Circoncision : Des bistouris et des hommes

- 01h18 - Maroc - Ecrit par : L.A

Pratiquée pour des raisons religieuses, la circoncision concerne tous les Marocains. Techniques traditionnelles et médecine moderne se partagent un marché captif. État des lieux.

S’il ne devait y avoir qu’un seul dénominateur commun à tous les Marocains de sexe masculin, ce serait à coup sûr la circoncision. Sauf de rares exceptions, aucun mâle n’y échappe. Mais tous ne vivent pas cette étape singulière de leur vie de la même manière.

Mokhtar Bourak est hajjam de père en fils. Une sorte de barbier
polyvalent qui pratique indifféremment l’arrachage de dents, les saignées et la circoncision. Le métier, il l’a appris sur le tas et, à 70 ans, il lui arrive encore de circoncire les petits-enfants de ses premiers “patients”. C’est qu’à Derb Chorfa, quartier populaire casablancais où il officie, presque toute la population masculine est passée entre ses mains expertes.

À en croire Lhaj Mokhtar, ses techniques de travail n’auraient rien à envier à celles de la médecine moderne. Outre un tour de main aiguisé au fil des années, le hajjam met un point d’honneur à désinfecter ses outils, essentiellement des ciseaux, avec du “rouh de Javel” (de l’esprit de Javel). Il dit également effectuer des visites “post-opératoires” et aller même jusqu’à prescrire de menus médicaments en cas de petites complications. Mais pour ce qui est de l’anesthésie, il faudra repasser : chez Lhaj Mokhtar, ça se passe au naturel.

Au faîte de sa gloire, il lui arrivait bien de circoncire jusqu’à cinquante enfants dans la journée. C’était dans les années 80, l’époque bénie où, raconte-t-il, nostalgique, “les autorités organisaient des campagnes de circoncision à grande échelle à l’occasion des fêtes nationales et religieuses”. À titre d’anecdote, pour mesurer le travail de chacun, l’Amine de la corporation des hajjama procédait au comptage des prépuces coupés par chaque hajjam, comme le vendeur de figues de barbarie compterait les pelures de ses fruits.

De cet âge d’or, il ne subsiste aujourd’hui que quelques bribes. Il arrive encore à Lhaj Mokhtar de pratiquer des sessions intensives de circoncision. Mais elle se font rares. Surtout depuis que les autorités locales lui préfèrent médecins et infirmiers pour ce type d’opérations, de surcroît organisées le plus souvent dans les zones rurales.

Entre 200 et 1500 DH

Même sa clientèle traditionnelle s’est détournée du vieux “barbier”. Certainement pas pour des raisons de prix. “En fait, le tarif varie selon les moyens du client, confie Lhaj Mokhtar. Il peut atteindre les 300 dirhams et plus encore, quand on doit se déplacer à domicile”. Si le hajjam, comme ses confrères qui opèrent à Derb Soltane, n’ont plus la cote, c’est qu’à leurs ciseaux, les Marocains préfèrent de plus en plus les bistouris des chirurgiens, officiant dans les hôpitaux publics. “On voit affluer des personnes de condition moyenne ou défavorisée qui ont conscience de la nécessité d’accomplir cet acte en milieu hospitalier”, explique le Docteur Abdellah Bouchta, spécialisé dans la chirurgie plastique et réparatrice. D’autant que les prix demandés restent plus ou moins accessibles : de 750 DH pour le commun des mortels, la facture chute à 200 DH, à condition de présenter un certificat d’indigence.

Et dans un hôpital, les choses se passent autrement que chez le hajjam : bilan préopératoire, milieu stérile, anesthésie générale ou locale selon les cas… On est bien loin de l’image d’Epinal du hajjam qui demande à l’enfant de “chouf l’friyekh” pour détourner son attention, avant de le circoncire à vif.

“Avec une anesthésie, l’enfant ne se débat pas. Il est donc plus facile de procéder à l’opération et d’éviter des accidents malheureux”, ajoute le Dr Bouchta, qui a dû rattraper à plusieurs reprises les ratages des circoncisions à l’ancienne, lors de son long passage au CHU Ibn Rochd de Casablanca.

En plus de faciliter le travail du chirurgien, l’anesthésie présente bien d’autres vertus. “Il ne faut pas oublier que la douleur et le choc ressentis par l’enfant sont traumatisants, et peuvent parfois occasionner des séquelles psychologiques à long terme”, précise le Dr M’hamed El Hrachi, chirurgien dans une clinique privée à Casablanca.

Un banal acte médical ?

Ce n’est pas pour rien que, dans la tradition marocaine, la circoncision était systématiquement accompagnée d’une grande fête familiale, avec musiciens et cheval de parade, censée apaiser la souffrance de l’enfant.

Aujourd’hui, cette coutume semble tomber en désuétude (voir encadré). Et plutôt que de dépenser leur argent dans une fête, des familles choisissent de faire circoncire leur enfant dans une clinique privée, bien que la facture y soit plus salée (oscillant entre 1200 et 1500 dirhams). En contrepartie, la qualité des soins y est également d’un autre niveau. “Car bien qu’elle dure seulement une dizaine de minutes, la circoncision n’est pas une intervention banale. C’est un acte chirurgical qui exige des techniques et une préparation particulières”, insiste le Dr El Hrachi. Même discours du côté du Dr Abdelilah Lahbabi, chirurgien à la polyclinique CNSS du quartier Bernoussi à Casablanca. “Les hajjama ne peuvent pas faire face à des complications sérieuses, telles des hémorragies ou des infections, du fait de l’absence de formation et d’assistance médicale”, assène-t-il.

Pourtant, la CNSS comme les compagnies d’assurances, persistent à considérer la circoncision plutôt comme un rituel que comme un véritable acte médical : aucune des deux entités ne consent en effet à rembourser les frais de l’opération.

C’est ce que semble également être la position de la loi, qui ne statue nulle part sur la question : aucun hajjam, même en cas de complications, n’a jamais été poursuivi pour exercice illégal de la médecine. “Le plus scandaleux dans cette affaire, c’est que l’Ordre des médecins lui-même ne daigne pas attirer l’attention sur cette aberration”, conclut une praticienne, qui a préféré garder l’anonymat.

Circoncision : Tradition ou religion ?

D’après les livres sacrés, Dieu aurait ordonné à Abraham de se circoncire. Dans la foulée, celui-ci fit de même pour ses enfants, en commençant par Ismaël, 13 ans, et finissant par Isaac, 8 jours. C’est cette différence d’âge qui serait à l’origine de la distinction entre les rites juif et musulman en matière de circoncision. La pratique était déjà courante dans l’Arabie pré-islamique, avant d’être reconduite dans les us musulmans… sans qu’elle ne soit cependant mentionnée comme une obligation dans le Coran.

“Au Maroc, elle constitue une étape importante dans la vie des enfants de sexe masculin, au même titre que le baptême ou le mariage”, explique un sociologue. L’usage est en effet d’accompagner la circoncision d’une cérémonie en grande pompe, l’occasion pour les parents de montrer à l’entourage que leur enfant est un homme en devenir.

Mais cette pratique, toujours ancrée dans les régions rurales, tend à reculer dans les centres urbains. Il est ainsi très rare de rencontrer une famille escortant un enfant sur un cheval à l’entrée d’une clinique ou d’un hôpital public. Toutefois, la tradition a la peau dure : l’usage se perpétue toujours, mais à une moindre échelle. C’est le cas surtout dans les milieux populaires, souvent peu au fait des dommages que peut engendrer une circoncision ratée, aussi bien au niveau psychologique que physique.

TelQuel - Youssef Ziraoui

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