Finance islamique : Drôle de "halalisation"

- 00h03 - Maroc - Ecrit par : L.A

« C’est parce qu’ils ont dit que le commerce est similaire à l’usure. Allah a permis le commerce et interdit l’usure. Celui qui a compris le conseil de son Seigneur et arrêté gardera ses anciens bénéfices et son état est remis à Allah. Celui qui reprendra écopera de la vengeance d’Allah »

Ce verset traduit clairement la prohibition radicale de l’usure et toutes les transactions y afférent dans la Charia islamique. Mais ce n’est pas le seul. Sourat Albakara regorge de textes qui confirment ce jugement divin et menace les contestataires des pires châtiments dans l’au-delà. « O croyants ! craignez Allah et abandonnez les gains qui vous restent des transactions usurières si vous êtes des croyants. Sinon, attendez-vous à une guerre de la part d’Allah et de son prophète. Si vous arrêtez, vous gardez vos capitaux sans subir ni faire subir de l’injustice à autrui ». Aucun autre péché n’est passible d’une telle punition dans l’islam.
Les arguments de la Charia sont légion pour justifier l’interdiction de l’usure. C’est ce qui justifie l’essor des formules bancaires Halal de par le monde. Au Maroc, l’autorisation de ces produits n’est pas encore tranchée.

Les transactions commerciales et financières en islam ne dépendent pas uniquement de la finalité de profit. Le principe de solidarité et de gain mutuel y est privilégié. L’introduction de l’usure annule ce deuxième aspect et provoque des dépassements qui nuisent à l’honnêteté de la relation commerciale, selon les textes religieux. A commencer par les profits abusifs obtenus sans implication dans l’activité économique financée. Il y a aussi l’expropriation non justifiée des deniers d’autrui. Sans oublier la nuisance au principe de solidarité entre le prêteur et l’emprunteur.

A noter que bon nombre d’économistes qualifiés de « rouges » adhèrent à cette vision. Ils ont sévèrement critiqué le système bancaire actuel. Et pour cause, les banques accaparent la majeure partie de la valeur ajoutée des entreprises endettées. Ce qui pénalise énormément le développement de l’activité économique, selon eux.

Système alternatif

Parallèlement à l’interdiction de l’usure, la Charia a prévu un système financier alternatif. Les experts contemporains ont adapté les doctrines des théoriciens fondateurs pour en sortir un mécanisme conforme aux exigences actuelles. Celui-ci se base sur une monnaie ayant une valeur intrinsèque indexée à un sous-jacent comme l’or. Les banques bâtissent sur cette base un marché monétaire où elles échangent leurs liquidités. Cela leur permet de financer l’économie par les biais des formules prescrites par la Charia (voir infra). En retour, les entreprises remboursent leurs dettes et versent aussi la Zakat.

Toutefois, ce système se heurte à une problématique de taille. Comment pallier la rareté, voire l’extinction du sous-jacent de la monnaie, à savoir l’étalon or ? Les théoriciens de la finance islamique n’ont pas encore de réponse. Ils recommandent juste un contrôle renforcé de la banque centrale sur les fluctuations de la monnaie.

Pour la petite histoire, avant l’accord de Bretton Woods, le système financier international était entièrement fondé sur le sous-jacent or. L’ensemble des monnaies était indexé sur le dollar, qui lui-même avait une valeur fixe en or. Ce système s’est rapidement effondré suite à l’utilisation de la planche à billets pour financer la guerre du Vietnam.
La difficulté de mettre en place le système financier islamique n’a pas pour autant empêché le développement des produits bancaires conformes à la Charia. Ce principe ne signifie pas pour autant que le financement est gratuit. La doctrine financière islamique prévoit un prix pour l’échelonnement de la veleur d’une marchandise conformément au principe religieux « le délai représente une partie du prix ».

Pour être qualifiés d’« islamiques », les produits bancaires doivent obligatoirement respecter quatre règles. D’abord le partage de risque. La probabilité de perte doit obligatoirement rentrer en ligne de compte dans le financement ou la prise de participation de la banque. Ensuite, la matérialité des échanges. Les transactions bancaires Halal doivent correspondre à des échanges tangibles. Puis, l’absence de pénalités de retards de remboursement. Toutefois, le financement peut être assortit d’un hypothèque (Rahn) dont la banque peut exécuter en cas de non-solvabilité de son client.

