Hmar ou Bikheer, le droit à la différence

- 00h00 - Maroc - Ecrit par : L.A

Trois jeunes Marocains ont pris le parti de se rebeller, à leur manière, contre le conformisme ambiant. Ils se déclarent “hmar ou bikheer” (âne et bien dans ma peau). Et ils en rigolent. Découverte.

Amine Bendriouich, 24 ans, est designer dans une unité de textile, à Derb El Kabir à Casablanca. Et chaque matin, depuis cinq mois, il essuie les railleries des passants et autres ados du quartier. Ils se moquent de sa coupe afro, de ses pantalons en tissu écossais, de ses sandales “hallouma” (méduses), de ses bretelles bariolées… Il est traité, au choix, d’homo, de fou ou de clown. De temps à autre, il a aussi droit aux commentaires paternalistes de ses collègues, qui souhaitent “que Dieu le remette sur le droit chemin”. “Bof, ça ne m’atteint plus, lance-t-il avec un haussement d’épaules. À la limite, ça m’amuse. Je suis moi-même et cela me suffit”.

Il finira quand même par dénicher deux acolytes qui partagent sa manière d’être, qu’il rejoint durant l’été 2006 au sein du clan “Hmar ou Bikheer”. Un mouvement encore à ses premiers balbutiements, dont l’appellation est aussi originale que le leitmotiv est simple : le droit à la différence. Ses instigateurs, Achraf El Kouhen et Mohamed Smyej, la trentaine pointant à l’horizon, ont passé les 25 premières années de leur vie à être des modèles de “normalité sociale”, comme ils se plaisent à le répéter. Achraf est directeur artistique dans une agence de communication. À 25 ans, il avait un boulot, une voiture et une femme à épouser. Un jeune homme (presque) rangé qui, par pression sociale, avait troqué sa coiffure grunge contre une coupe “bien dégagée derrière les oreilles” et ses baggies contre le duo pantalon en toile et chemise blanche. Jusqu’au jour où il réalise que cette étiquette sociale l’étouffe. Sans crier gare, il jette sa panoplie de gendre idéal, ressort ses jeans XXL du placard et décide de se brouiller avec son coiffeur. Il court aussitôt annoncer la grande nouvelle à ses amis : “Je suis moi-même à nouveau !”.

Mohamed Smyej, lui, est le stéréotype du premier de la classe, avec un parcours scolaire à faire rêver tous les parents : lycée militaire, Ecole royale de l’air de Marrakech et Ecole mohammadia des ingénieurs. Il en sort à 26 ans, pour suivre une carrière toute tracée. Sauf que le bon élève s’avérera moins “conventionnel” que prévu.

Amine l’excentrique, Achraf le pragmatique et Mohamed le cérébral. Le trio est formé.

De l’avatar au T-shirt

Tout est parti d’une séance de chat entre Achraf et Mohamed. Les deux copains, qui prenaient plaisir à se traiter l’un l’autre de hmar, décident de se créer un avatar original les identifiant sur MSN : un âne qui brait fièrement le mot “bikheer”. Poussant le raisonnement un peu plus loin, ils se font confectionner deux T-shirts, floqués du logo détourné d’une célèbre marque d’équipements de sport, pour décliner une phrase aussi simple que déroutante : “Hmar ou Bikheer” (âne et bien dans ma peau).

Les amis ont aimé, les amis des amis en voulaient… Un petit phénomène de mode était lancé. Distribué dans un circuit plus ou moins confidentiel, les déclinaisons du T-shirt se font visibles dans le milieu branché de la nouvelle scène : des porte-drapeaux comme le chanteur des Hoba Hoba Spirit ou le bassiste de Darga l’arborent même sur scène.

Pour autant, peu se sont interrogés sur la signification de ce curieux slogan. S’agit-il d’une simple farce sur textile ? D’une nouvelle marque de Streetwear pour branchés subversifs ? Ou alors d’une invitation explicite à assumer sa bêtise ? “Le concept est évident”, lance Amine, vite apostrophé par Achraf : “Un peu bête même. C’est, grosso modo, un appel à se connaître, à s’assumer tel qu’on est et agir en conséquence”. Dans son essence, l’esprit “Hmar ou Bikheer” est une sorte de thérapie à échelons. On commence par s’accepter soi-même, “reconnaître le hmar en soi”, dans le jargon du baudet. Pourquoi l’âne ? Parce que c’est la bête méprisée par excellence, bien qu’elle soit un modèle du travailleur infatigable. “Prenez les éboueurs, argumente Achraf, personne n’a de respect pour leur métier, personne ne réalise la valeur de leur travail, jusqu’au jour où ils entrent en grève”. Partant de là, le trio a décliné sa philosophie en trois slogans, chacun correspondant à une phase de la “thérapie”, mais “tous construits autour du verbe faire”, précise le plus pragmatique des trois.

