Quand les créateurs se libèrent

- 01h01 - Maroc - Ecrit par : L.A

On peut être créateur, marocain et faire autre chose que du caftan. Et quand des stylistes font le choix de sortir des sentiers battus de la tradition, c’est un grand bol de fraîcheur. Mais ils ont encore du mal à être reconnus à leur juste valeur. Festimode a décidé de leur offrir une tribune pour les laisser s’exprimer. Sans leur imposer de thème.

« Mais ce n’est pas du caftan ! » La petite dame en tailleur Chanel a l’air plutôt surprise. On lui avait pourtant parlé d’un défilé de mode marocaine… Et voilà qu’elle découvre des vêtements bien éloignés des stéréotypes traditionnels. Les idées reçues ont souvent la vie dure. C’est justement pour y mettre un terme qu’un petit groupe de passionnés s’est lancé dans l’aventure Festimode, il y a tout juste un an. L’idée ? Réunir chaque année une brochette de créateurs marocains et leur donner carte blanche.

Pour cette deuxième édition, marquée par deux défilés, les 14 et 15 juin dernier, chaque styliste est venu avec son propre univers. Un étrange kaléidoscope de styles, de matières et de couleurs. Les vêtements modulables, ethniques et déjantés de Salima Abdel Wahab côtoient les créations raffinées de Fadila El Gadi, brodées de soie ou de fil d’or. Quand Amine Bendriouich mixe les formes comme un DJ et travaille les volumes, Nourredine Amir choisit des lignes épurées et sculpte les matières.

Il y a de la nouveauté, du talent, de l’ambition et un réel désir de donner une autre image de la mode marocaine. « Sous prétexte que l’on est marocain, il faudrait forcément s’en tenir à la tradition… Il est temps de se débarrasser de cette étiquette folklorique, explique Bechar El Mahfoudi, un jeune styliste à l’origine de l’évènement. Un créateur doit pouvoir être libre de puiser son inspiration où il le souhaite ».

Identité vestimentaire

Y aurait-il une place à prendre entre le caftan et le jean ? Amine Bendriouich en est convaincu. Avec deux copains, il a déjà marqué un point en sortant les t-shirts Hmar ou bikheer. Le concept a vite fait son chemin chez une jeunesse lassée par trop de conformisme. « Au Maroc, la scène musicale est en pleine effervescence. Dans le rap, le rock ou la fusion, les artistes développent leur propre identité. Mais pour ce qui est des fringues, ils sont encore très influencés par leurs icônes occidentales. Les rappeurs chantent en darija, critiquent le capitalisme et continuent de s’habiller en nike ». Pour lui, la mode traduit les évolutions de la société. Pourquoi ses créations n’accompagneraient-elles pas cette scène alternative ?

Mais pour l’heure, Amine est fauché. Il travaille dans une usine de jeans où il crée des modèles pour une marque espagnole bien connue. Au moins, il crée. Car beaucoup de jeunes stylistes se cantonnent dans la reproduction des modèles imposés par des clients étrangers. L’industrie textile marocaine boude les créateurs locaux. La tendance, on préfère aller la chercher en Europe plutôt qu’en bas de chez soi. « Et beaucoup de patrons préfèrent embaucher un Européen, reconnaît un fabricant marocain. On se dit que si les gens viennent de Paris, ils sont forcément meilleurs… ».

L’heure de la reconnaissance n’a donc pas encore sonné. « Au Maroc, on se méfie de ce qui est moderne ou décalé, confie Salima Abdel Wahab. Ce n’est pas facile de faire évoluer les mentalités ». Beaucoup de créateurs marocains acquièrent leurs lettres de noblesse à l’étranger. C’est le cas de Saïd Mahrouf et Aziz Bekkaoui qui vivent aux Pays-Bas. Quant à Fadila El Gadi, son atelier est à Salé mais ses principaux points de vente se trouvent à New York, Rome ou Saint-Tropez. Les Marocaines fortunées préfèrent toujours s’habiller chez Chanel ou Jean-Paul Gaulthier. Et quand ces dames font appel à un créateur local, c’est pour lui demander un caftan sur mesure…

« C’est une question d’état d’esprit, explique Marlène, une jeune styliste française installée au Maroc. Quand je dis que j’habite à Casa, les gens sont déçus. Mais la mode ne se fait pas qu’à Paris. Elle naît partout où il y a de bonnes idées ». Avec sa copine Margot, elle a réussi à développer sa propre marque de prêt-à-porter. Malgré quelques galères au départ, leur petite affaire marche bien. Même si elles travaillent en parallèle pour des grosses boîtes de textile. « Les choses bougent dans le milieu artistique marocain, conclut Marlène. C’est vrai pour la musique ou les arts plastiques, ça l’est aussi pour la mode ».

Le Journal Hebdo - Julien Félix

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