Mais que faire en cas de mauvaise foi collective des clients ? Pour contenir ces risques, les banques islamiques appliquent la loi des grands nombres. Ils calculent le coût moyen des retards de paiements constatés parmi l’ensemble de leur clientèle et l’imputent au coût du financement. Enfin, les banques islamiques ne peuvent financer des transactions interdites par la Charia.

Pour éviter toute confusion, les financiers islamiques contemporains ont repris les formules de financement utilisées par les théoriciens d’antan. Ils les ont adaptées aux exigences actuelles avec des formules claires de calcul du risque et du coût de financement. Cela leur a permis des produits bancaires alternatifs qui rencontrent un franc succès de par le monde.

En tout cas, dans la plupart des banques islamiques, la commercialisation des formules de financement dépend d’une attestation délivrée par un comité de Fuqaha attestant de la conformité de l’offre avec les préceptes de la Charia.

Les produits bancaires Halal ont hissé les banques islamiques au premier rang dans plusieurs pays au Moyen-Orient et en Asie du Sud-Est. Ces formules fleurissent non seulement dans les pays musulmans, mais aussi chez les géants bancaires internationaux en Suisse et en Angleterre. Ils sont prêts à tout pour faire canaliser les fortunes « pieuses » du Golfe.

Le cas marocain

Après plusieurs décennies de résistance au système financier islamique, Bank Al-Maghrib (BAM) a enfin cédé aux pressions des banques et du marché. Le wali de BAM l’avait annoncé en avant-première dans nos colonnes le 11 octobre 2006. La semaine dernière, la banque centrale a élaboré un cadre réglementaire pour trois « produits alternatifs conformes à la Charia islamique ». Il s’agit notamment de Ijara, Mourabaha et Moucharaka (cf. www.leconomiste.com). BAM n’attend que le verdict du conseil des établissements de crédit pour donner le feu vert à la commercialisation de ces formules. Toutefois, les campagnes de communication relatives à ces produits ne peuvent en aucun cas contenir des messages à connotation religieuse. En tout cas, les plus importantes banques de la place sont sur le qui-vive. Elles attendent impatiemment le verdict du conseil précité pour déployer leurs stratégies commerciales dans ce segment. Des business plans détaillés sont déjà validés par le top management des grandes institutions de la place. Ces derniers tablent sur une forte demande des « pieux ». Mais les formules Halal leur seront certainement facturées plus cher que les produits conventionnels.

On « halalise » souvent n’importe comment

La canalisation des fortunes pieuses. Est-ce un argument pour « halaliser » l’ensemble des produits bancaires et financiers, bien que certains d’entre eux ne correspondent ni de près ni de loin aux quatre règles évoquées ci-contre ? Pour contenir la forte demande, les ingénieurs financiers et les conseillers religieux des banques islamiques ne maquent pas d’ingéniosité. Ils ont trouvé les formules et les interprétations religieuses nécessaires pour coller le label Halal à des formules de crédit à la consommation ou des produits de couverture sur le marché à terme d’actions.

En pratique, il s’agit d’intégrer des transactions intermédiaires portant sur des sous-jacents matériels (cuivre, argent…). Le taux d’intérêt appliqué à ces produits est remplacé par le différentiel entre les prix d’achat et de vente de ces sous-jacents dans un contrat de vente à terme Halal (Salam).

En adoptant ce raisonnement, les banques islamiques ne font qu’augmenter les tarifs de leur offre, selon des experts. Certains experts qualifient ses pratiques de plug (transformateur) qui convertissent l’ensemble des produits bancaires conventionnels aux normes Halal. Pour justifier ces pratiques, les Fuqaha impliqués disent qu’il vaut mieux trouver une formule religieuse pour utiliser ses produits plutôt que de laisser les « croyants » exposés au Haram. Les clients, eux, estiment qu’ils se dégagent de la responsabilité religieuse du moment que la Fatwa émane d’imams reconnus. Mais les textes coraniques sont clairs dans ce sens. Ces contournements hypocrites sont formellement interdits par la Charia. « Ceux qui mentent au nom d’Allah ne réussiront jamais ». A bon entendeur salut…

L’Economiste - Nouaim Sqalli

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