La thérapie du “faire”

Deux copains sont installés sur la terrasse d’un café depuis le début de l’après-midi, puisant leurs sujets de discussion dans les visages et les attitudes des passants. Un homme traverse la chaussée loin des passages protégés. L’un des deux a ce commentaire inévitable : “Regarde moi ça ! Les Américains ont marché sur la lune, pendant que nous autres, Marocains, n’avons même pas appris à traverser correctement”. C’est avec cette histoire qu’Amine explique le premier axiome de la hmar attitude. “C’est bien d’être critique et d’espérer mieux, encore faut-il s’en donner les moyens. Avant de faire rêver tout un peuple à une Coupe du Monde pour ensuite le décevoir, il aurait peut-être mieux valu commencer par viser l’organisation de la Coupe d’Afrique”, poursuit Achraf. Bémol cependant, un échec n’implique pas de baisser les bras. Et c’est justement là qu’intervient le deuxième axiome du “Hmar ou Bikheer” : “Nadmine, Nadmine, l’lahoumma âala lli derna”. Une invitation à positiver, traduisible en substance par le dicton “mieux vaut avoir des remords que des regrets”. “On en a marre de ruminer les échecs passés. Nous voulons croire en ce pays. Il faut arrêter de gémir et faire quelque chose, martèle Achraf, n’importe quoi, à commencer par ramasser l’emballage de biscuits jeté par notre voisin de trottoir”. Joignant le geste à la parole, les trois trublions se proposent de mettre leurs compétences respectives, gracieusement, à la disposition de toute personne qui “veut faire quelque chose”.

Fin mai, ils inaugureront le forum de discussion Hmar ou Bikheer. Une plateforme de réflexion, QG cybernétique espéré d’une communauté de “faiseurs”. Un magma social de compétences et d’affinités qui veulent agir et devenir alors dignes de porter le tee-shirt “Gaâ Laâyaqa, ou makinch tawadouâ”. C’est la dernière devise du “Hmar ou Bikheer”, qui accorde à chacun le droit de se vanter de ce qu’il a pu réaliser. Qui sait, un jour peut-être, le Maroc sera peuplé de quelques millions de hmir, pourvu qu’ils soient tous bikheer !

TelQuel - Chadwane Bensalmia

  • Quand les créateurs se libèrent

    On peut être créateur, marocain et faire autre chose que du caftan. Et quand des stylistes font le choix de sortir des sentiers battus de la tradition, c'est un grand bol de fraîcheur. Mais ils ont encore du mal à être reconnus à leur juste valeur. Festimode a décidé de leur offrir une tribune pour les laisser s'exprimer. Sans leur imposer de thème.

  • Maroc : Je m'habille donc je suis

    Du 31 mai au 3 juin, le public qui s'est pressé aux concerts du Boulevard a affiché son goût pour les musiques urbaines jusque dans son habillement. Punk, metal, goth, hip hop, électro ou néohippies… Panorama des styles et des discours que revendiquent ces différentes tribus de jeunes.

  • Gazal, un T-shirt pour le dire

    Agée d'à peine six mois, la marque marocaine d'habillement Gazal rencontre un certain succès auprès d'une clientèle jeune et branchée. Son secret : des slogans originaux, parfois provocateurs.

  • Maroc : Au shopping avec nos stars

    Comment s'habillent nos stars de la musique urbaine ? Le look compte beaucoup pour certains, comme Bigg, mais pas pour d'autres, comme le groupe H-Kayne. Petites confidences.

  • Mohamed Razane : « Dit violent »

    Dis violent est le premier roman de Mohamed Razane, auteur français né au Maroc mais ayant grandi dans un des nombreux quartiers en difficulté de la région parisienne. Publié chez Gallimard, il met en scène dans ce roman au titre évocateur, Mehdi, un jeune champion de boxe thaïe rongé par la haine. Véritable bombe à retardement, le jeune homme de 18 ans ne va pas tarder à exploser et cela malgré l'amour de Marie. L'auteur, qui fait partie d'un mouvement d'écrivains dits "de banlieue" et éducateur spécialisé auprès des jeunes en difficulté, a bien voulu répondre aux questions d'Afrik.

  • Miss sexy préfère les jeans serrés

    La mode s'impose et les Casablancaises suivent. Les jeans près du corps appelés slim ou cigarette se vendent comme des petits pains. La tendance est pour le sexy à 100%. Etes-vous des « fashion victims » ?

  • A côté de la Chine, le Maroc reste un artisan de la contrefaçon

    Au numéro 14, derrière une vieille porte sculptée, un couloir étroit et morose. A gauche, une petite pièce. Une chaleur de hammam. La peinture verte des murs agonise. La pièce étouffe. Des tas de cartons s'entassent ici et là.

  • Législatives 2007 : Des MRE sur les listes

    Deux Marocaines issues de l'immigration ont été retenues pour figurer sur la liste féminine du PJD. Le parti islamiste bouclera la liste de ses candidates dans les jours à venir.

  • Il faut sauver la jeunesse marocaine

    Des jeunes, ceinturés d'explosifs, qui arpentent une grande ville, prêts à se faire sauter d'un moment à l'autre, entraînant avec eux dans la mort d'autres personnes, des victimes innocentes. Ces lignes ne résument pas le très beau film Paradise Now (2005) du Palestinien Hany Abou Assad, non, elles disent l'horreur qui s'est abattue il y a quelques jours sur le Maroc. Et, au risque de choquer certains, qu'on en soit arrivé là ne constitue pas une grande surprise.

  • Maroc : Les enfants nés sous X, l'omerta

    Quatre mères sur cinq qui abandonnent leurs enfants sont célibataires. C'est là une réalité marocaine. Comme le sexe hors mariage l'est aussi. Des jeunes filles et des femmes se retrouvent enceintes, se cachent, accouchent et abandonnent leurs bébés. Certaines les tuent, d'autres les jettent dans des poubelles quand d'autres les vendent moyennant une somme dérisoire. Un marché pour les bébés dont bénéficient des mères stériles et des intermédiaires qui en ont fait une profession.