Prisonniers marocains en Belgique : Guantanamo au cœur de l’Europe

- 00h00 - Belgique - Ecrit par : L.A

Dans les prisons belges, les détenus Marocains sont les plus nombreux parmi les prisonniers étrangers. Autant que les autres, ils sont incarcérés dans des conditions « indignes d’un Etat de droit ».

Difficle d’avoir des informations concernant les prisons belges. La preuve : à une question posée le 10 mai 2004 au Parlement belge par une députée sur le nombre de détenus nationaux et étrangers dans les prisons belges, la réponse n’est tombée que plus de deux ans plus tard. C’est la vice-première ministre et ministre de la Justice qui l’a enfin donnée le 12 juillet 2006. Elle révèle qu’à la date du 3 mai 2006, les prisons belges comptaient 9.737 détenus, dont pas moins de 3.621 personnes en détention préventive.

Les détenus marocains sont les plus nombreux parmi les prisonniers étrangers en Belgique : 700 déjà condamnés et 417 prévenus. Dans ces chiffres, il y a une bonne proportion de sans-papiers. Parmi ces derniers, certains sont en détention administrative prolongée, faute d’autres solutions. Du reste, une centaine de nationalités est représentée dans le milieu carcéral belge. (voir tableau des nationalités les plus représentées).

Depuis la date de publication de ces chiffres, les flux et reflux n’ont pas cessé dans les 34 prisons que compte la Belgique. Le 13 juin courant, la Confédération syndicale chrétienne (CSC) criait au scandale. Le syndicat annonçait un nouveau record de la surpopulation carcérale.

Les chiffres publiés à l’occasion sont encore plus effarants : les prisons belges comptent désormais 10.140 détenus.

Les principales causes de cette surpopulation chronique et récurrentes sont, selon différents experts : l’augmentation des détentions préventives, prorogeables de trois mois en trois mois ; la multiplication des longues peines ; le blocage des libérations conditionnelles et le refus systématique des grâces collectives ou individuelles. Le hic c’est qu’il n’y a que 8.311 places disponibles dans les différentes prisons belges. Où met-on alors les 1.829 excédentaires emprisonnés actuellement ? La réponse d’une source pénitentiaire est sans équivoque : « Nous ne sommes pas un hôtel. Nous n’avons pas le droit d’afficher complet. Nous sommes obligés de faire de la place pour tous les détenus ». Mais dans quelles conditions ? Et quelles places sont-elles « réservées » aux étrangers ?

Prisons belges : Bienvenue en enfer !

« Guantanamo, en termes d’infrastructure, est mieux que les prisons belges ». C’est là l’une des conclusions, on ne peut plus claire, que tirent les Belges Anne-Marie Lizin, Alain Grignard et Simon Petermann.

Ces experts ont représenté l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (OSCE) lors d’une visite qu’ils ont effectuée en début de cette année à la tristement célèbre prison ouverte par les Américains. Leur constat n’étonne guère tous ceux qui connaissent de l’intérieur les prisons de la Belgique.

La ministre de la Justice n’a-t-elle pas avoué le 23 août 2006 que « le secteur pénitentiaire va mal... » ? Que l’on en juge !

« Les conditions de vie dans les prisons belges sont indignes d’un état de droit. L’opacité du monde carcéral nous permet malheureusement trop souvent de l’oublier », déplore Delphine Paci, présidente de l’Observatoire International des Prisons (OIP) qui tente, aidée de ses collèges volontaires et avec les moyens de bord, de « briser le secret qui entoure les lieux de détention ».

A la lecture du dernier rapport en date de l’Observatoire (celui couvrant la période de 2003 à 2005), il y a de quoi s’alarmer. « Surpopulation chronique, hygiène déplorable, insalubrité, déficience dans l’administration des soins de santé, dysfonctionnement criant de la défense sociale, sécurité mise en péril par l’état des bâtiments... », souligne l’organisation dans son rapport. L’une des images qu’elle esquisse est parlante : « De nombreuses cellules ne sont toujours pas équipées de W.C, ce qui contraint les détenus à utiliser des seaux, dont l’odeur est parfois tellement insoutenable que certains détenus se retiennent d’aller aux toilettes ».

Plus graves encore, des cas de violence et d’humiliation perpétrés par des agents pénitentiaires à l’encontre de certains détenus et d’autres actes du même genre commis entre détenus ainsi que des actes de suicide, voire de décès inexpliqués, sont relevés dans le rapport de l’OIP. Une partie de ces révélations a été déjà signalée dans le rapport du 20 avril 2006 du Comité pour la prévention de la torture relevant du Conseil de l’Europe.

Une autre confirmation est donnée à travers le rapport 2006 de la Commission centrale de surveillance des prisons. Cet organe qui relève du département de la justice rapporte, à titre indicatif, que des suicides ont été commis dans 8 prisons.

Le cas du jeune belgo-marocain Fayçal Chaàbane montre bien ce qui peut arriver dans une prison belge. Au mois de septembre dernier, il a été incarcéré à la prison de Forest. « C’était à la suite d’un contrôle policier anodin de voiture », précise sa famille.

Ne supportant pas son incarcération, Fayçal se serait agité pour exprimer sa désapprobation. Il est sorti de la prison aussitôt qu’il y est entré, mais les pieds devant. Sa famille aurait appris qu’une forte dose de l’Haldol lui a été injectée et a causé sa mort. L’instruction est toujours en cours, sans qu’aucune explication n’ait encore été donnée à la famille déroutée. Ce n’est là qu’un exemple parmi bien d’autres.

