Marocains des Pays-Bas : acheter au Maroc, mais plus pour la famille

- 08h00 - Monde - Ecrit par : L.A

Pour les premiers travailleurs marocains installés aux Pays-Bas, acheter un terrain ou construire une maison au Maroc était souvent un projet familial. Pour une partie de leurs enfants, le bien immobilier au Maroc prend désormais un autre sens : un choix personnel, parfois un investissement, mais plus forcément une obligation envers la famille.

Pendant longtemps, le Maroc est resté le centre de gravité des familles marocaines installées aux Pays-Bas. Les premiers travailleurs partis dans les années 1960 et 1970 vivaient leur présence en Europe comme provisoire. Ils travaillaient aux Pays-Bas, mais continuaient à se projeter au Maroc, auprès de la famille, du village et de la région d’origine.

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L’étude Migranten met Marokkaanse afkomst, land van herkomst en toekomst (Migrants d’origine marocaine, pays d’origine et avenir), menée par Rasit Bal et Dick de Ruijter, rappelle que cette première génération entretenait le lien avec le pays d’origine de manière très concrète : en envoyant de l’argent, en écrivant des lettres, en enregistrant des cassettes audio, en achetant des terres ou en construisant une maison au Maroc. Les vacances annuelles au pays faisaient aussi partie de ce lien.

Une maison comme preuve du sacrifice

Pour cette première génération, posséder quelque chose au Maroc n’était pas seulement une affaire d’argent. C’était aussi une preuve de réussite, de sacrifice et de fidélité au pays quitté. L’achat d’un terrain ou la construction d’une maison permettait de maintenir un ancrage au village, de rassurer la famille restée sur place et de préparer, parfois, un retour qui ne venait jamais vraiment.

Mais ce modèle s’est progressivement transformé. Avec le regroupement familial, puis l’installation durable aux Pays-Bas, les priorités ont changé. Les familles devaient désormais construire leur vie en Europe, payer un logement, élever les enfants, investir dans leur avenir et s’adapter à une société devenue leur lieu de vie principal.

À partir des années 1990, l’étude observe un affaiblissement du lien avec la région d’origine et la famille restée au Maroc. Ce lien ne disparaît pas, mais il devient moins central. Les attaches se déplacent vers les Pays-Bas : la famille proche, le quartier, le travail, les enfants et le cercle social construit sur place.

Le Maroc reste important, mais autrement

Chez la deuxième génération, le rapport au Maroc devient plus personnel. Beaucoup ont connu le pays à travers les vacances, les visites familiales et les récits des parents. Mais le séjour prolongé dans la région d’origine est parfois vécu comme pesant. Certains disent ne plus ressentir de lien fort avec la famille restée au Maroc, même lorsqu’ils continuent à s’y rendre.

C’est dans ce contexte que l’achat immobilier change de signification. L’étude souligne que lorsque des Marocains de deuxième génération veulent encore maintenir un lien avec le pays d’origine, ils se tournent souvent vers les grandes villes. Et lorsqu’ils achètent un bien immobilier, c’est surtout comme un investissement pour eux-mêmes, et non pour la famille.

Cette phrase résume une évolution profonde. Le Maroc n’est plus seulement le lieu du devoir familial ou du retour attendu. Il devient aussi un espace de choix individuel. On peut y acheter pour soi, pour ses vacances, pour investir, ou pour garder une possibilité ouverte, mais plus forcément pour répondre à une attente collective.

La famille n’organise plus toute la vie au Maroc

Un témoignage cité dans l’étude illustre cette distance nouvelle. Un Marocain des Pays-Bas explique que lorsqu’il se rend au Maroc, il va surtout sur la côte, à Casablanca. Il passe saluer la famille, mais ne souhaite pas passer toutes ses vacances avec elle. Pour lui, sa famille proche, ce sont sa mère, sa femme et ses enfants, aux Pays-Bas.

Ce changement ne signifie pas une rupture avec le Maroc. Il montre plutôt que les générations installées aux Pays-Bas ne vivent plus le pays d’origine comme leurs parents. Elles peuvent aimer le Maroc, y retourner, y investir ou y acheter, sans se sentir obligées de reproduire le modèle familial de la première génération.

L’étude note aussi que cette évolution est liée à l’amélioration de la situation économique de la deuxième génération. Contrairement à leurs parents, qui consacraient une grande partie de leurs revenus à aider la famille et à préparer un éventuel retour, leurs enfants peuvent davantage choisir où aller, où passer leurs vacances et où investir.

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Le Maroc garde donc une place importante, mais cette place a changé. Pour les premiers travailleurs marocains, acheter au pays était souvent un prolongement du sacrifice migratoire. Pour une partie de leurs enfants, acheter au Maroc peut encore être un geste d’attachement, mais il devient surtout un choix personnel. La maison du Maroc n’est plus toujours celle de toute la famille. Elle peut devenir celle d’un individu qui veut garder un lien, sans vivre sous le poids de l’obligation.