Un juge d’origine marocaine se retrouve en une du magazine dont il a fait condamner le directeur

- 11h00 - France - Ecrit par : Nadia El Aoudani

Un magistrat français d’origine marocaine se retrouve en couverture du magazine dont il a fait condamner le directeur en juin. Accusé de partialité, Youssef Badr dénonce une nouvelle vague de menaces racistes. L’affaire fait réagir jusqu’au ministère de la Justice.

Son visage en noir et blanc, deux mots en lettres rouges : « Justice politique ». Youssef Badr, magistrat d’origine marocaine au tribunal de Bobigny, découvre qu’il fait la une de Frontières, un magazine d’extrême droite. Quatre mois plus tôt, il présidait le tribunal qui avait condamné Erik Tegnér, le directeur de cette même publication. Depuis, le juge affirme subir des insultes racistes et des menaces de mort. Une nouvelle vague de messages haineux vient de pousser le parquet de Paris à examiner l’affaire.

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Le différend remonte au 18 juin. Ce jour-là, la 14e chambre correctionnelle de Bobigny, présidée par Youssef Badr, condamne Erik Tegnér à six mois de prison avec sursis et 10 000 euros d’amende. Le magazine avait publié des informations permettant d’identifier et de localiser des avocats spécialisés dans la défense des étrangers, les exposant à des risques de violences. Le journaliste, qui conteste toute infraction, a fait appel.

La condamnation provoque une première offensive sur les réseaux sociaux. Le magistrat reçoit des messages racistes et des menaces. Le barreau de Paris lui apporte son soutien et rappelle que les trois juges ayant rendu la décision ont statué collégialement.

Cette semaine, Frontières revient à la charge. Le magazine consacre un long dossier au magistrat, ressort ses anciennes publications sur les réseaux sociaux et ses interventions publiques. Son directeur remet en cause son impartialité, notamment en raison de ses prises de position contre les discriminations et de son engagement associatif. Erik Tegnér défend le droit d’enquêter sur un juge devenu une personnalité publique et condamne les insultes racistes ainsi que les menaces.

Youssef Badr choisit l’ironie pour lui répondre. « Je cherche désespérément depuis hier le scandale », écrit-il jeudi 15 octobre dans un texte publié sur son blog Mediapart. Il raconte qu’une équipe de Frontières s’est même présentée au tribunal de Bobigny pour lui demander pourquoi il n’avait pas répondu aux questions du magazine.

« Vous pouvez répéter que je suis un juge politisé »

Sur le fond, le magistrat rejette les accusations. Il affirme n’avoir jamais possédé de carte d’un parti politique et n’être affilié à aucun syndicat. Son engagement ? L’association La Courte Échelle, créée en 2021 pour aider des étudiants en droit issus de milieux modestes à poursuivre leurs études et à accéder aux professions judiciaires.

Le parcours personnel de Youssef Badr éclaire cet engagement. Né en France en 1981, il est le fils d’immigrés marocains originaires d’un village du Souss. Son père travaillait dans le bâtiment, sa mère comme femme de ménage. Avant de réussir le concours de l’École nationale de la magistrature, il avait enchaîné les petits boulots pour financer ses études, notamment sur les marchés et dans la livraison. Il deviendra ensuite porte-parole du ministère français de la Justice.

Pour lui, le magazine tente aujourd’hui de transformer ce combat pour l’égalité des chances en soupçon de militantisme. Il assure que son association a accompagné des milliers d’étudiants, sans distinction d’origine ou de conviction et sans subvention publique. Il souligne également la chronologie des événements : les attaques dirigées contre lui ont commencé après la condamnation de juin.

L’affaire a désormais pris une dimension institutionnelle. Jacques Boulard, premier président de la cour d’appel de Paris, exprime sa « très vive inquiétude » face à des attaques qu’il juge inédites par leur ampleur et leur persistance. Il rappelle que la liberté de critiquer une décision de justice ne doit pas se transformer en mise en cause personnelle du magistrat qui l’a rendue.

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Jeudi soir, Gérald Darmanin est intervenu personnellement. Le ministre de la Justice a annoncé avoir téléphoné à Youssef Badr pour lui témoigner son soutien. « Aucun magistrat ne doit être menacé ou insulté », a-t-il déclaré.

De son côté, le parquet de Paris a confirmé examiner la nouvelle publication de Frontières ainsi que les commentaires qu’elle suscite, rapporte Le Parisien. Une enquête pénale, ouverte après la première vague de menaces de juin, est toujours en cours.