troupes de chant (5%), sont des espaces privilégiés de participation, même si on souhaite les voir fonctionner avec plus d’équité dans le choix des adhérents, de transparence dans la gestion, et de diversité dans les actions menées.

Plus que dans tous les autres espaces, c’est naturellement dans la famille que les jeunes s’impliquent le plus au quotidien avec, toutefois, une prédominance chez les filles (64%) par rapport aux garçons (36%). Comment s’impliquent-ils dans la vie de leurs familles ? Les jeunes citent essentiellement trois types d’activités : travaux ménagers (pour les filles surtout), travaux de bricolage, courses et réparations (apanage des garçons), appui scolaire aux jeunes de la famille (21%), appui financier (11%). Concernant ce dernier type de participation, un jeune Tangérois l’explique ainsi : « Ma famille a besoin de mon aide. Je ne peux laisser tomber mes frères et sœurs qui ont besoin de beaucoup de choses. Alors, depuis que je travaille, je leur donne chaque mois la moitié de mon salaire, parfois même plus.... ». Nous le savons, les liens de solidarité restent encore vivaces malgré le renforcement de la famille nucléaire, mais la participation des jeunes ne va pas jusqu’à s’ériger en prise de décision, le leadership, comme le mentionne le rapport, reste « une affaire exclusivement parentale. »

La vie éco - Jaouad Mdidech

  • Ce que pensent les jeunes de l'émigration

    L'autre rive de la Méditerranée continue à séduire les jeunes Marocains. Même ceux qui vivent dans les contrées les plus dynamiques économiquement. C'est ce qui ressort d'une étude menée récemment dans le Souss Massa, par l'Ormes (Observatoire régional des migrations, espaces et sociétés) de l'Université Ibn Zohr. Initiée par la fondation suisse « Population, migration, environnement » (PME), et l'Association marocaine d'études et de recherches sur les migrations (AMERM), l'enquête a eu pour objet la perception et les déterminants de l'émigration chez les jeunes du Souss Massa.

  • Quelle jeunesse pour quel Maroc ?

    Au moment où les grandes économies planétaires souffrent d'un manque aigu de la jeunesse pour pouvoir maintenir leur puissance et du coup s'imposer sur l'échelle mondiale, d'autres pays au contraire, en disposent de manière suffisante, mais ce que nous reprochons à ces derniers pays c'est que leur jeunesse n'est pas bien exploitée ni du moins investie. Le Maroc malheureusement, compte parmi cette seconde catégorie. Une population très jeune mais qui nécessite un travail colossal et une mobilisation de l'État, des acteurs politiques, économiques et associatifs pour mieux exploiter cette richesse.

  • Une enquête fait le point sur les pratiques religieuses au Maroc

    Une nouvelle enquête sur la société marocaine offre un premier regard scientifique sur les valeurs et les pratiques religieuses dans le pays. Si les jeunes Marocains sont moins enclins à la chose religieuse que leurs aînés, ils sont également plus prompts à adopter des idées radicales.

  • L'utilisation de drogues explose chez les jeunes marocains

    Les multiples conséquences sanitaires, économiques et sociales liées à la consommation des drogues, très répandues parmi les jeunes, que sont le tabac, le hachich et les psychotropes, sont préoccupantes.

  • Être voilée au Maroc aujourd'hui

    « Les jeunes voilées ont beaucoup de difficultés à définir clairement le hijab. En fait, le port du voile est souvent un choix non réfléchi », explique le sociologue Driss Bensaïd. Tel est le constat qui ressort de la dernière étude réalisée par le groupe des jeunes de l'Association démocratique des femmes du Maroc (ADFM) avec le soutien de l'Unifem.

  • Pour une politique publique de la jeunesse au Maroc

    Au moment où les pays développés ont lancé des processus de conception et de mise en œuvre des politiques publiques ciblant les jeunes, d'autres pays, au contraire, ne disposent aujourd'hui d'aucune politique spécifique en faveur de la jeunesse. Par ailleurs, même pour ceux qui ont développé cette nouvelle forme de législation, cette dernière demeure souvent insuffisante et son approche ne lui permet pas de relever l'ensemble des défis auxquels se trouvent confronté les jeunes.

  • Les jeunes marocains veulent créer leur propre parlement

    En lançant le "parlement de la jeunesse", les jeunes Marocains espèrent améliorer la tolérance et renforcer l'intérêt dans la politique. Les partisans de cette initiative affirment que pour que ce projet soit efficace, il devra bénéficier de réels pouvoirs.

  • Pourquoi les jeunes marocains fuient leur pays ?

    Pendant longtemps, les gens ont été forcés de fuir leur pays du fait de la famine, d'une pauvreté extrême et des guerres, en quête d'une vie meilleure. Les migrations, qui ne connaissent aucune frontière géographique ou légale, sont et seront l'un des problèmes centraux de ce siècle. L'immigration clandestine notamment des jeunes est désormais un problème délicat auquel se trouvent confrontés les pays aussi bien développés qu'en voie de développement.

  • La jeunesse rurale et la participation politique

    Dans un monde où l'économie du savoir devient le levier du développement, les compétences techniques et professionnelles acquises par la jeunesse rurale au cours de sa formation, le potentiel important de développement au Maroc, les perspectives de création d'activités génératrices d'emplois, représentent des atouts importants qui méritent d'être mis en valeur.

  • Législatives 2007 : Partis politiques ? Connais pas trop…

    La notoriété des partis politiques serait-elle sérieusement affectée ? A en croire les résultats du dernier sondage de 2007 Daba, elle l'est en partie. A titre d'exemple, seulement 5% des sondés disent connaître une formation politique telle le PPS (Parti du Progrès et du Socialisme). Qui aurait pensé qu'un parti se prévalant du progressisme donc, en principe, proche des citoyens, particulièrement des jeunes, ne soit pas assez connu ?