Ce qu’endurent les Marocains clandestins attrapés en Espagne

- 13h56 - Espagne - Ecrit par :

Vols divers, coups et blessures, humiliations de tous genres... Voilà ce qu’endurent les clandestins marocains arrêtés en Espagne avant d’être illico presto rapatriés vers le port de Tanger. Des exactions abassourdissantes qui peuvent aller dans certaines affaires jusqu’à l’hospitalisation des blessés tabassés comme il se doit par les forces de l’ordre ibériques. Un scandale qui lève le voile sur des comportements abusifs et anticonstitutionnels introduits et encouragés sous l’ère Aznar et qui risquent de tourner au vinaigre si le nouveau gouvernement espagnol n’y met pas une fin résolue.

« Lorsque les Espagnols t’attrapent, il faut espérer que ton séjour parmi eux se fasse sans trop d’accrochage » dit ce jeune homme fraîchement relâché à Tanger par le Procureur du Roi. C’est un harrague, un damné qui ne sait plus où donner de la tête. « Quand j’ai vu le bateau de la compagnie marocaine et les gens de chez nous, j’ai crié Alhamdoulillah... J’ai cru que ça n’allait jamais cesser ! » Placé sur la liaison Algésiras-Tanger en un rien de temps, « 48 heures après » qu’on l’ait chopé sur une route isolée de l’arrière-pays andalou, Mehdi vient de Kalaâ Seraghna et c’est déjà son « premier voyage qui finit mal ». En parlant, le jeune homme qui se dit agriculteur ruiné par la sécheresse, montre une bosse conséquente qui brille sur son front. Une chute ? Une bagarre avec un pote qui tourne mal ? Non, même pas. La vérité est plus spectaculaire : tabassé par la guardia civile lors de son rapatriement. Malmené durement pendant la garde-à-vue qui le destinera au retour forcé, il crie son ignominie : « c’est un scandale, la guardia civile commet des dérapages graves. Ils vont jusqu’à insulter, frapper et commettre d’autres méfaits vis-à-vis des clandestins marocains ». Sur place, la grogne est générale. Tout le port de Tanger connaît ces exactions dont la cible est constituée principalement de citoyens marocains. Pour ce gardien de la paix : « Ils ne font jamais ça avec les Subsahariens. Ils les traitent beaucoup mieux que les nôtres. On n’a jamais compris pourquoi. » Même déclarations ailleurs dans les parages du port où rodent les harraguas du désespoir. Les télévisions espagnoles et européennes nous ont servi à longueur d’années des scènes d’interpellations montées de toutes pièces. Dans les spots les guardias ibériques sont toujours souriants et donnent l’air d’avoir pitié des illégaux. Ils les prennent par la main ou les épaules, suggérant un début d’accolades fraternelles et se révèlent entourés de symboles reluisants de la société civile. Il ne manque plus que le bisou...

La marque au feu des passeurs

Ce n’est pas un mythe de vieux marins nostalgiques des siècles passés. Tous ceux qui ont été arrêtés par la guardia espagnole en mer, sur des pateras, ont entendu parler de la marque au feu des passeurs. Ces derniers préfèrent se taire et ne jamais aborder le sujet entre eux dans les villages et les cafés de la région. Ils prient que leurs voyages incertains au milieu des eaux finissent toujours bien. La marque au feu est crainte comme la peste par les passeurs qui agissent en haute mer. Ces derniers la connaissent bien et savent que s’ils viennent à la recevoir sur leurs corps, ils sont bon pour la moisissure et l’oubli dans les geôles espagnoles. Comme nous l’explique ce haut fonctionnaire du port : « Lorsque les Espagnols interceptent des pateras, ils cherchent vite à identifier le passeur, le conducteur du bateau. Ce n’est pas une mince affaire. Dès qu’ils l’ont trouvé, ils se mettent à plusieurs, immobilisent le criminel, tendent son bras gauche ou droit et frappent violemment à plusieurs reprises avec une matraque sur la chair nue. Ce qui a pour effet de signaler pendant quelques jours, avec un gros bleu tout enflé, celui qui aura conduit la patera jusqu’à la rive de leur pays ». Grâce à ce bleu, une signature commode pour les flics, les passeurs ne peuvent plus se dérober à leur triste sort. On ne les aime pas beaucoup dans les commissariats et on les considère comme des gens importants dans les organisations de trafic de clandestins. A coup de matraque sur le bras, ils subissent dès lors les foudres de la nouvelle loi amandée par Madrid récemment : plus de cinq ans d’emprisonnement. Notre source explique encore : « cette loi est bizarre. Elle prend en compte les conditions de voyage des clandestins pour juger les passeurs. C’est-à-dire que le passeur de la patera risque beaucoup moins qu’un passeur qui place son clandestin dans le coffre de sa voiture ou dans la remorque à marchandises des camions. C’est-à-dire aussi qu’un passeur qui cache un clandestin dans un camion de tomates risque beaucoup moins que celui qui le placera dans un camion d’engrais ou de produits pharmaceutiques... » Pour éviter d’être pris en flagrant délit, les passeurs des pateras ne veulent plus être reconnus par les clandestins qu’ils transportent. Ils usent de mille artifices pour conserver l’anonymat durant la traversée. Ils se faufilent au moindre danger parmi l’équipage et deviennent le plus souvent, au moment des interpellations, de simples clandestins parmi les autres. Les passeurs sont les derniers à monter sur le bateau, juste avant le grand départ et interdisent aux clandestins, sous peine de grave sanction comme la mort ou être jetés à la mer, de se retourner pour voir qui conduit la barque.

