Marocains des Pays-Bas : cette langue qu’on leur a imposée à l’école
Pendant des années, des enfants marocains scolarisés aux Pays-Bas ont reçu des cours d’arabe censés les reconnecter à leurs origines. Mais pour beaucoup d’entre eux, cette langue n’était pas celle parlée à la maison.
L’objectif semblait louable : aider les enfants issus de l’immigration à garder un lien avec leur langue et leur culture d’origine. Dans les faits, l’expérience a parfois produit l’effet inverse chez de nombreux Marocains des Pays-Bas. Une étude qualitative menée par Rasit Bal et Dick de Ruijter, intitulée Migranten met Marokkaanse afkomst, land van herkomst en toekomst (Migrants d’origine marocaine, pays d’origine et avenir), revient sur cette période où l’école néerlandaise pensait préserver une identité que beaucoup d’enfants ne reconnaissaient pas vraiment.
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À partir des années 1980, avec l’arrivée massive des enfants dans le cadre du regroupement familial, les Pays-Bas ont mis en place des programmes d’enseignement en langue et culture d’origine. Ces cours, connus sous les sigles OETC puis OALT, devaient permettre aux enfants de migrants de conserver un lien avec leur pays d’origine. Mais pour une partie importante des élèves marocains, le dispositif reposait sur un malentendu : on leur enseignait l’arabe, alors que cette langue n’était pas forcément parlée dans leur famille.
Une identité qui ne correspondait pas toujours à la maison
L’étude souligne que de nombreux Marocains installés aux Pays-Bas sont originaires du Rif ou d’autres régions amazighes du Maroc. À la maison, beaucoup ne parlaient donc pas l’arabe marocain, mais une langue ou un dialecte amazigh. L’enseignement proposé à l’école ne correspondait pas toujours à leur quotidien familial, ni à la culture réellement transmise par leurs parents.
Pour certains enfants, ces cours censés renforcer le lien avec le Maroc ont donc créé une forme de décalage. Ils étaient renvoyés à une identité marocaine officielle, plus arabe et plus centralisée, qui ne correspondait pas forcément à leur histoire familiale. L’étude rapporte qu’un répondant évoque même le sentiment d’une identité imposée, dominée par une vision du Maroc centrée sur Rabat et le Maroc arabophone.
Ce malaise n’était pas seulement linguistique. Il touchait aussi à la manière dont ces enfants étaient perçus. Aux yeux de l’école et de l’administration, ils étaient “Marocains” et devaient donc apprendre une langue supposée être la leur. Mais dans leur vie quotidienne, leur rapport au Maroc passait souvent par une région, une famille, une histoire migratoire et une langue différentes.
Pour beaucoup de familles, la fin de ces cours a été un soulagement
Lorsque ces enseignements sont devenus facultatifs, puis ont disparu comme obligation, cela a été vécu comme une libération par de nombreuses familles marocaines, selon l’étude. Non pas parce qu’elles rejetaient leurs origines, mais parce que l’école cessait de leur attribuer une identité qui ne correspondait pas toujours à leur réalité.
Ce passage dit beaucoup de l’évolution des Marocains des Pays-Bas. Les premières générations avaient conservé un lien très concret avec le pays d’origine : la famille restée au Maroc, les transferts d’argent, les vacances, la langue du foyer. Mais leurs enfants ont grandi dans un environnement différent. Leur identité s’est construite entre la maison, l’école, la société néerlandaise et une image du Maroc parfois lointaine ou simplifiée.
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L’étude montre ainsi que le lien avec le Maroc ne disparaît pas, mais qu’il change de forme. Pour les générations nées ou socialisées aux Pays-Bas, il devient moins automatique, moins directement lié à une langue ou à un village. Il devient plus personnel, parfois plus symbolique, et souvent plus complexe que ce que les institutions avaient imaginé.