Les différents rapports et même des sources de l’intérieur des « quartiers généraux » de certaines prisons ne cachent plus la triste réalité des milieux carcéraux en Belgique. Tous confirment que les souffrances subies par les détenus sont lourdes. Elles le sont davantage pour les prisonniers étrangers, dont les Marocains, à cause de leur isolement culturel. Isolement contre lequel la présence momentanée d’aumônier (il y a désormais 24 aumôniers musulmans), ne change pas grand chose. Pire, s’ajoutent parfois à la souffrance psychologique, des actes racistes ou de violence gratuite. « La population étrangère se trouvait déjà fragilisée à l’extérieur de la prison. Elle vit dans une situation de fragilité extrême à l’intérieur des cellules », explique une source pénitentiaire.

Déjà en 2004, une étude diligentée et publiée par la Fondation Roi Baudouin sous le titre « Etrangers dans les prisons belges : problèmes et solutions possibles » a montré le désarroi de la population carcérale étrangère. Mais rien n’a été entrepris depuis pour améliorer la situation décrite par tous comme lamentable dans la plupart des prisons en Belgique. Du coup, pour se défendre dans un milieu carcéral aussi hostile, les prisonniers s’organisent souvent, quand ils le peuvent, en bandes. Lesquelles, pour « survivre » et se renforcer, peuvent toucher à tout : stupéfiants, trafic de certains médicaments...

Quand arrive le jour fatidique de la libération, le détenu met difficilement le pas dehors. Qu’il soit autochtone, allochtone ou étranger, aucun moyen n’est prévu pour l’aider à réintégrer, sereinement, la société. D’où, un fort taux de récidive et donc de retour derrière les barreaux.
L’immigration (sur)criminalisée

« La relation entre délinquance et immigration est une construction sociale », écrit la chercheuse belge Fabienne Brion dans un ouvrage collectif intitulé « Mon délit ? Mon origine » paru aux éditions De Boeck. Sa conclusion est édifiante : « Le système d’administration pénale est un entonnoir dans lequel des processus sélectifs puissants sont à l’œuvre et qui aboutit à retenir principalement ceux qui ne disposent pas des ressources pour déjouer ou neutraliser les pratiques judiciaires de la nouvelle pénologie contribuant par l’incarcération à alimenter la prison de la misère. »

« La prison devient un lieu par excellence de mise à l’écart de populations qui ont des problèmes d’insertion », affirme un autre expert. De nombreux chercheurs et intellectuels, dont le belge Andrea Rea et bien d’autres, défendent cette thèse.

Ce que dit la loi

La loi Dupont, loi de principe, publiée le 1er février 2005, stipule que « le détenu n’est soumis à aucune limite de ses droits politiques, civils, sociaux, économiques ou culturels autre que les limitations qui découlent de sa condamnation pénale ou de la mesure privative de liberté ».

Elle précise que « le caractère punitif de la peine privative de liberté se traduit exclusivement par la perte totale ou partielle de la liberté de mouvement et les restrictions à la liberté qui y sont liées de manière indissociable. »

L’OIP regrette que les dispositions de cette loi restent dans leur majorité lettre morte, car elles nécessitent, pour leur entrée en vigueur, l’adoption d’arrêtés royaux qui se font attendre.

La loi du silence

« En Belgique, les prisons sont des poubelles humaines où l’on jette sans ménagement des "ordures" qu’on laisse pourrir, sans leur offrir la moindre possibilité de recyclage. »

Celui qui dessine cette image noire du milieu carcéral belge est Marc Sluse, plus connu sous le surnom de Marcus. Cet ex-détenu avait enduré pendant 20 ans, à des périodes variables et séparées, les affres de l’emprisonnement dans différentes prisons en Belgique. Pour une grande partie, il a été emprisonné pour avoir accueilli des personnes en cavales.

Aujourd’hui âgé de 50 ans, Marcus insiste pour parler à visage découvert de l’univers carcéral pour briser le silence des cellules et des cachots. Sa cause : lutter contre l’arbitraire par la force de l’amour.

Sans rancoeur, il milite pour que la confiance, la compréhension et pourquoi pas l’amour s’installent dans les prisons et soient partagés dans les rangs des détenus entre eux et entre les détenus et les responsables pénitentiaires.

« Sans ce climat de paix, il y aura toujours des problèmes », prévient-il. Son espoir le plus cher, c’est que la prison respecte la dignité humaine pour ne plus rester un dépotoir humain et devenir un lieu de reconstruction pour les détenus. Il se rappelle avec des trémolos dans la voix que des prisonniers marocains lui ont fait découvrir Tahar Benjelloune et Paulo Colheo.

« C’est vous dire, insiste Marcus, que contrairement à ce que pensent ceux qui se trouvent en dehors des barreaux, la plupart des prisonniers ne sont pas des bêtes sauvages. »
Des prisonniers qui prennent la clé...des champs

Selon des chiffres cités par la ministre de la Justice Laurette Onkelinx à la Chambre et rapportés par l’agence de presse Belga, depuis 1995, le nombre d’évasions des établissements pénitentiaires fermés est en nette régression. Il a été en 1995 de 105, en 1998 de 26, en 1999 de 19, en 2003 de 13, en 2004 de 12, en 2005 de 17. Au cours de la première moitié de 2006, il y en a eu 5, a rappelé la minitsre.

Le Reporter - Mohamed Zainabi

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