Plusieurs vols commis par la guardia civile espagnole

Les clandestins marocains arrêtés sur les pateras subissent le même sort que ceux qui sont refoulés à la frontière terrestre des ports espagnols. Ils restent 48 heures en Espagne, le temps de rédiger leurs procès-verbaux, avant de se voir refoulés selon un schéma immuable. C’est l’Espagne qui paie le voyage. Ils embarquent sur un bateau, avec des places payées par nos voisins ibériques, jusqu’à la ville de Tanger qui est leur destination finale. Les petits convois expédiés par voie maritime ne sont jamais importants. Ils comprennent deux, trois ou quatre clandestins à chaque fois. Des petits groupes qui restent maîtrisables. On ne prévient même plus. Pratiquement chaque jour, l’un des bateaux du détroit de Gibraltar contient quelques irréguliers remis à Algésiras ou Cadiz aux services de sécurité marocains du bateau. Selon cet officier du port : « d’autres convois maritimes peuvent occasionnellement être dirigés vers le port de Sebta. Les Espagnols le font lorsque beaucoup de clandestins sont arrêtés en quelques jours, quand il y a des vagues. Sur Sebta, ils sortent la grosse artillerie. Autocar ultra surveillé et mesures de sécurité exceptionnelles. Ils sont remis à la police marocaine de la frontière de Sebta. » Mais le plus grave, attestent plusieurs personnes du service d’immigration clandestine du port, c’est que beaucoup de Marocains réclament, en arrivant devant la police de Tanger, des objets de valeur et autre argent qui leur auraient été dérobés lors de leur détention par les Espagnols. Cela va du portable jusqu’à l’habillement (sic !), comme cette jaquette en cuir dont on a délesté ce pauvre diable il y a quelques mois. Le vol aurait même été commis, selon lui, par un chef, un gradé de l’équipe. Ce qui pousse à poser bien des questions sur les conditions de détention des clandestins et l’attitude de la police espagnole face aux illégaux de notre pays. « Ils sont vaches, hautains et surtout méchants avec les illégaux qu’ils détestent par-dessus tout. Ils pensent que les moros et les Noirs d’Afrique vont se reproduire partout sur leur territoire et faire disparaître leur race chrétienne blanche. En tout les cas, ils aiment bien les portables des clandestins. C’est surtout ça que l’on pique aux pauvres gourdes qui se font pincés à la frontière espagnole. Quand ils viennent ici, certains pleurent, d’autres sont sous le silence, choqués, d’autres enfin
donnent libre cours à leur révolte et parlent del’humiliation qu’ils ont subi durant leurs interpellations. Nous, on les présente devant le Procureur du Roi, ils passent généralement une nuit à l’ombre avant d’être relachés. C’est la procédure », dira encore le responsable.

Coups et blessures, humiliations et agressivité

C’est la panoplie du bon guardia civil qui veut se faire valoir devant l’équipe et faire long feu dans sa carrière. C’est la méthode d’emploi qui circule entre les rangs des flics des ports et des commissariats qui s’en donnent à cœur joie pour mater les méchants clandestins. Durant leurs arrestations et jusqu’au retour au bercail, ces derniers n’ont droit, en terme de nourriture, qu’à du lait froid, du pain et de la margarine... Ils sont obligés d’en bouffer du matin au soir et en rations contenues jusqu’à leur arrivée au Maroc. Mais les Espagnols déversent sur eux les pires angoisses ressenties à l’encontre du fléau de l’immigration clandestine. Leur attitude vis-à-vis des irréguliers du Royaume est qualifiée de « dure » et décrite comme une méthode « dissuasive » et « agressive ». Alors qu’il ne s’agit là que d’arrestations de réfugiés économiques qui fuient la pauvreté et ne demandent qu’à travailler comme main-d’œuvre. « On nous traite comme des criminels, sans aucun respect » racontent tous ceux qui reviennent de l’enfer des rapatriements. Les interpellations et les acheminements des convois ne font pas dans la dentelle. La police espagnole s’assure de la pleine coopération des clandestins en leur faisant miroiter d’un côté la peur d’être gardés en prison et d’un autre la provocation, la brutalité dont ils pourraient faire l’objet en cas de révolte. Aussi, il n’est pas inhabituel de voir sur le port de Tanger des clandestins rapatriés fraîchement amochés par la police andalouse. Les coups, enflures et autres stries de combats sont devenus routiniers. On parle aussi de cas plus graves, qui peuvent survenir quatre ou cinq fois par an.

Par Abdelhak Najib & Karim Serraj - La Gazette du Maroc

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