Le ministre et les « marchands du temple »

- 10h14 - France - Ecrit par :

Ils seront tous, les 19 et 20 décembre, au rendez-vous de Nicolas Sarkozy. Le protocole d’accord en vue de créer un « Conseil français du culte musulman » (CFCM), signé lundi par les trois principales fédérations musulmanes de France, a été présenté hier à tous les membres de la consultation sur l’islam de France.

Ils ont décidé de l’inscrire à l’ordre du jour du séminaire qui aura lieu au château de Nainville-les-Roches (Essonne), propriété du ministère de l’Intérieur. Se sentant mis à l’écart, plusieurs responsables de mosquées de province (Marseille, Lyon) avaient pourtant, dans un premier temps, critiqué ce protocole. Pour taire leurs querelles, tous les membres de la consultation se sont engagés, hier, à ne plus « communiquer avec les médias, directement ou indirectement ». Hakim El-Ghissassi, français d’origine marocaine, a fondé, en 1998, la Médina, magazine « des cultures musulmanes ». Pour lui, la légitimité du futur Conseil du culte musulman est loin d’être évidente.

Le protocole arraché par Sarkozy ne plaît pas à tout le monde. Kamel Kabtane, recteur de la mosquée de Lyon, accuse le ministre d’avoir « outrepassé ses prérogatives ».

Il tient un double langage. On ne peut pas demander un jour à l’Etat d’arbitrer, puis crier à l’ingérence dès que leurs intérêts sont menacés. Chacun sait que la mosquée de Lyon n’a aucune influence. Le recteur est bien content qu’on l’associe à la consultation. Cela lui a donné une visibilité inespérée.

Comment Sarkozy réussit-il là où Vaillant et Chevènement semblent avoir échoué ?

On ne peut pas parler d’échec des prédécesseurs. Le processus aurait pu aboutir s’il n’avait pas été stoppé, à l’approche des élections, par la mosquée de Paris, qui savait qu’elle serait privilégiée en cas de victoire de la droite. De fait, elle est bien mieux traitée.

Pourquoi les représentants des différents courants ne sont-ils pas capables de s’entendre ?

Ces gens ne s’intéressent qu’à une chose : le pouvoir. Aucun des trois signataires de l’accord n’est intéressé par un vrai débat. On a affaire à des administrateurs de lieux de culte. Pas à des religieux capables de conduire une réflexion théologique contemporaine.

Les mécontents vont-ils répondre à l’invitation du 19 décembre ?

Bien sûr, ils vont tous venir. Chacun voudra sa part du gâteau. Sarkozy a très bien joué. Personne ne peut lui reprocher de passer en force. Dans cette affaire, l’Etat fait ce qu’il peut avec les interlocuteurs dont il dispose. Les alliances se font et se défont. L’UOIF [Union des organisations islamiques de France, ndlr> était hier alliée au Tabligh, aujourd’hui marginalisé. On la voit maintenant faire alliance avec la mosquée de Paris. Cette dernière accusait pourtant l’UOIF d’incarner un « islam des banlieues », un « islam des excités ».

Comment évaluer la représentativité des mosquées qui participent à l’élection du conseil ?

Ces lieux de culte n’ont aucune assise sociale ni populaire. La majorité des musulmans ne se sent pas représentée par les gestionnaires de mosquées. Ce sont des marchands du temple qui représentent des intérêts nationaux ou financiers bien particuliers.

Mais le protocole prévoit que les deux tiers des représentants de l’« organe représentatif » seront élus.

Elus par qui ? Il n’y a évidemment pas d’élection à l’échelle de la communauté. Moi, je fréquente la mosquée et personne ne m’a demandé mon avis. Les futurs « élus » sont en fait désignés par les administrateurs des mosquées.

Le recteur de la mosquée de Paris peut-il représenter les musulmans de France ?

Il devra commencer par changer de discours. On ne peut plus traiter les musulmans de France comme des immigrés tout droit venus du bled. La communauté a changé : on voit émerger une classe moyenne de gens instruits, impliqués dans la société française. Ils ont un esprit critique, on ne peut pas leur faire avaler n’importe quoi. L’Etat a besoin d’un interlocuteur... Moi, je trouve très bien que ce conseil, quel qu’il soit, voit enfin le jour. Ça nous permettra de passer aux choses sérieuses.

Autrement dit, tout reste à faire !

La consultation a créé une dynamique, un vrai travail de réflexion s’est engagé dans les régions. A ce niveau, la communauté sera bientôt en mesure de se donner des représentants capables de s’attaquer aux vraies questions de l’islam de France : quelle place pour les femmes ? Quel enseignement du fait religieux ? Comment vivre notre religion sans entrer en conflit avec la République ?.

Liberation.fr

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