Espagne : 13 heures de travail pour presque rien, le piège des Marocains sans papiers
En Espagne, un jeune sans autorisation de travail ne choisit pas librement son emploi. Il dépend souvent d’un intermédiaire, accepte des journées interminables et ne peut guère protester. Les témoignages de travailleurs marocains montrent l’envers du rêve vendu avant le départ.
Trouver un travail en Espagne sans titre de séjour n’est pas impossible. C’est précisément ce qui rend la situation dangereuse. Des employeurs et des intermédiaires savent que certains migrants accepteront presque tout pour manger, payer un matelas ou envoyer quelques euros à leur famille.
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Le nouvel arrivant ne répond généralement pas à une annonce avec un salaire, des horaires et un contrat. Il attend qu’une connaissance l’appelle pour une journée dans un champ, sur un chantier, dans une cuisine ou lors d’un déménagement. Le patron peut décider seul du nombre d’heures et de la somme versée.
Ahmed, un Marocain de 31 ans installé dans la région agricole de Níjar, en Andalousie, a raconté son quotidien dans un reportage d’El País. Dans les serres, les travailleurs sans papiers toucheraient fréquemment cinq euros de l’heure ou environ 40 euros pour une journée pouvant dépasser dix heures.
Certains enchaîneraient des semaines sans repos, parfois jusqu’à 90 jours consécutifs. Ahmed gagnait l’équivalent de dix euros par jour dans une boutique de téléphones au Maroc. En Espagne, il peut recevoir 40 à 45 euros. Mais une partie de cet argent disparaît immédiatement dans un logement indigne : il a payé 200 euros pour partager une baraque avec deux autres personnes.
Ce salaire paraît élevé lorsqu’il est comparé à celui gagné au Maroc. Il l’est beaucoup moins une fois rapporté au coût de la vie espagnol, au nombre d’heures travaillées et à l’absence de congés, de protection contre les accidents ou de garantie d’être payé.
Le salaire minimum fixé par l’Espagne en 2026 atteint 40,70 euros par journée légale ou 1 221 euros par mois. Pour un travailleur temporaire employé moins de 120 jours par la même entreprise, le minimum doit même atteindre 57,82 euros par journée légale, en intégrant notamment les congés et les primes.
Recevoir 40 euros après dix ou douze heures de travail ne correspond donc pas au salaire normal promis par les vidéos montrant les revenus européens. Le jeune travaille davantage, sans certitude de retrouver le même emploi le lendemain et souvent sans pouvoir prouver le nombre d’heures effectuées.
Treize heures pour presque rien
Dans les situations les plus graves, l’emploi proposé devient un piège. En avril 2026, la Guardia Civil a libéré 80 travailleurs migrants exploités dans des exploitations agricoles de Castellón et de Valence.
Les victimes, âgées de 20 à 35 ans, avaient été attirées par de fausses promesses de salaires dignes, de logement et de nourriture. Une fois arrivées, elles travaillaient jusqu’à treize heures par jour, presque sans repos.
Le réseau retirait ensuite du salaire le prix du transport, de l’hébergement et des repas. À la fin, certains ne recevaient presque rien. Ils dormaient entassés dans des logements parfois privés d’eau ou d’électricité. Les menaces, les violences et leur situation irrégulière les empêchaient de partir ou de dénoncer leurs exploiteurs.
Tous les travailleurs sans papiers ne connaissent évidemment pas une situation aussi extrême. Mais l’absence d’autorisation de travail crée un rapport de force très favorable à celui qui embauche. Refuser une journée trop longue peut signifier ne plus être rappelé. Réclamer un salaire impayé peut faire perdre le seul contact permettant de travailler.
Le parcours d’Othmane Nahi montre que cette précarité peut durer bien plus longtemps que quelques mois. Ce travailleur marocain interrogé par El País a passé dix ans à suivre les campagnes agricoles dans différentes régions espagnoles sans parvenir à régulariser sa situation.
Après une décennie de travail, il vivait encore dans un hébergement fourni par Cáritas à Jaén. « Avoir des papiers nous sauve la vie », résumait-il en évoquant la possibilité de travailler enfin légalement et de bénéficier des mêmes droits que les autres salariés.
La législation espagnole précise pourtant que l’absence d’autorisation ne supprime pas les droits du travailleur étranger. Un employeur ne peut donc pas légalement refuser de payer une personne au seul motif qu’elle n’a pas de papiers.
Mais entre posséder un droit et réussir à le faire respecter, la distance peut être immense. Il faut pouvoir identifier l’employeur, prouver les journées travaillées, conserver des messages ou des témoignages et oser saisir l’Inspection du travail alors que l’on vit soi-même dans la peur des autorités.
Le travail clandestin n’est donc pas le raccourci vers l’argent facile imaginé avant le départ. Il peut signifier se lever avant l’aube, travailler sous la chaleur, recevoir quelques billets sans fiche de paie puis rentrer dormir dans une baraque, sans savoir si le patron rappellera le lendemain.
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L’Espagne offre de véritables possibilités à ceux qui disposent d’un statut légal et d’un contrat. Sans papiers, le même travail peut surtout enrichir celui qui sait que son employé n’a presque aucun pouvoir pour dire non.