« L’autre monde » : Pourquoi les jeunes Marocains et Algériens ne se connaissent plus
Malgré l’accueil réservé aux supporters algériens lors de la Coupe d’Afrique des nations au Maroc, les relations entre les deux populations subissent une érosion constante. Entre la fermeture des frontières terrestres depuis 1994, la rupture diplomatique de 2021 et l’influence des réseaux sociaux, le lien historique qui unissait les deux pays semble s’effacer au profit d’une méconnaissance mutuelle.
Au cœur de Casablanca, la présence algérienne reste visible à travers des familles installées depuis plusieurs décennies, à l’image de Mohamed Senoussaoui, ancien combattant de la guerre de libération arrivé au Maroc en 1974. Si cette génération conserve un attachement profond aux deux nations, le climat actuel est marqué par une rivalité politique exacerbée. Depuis 2024, Alger impose un visa aux ressortissants marocains, tandis que les survols aériens sont interdits entre les deux voisins. Pourtant, dans les souks de la métropole, les maillots aux couleurs des Fennecs se vendent librement pour environ 9 euros (100 dirhams), témoignant d’une hospitalité persistante dans la vie quotidienne.
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Cependant, le tournoi a également révélé des points de friction. L’élimination de l’Algérie en quarts de finale face au Nigeria a provoqué des incidents sur la pelouse et en tribune, entraînant l’ouverture d’une enquête par la Confédération africaine de football (CAF) le 12 janvier. Ces événements, amplifiés par les réseaux sociaux, ont cristallisé les ressentiments. Selon des témoignages rapportés par le journal Le Monde, certains résidents algériens se disent choqués par les réactions de joie d’une partie du public marocain après la défaite des Fennecs, y voyant une hostilité qu’ils ne soupçonnaient pas auparavant.
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Pour les chercheurs, ce fossé est d’abord générationnel et structurel. L’anthropologue Khalid Mouna observe que la jeunesse marocaine ne connaît plus l’Algérie, désormais surnommée « l’autre monde » dans l’imaginaire collectif. Alors que les anciens évoquent avec nostalgie les voyages par train ou par la route, les nouvelles générations tournent davantage leur regard vers d’autres horizons économiques. Cette séparation physique est accentuée par une « haine virtuelle » alimentée par des fausses informations et des polémiques numériques, comme l’affaire d’un influenceur algérien incarcéré pour comportement indécent dans un stade à Rabat au début du mois de janvier.
Le recul démographique illustre cette tendance de fond. En 2024, le Maroc ne comptait plus que 2 800 résidents algériens, soit trois fois moins qu’il y a vingt ans. Pour les sociologues, cette diminution, associée à la complexité des déplacements qui imposent désormais un transit par l’étranger, confirme que les deux populations vivent une séparation qui dépasse le cadre des simples crises diplomatiques.