Casablanca : Sur la piste des filières intégristes

- 15h40 - Maroc - Ecrit par :

Nous venons de quitter la dernière sortie de l’autoroute Casa-Rabat, dite Tit-Mellil. Un chemin, sinueux et en mauvais état, nous mène en quelques minutes dans un monde digne d’une des images de Kafka. Des baraques et des bidonvilles à n’en plus finir.

C’est la ville ? La campagne ? Le douar ? C’est tout cela en même temps. Au loin, les logements sociaux poussent comme des champignons avec leurs lots de publicités alléchantes. A droite, quelques sociétés font croire à un semblant de zone industrielle. Difficile d’imaginer que Prymarius et les Brasseries du Maroc ont pour voisinage une ville de bidonvillois. Celle-ci porte un nom : Douar Sekouila. Ici, la civilisation existe à travers des paraboles et des voitures de MRE. Elle cohabite avec l’âge de pierre, les charrettes et les ânes.

· L’épopée d’un assassin

“Où se trouve Douar Sekouila ?” Contre un dirham pour acheter un demi-pain, un ramasseur de pierres (c’est sa profession), répond par un bout de phrase : “Quel bloc, monsieur ?” Car Douar Sekouila est réparti en rues et ruelles, logeant une population implantée sur 10 hectares et relevant de la commune d’Ahl Ghollam, devenue célèbre depuis qu’on y a découvert, dans un puit, le corps d’un jeune notaire disparu le 11 septembre 2001. Une pauvre commune sans moyens qui doit gérer un périmètre de 140 hectares. Pas d’eau, pas de réseau électrique. Côté sécurité, une quarantaine de policiers, en tout et pour tout. Le président de la commune le reconnaît lui-même : la situation le dépasse. Le chômage bat ici des records. Le temps se conjugue au parfait avec l’oisiveté. Les vols, les agressions et l’intégrisme font partie du quotidien ordinaire de Sekouila City. “C’est la première fois qu’un meurtre est enregistré. Nous avons des intégristes à Douar Sekouila. Youssef Fikri ne fait pas partie des habitants”, se défend le président de la Commune. Pourtant, Douar Sekouila doit toute sa célébrité à Youssef Fikri, l’émir de 24 ans, chef criminel d’une des cellules d’Al Hijra Oua Takfir, mouvement extrémiste qui a à son actif plusieurs assassinats. D’une taille de 1,66 m, pesant 64 kg, Youssef Fikri est un jeune qui ne porte pas de signe religieux ostentatoire. Pas de barbe ni de gandoura afghane, qui a pourtant beaucoup de succès dans les parages.
Ex-menuisier, expulsé de la maison familiale à Youssoufia par son père alors qu’il est adolescent, il est d’abord membre du mouvement Addawa Wa Tabligh. Il veut propager la vertu et combattre le vice. Il est “recruté” par Al Hijra Oua Takfir et rêve de se venger des impies. Il commence d’abord par sa famille. Il tue son oncle en 1998 à Youssoufia et disparaît dans la nature.
La mort de l’oncle entraîne la dislocation de la famille, qui perdait du coup, le seul membre qui travaillait. Youssef Fikri commet d’autres assassinats. Il se marie et s’installe à Douar Sekouila, capitale de la misère et du désoeuvrement. Il rencontre des semblables à lui, oubliés par la ville et exclus de ses richesses. Exclus des circuits économiques aussi. Ils rêvent d’Afghanistan et Dar Al Islam, ville platonique où les femmes sont voilées et cloîtrées dans les maisons, où les hommes commercent, où la télévision diffuse à longueur de journée des prêches enflammés contre l’Occident, ce grand Satan. Le discours orchestré par des grands émirs séduit et endoctrine Youssef Fikri et ses semblables. Des citoyens sont attaqués, des portefeuilles volés. Les recettes sont alors remises aux patrons. Ceux-ci les fructifient en investissant dans des maisons et de belles voitures et en se mariant avec quatre femmes voilées. Entre-temps, les jeunes comme Fikri préparent le terrain. On s’essaye même à la fabrication d’explosifs à base de soufre et de nitrate d’argent, disponible sur le marché. Le “savoir-faire” provient des Marocains afghans.

· La loi du silence

Le principe est simple : la société est d’office impie. La machine à tuer fonctionne à fond. C’est dans ce contexte qu’un jeune notaire est enlevé et égorgé le 11 septembre 2001 à Casablanca. Devant le juge d’instruction, Youssef Fikri dira qu’il s’agissait d’un impie. C’est une guerre contre les “kouffars”. A Douar Sekouila, les extrémistes ont leur propre mosquée, au bloc numéro 6, non autorisé par le ministère des Affaires islamiques et des Habous. Le petit minaret est pourtant visible à partir de l’extérieur.
C’est ici que l’endoctrinement opère. Les militants font leurs prières chaussés. Or, en islam, il y a une seule possibilité pour ce cas de figure : lorsque les musulmans sont en guerre. Un signe qui veut tout dire. L’ombre de Youssef Fikri est partout présente pendant que nous traversons Douar Sekouila. Des fenêtres, nous sentons les regards scrutateurs, voire agressifs. Deux barbus nous suivent de loin. Ici, c’est la loi du silence. Personne ne parle. Presqu’une ambiance de mafia sicilienne. Youssef Fikri et ses acolytes n’existent pas, n’ont plus d’adresse. Rien. Aucune bouche ne s’ouvre, même pas contre de l’argent, même pas pour le prix de ces vaches qui broutent dans une décharge publique. Les maisons ne sont pas nécessairement en tôle. Des constructions en béton sont élevées, parfois sur 2 étages. Qui a autorisé ces constructions sauvages ? Au gré de quelques discussions secrètes dans des cafés à la sortie du douar, les réalités économiques ressortent.
Contre 30.000 DH, des marchands peu scrupuleux et des agents d’autorité véreux permettent à des familles de s’installer. Alors qu’un budget de 200.000 DH permet à peine d’acheter une cage de 45 m2 dans un programme de logements sociaux, à Sekouila, le même montant permet d’avoir “un palais” de 200 m2. En tôle bien entendu mais sans payer d’eau ni d’électricité. Ainsi, toute une ville s’est érigée, au vu et au su de l’Etat. Aujourd’hui, les dégâts sont là.

Anouar ZYNE (MDM)

Source : leconomiste.com

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